l'avènement du ministère Dufaure consacra la victoire du régime
parlementaire. La nouvelle Chambre et le nouveau cabinet eurent fort
à faire pour effacer l'œuvre du 16 mai, pour rendre la direction des
services publics à des fonctionnaires de gauche. Quant au travail
législatif, il fut ajourné; on savait que le Sénat possédait une
majorité de droite, on savait aussi, par les résultats des élections
municipales, que le premier renouvellement triennal en janvier 1879
ferait passer la majorité de droite à gauche; le parti victorieux
résolut donc d'attendre cette date pour aborder la réalisation de son
programme. On pouvait du moins, en attendant, formuler ce programme, le
préciser, le rendre populaire dans toute la France. Les républicains
s'y appliquèrent pendant l'année 1878, autant que le permettaient les
soucis causés par la question d'Orient et le congrès de Berlin[503].
[503] Il y eut pendant cette année une vive polémique provoquée
par la célébration du centenaire de Voltaire, au sujet de laquelle
Dupanloup interpella le gouvernement (21 mai 1878). Gambetta disait
à ce propos: «Je me sens l'esprit assez libre pour être à la fois
le dévot de Jeanne la Lorraine et l'admirateur et le disciple de
Voltaire» (cité par Daniel, _L'année politique 1878_, p. 110).
Dans cette propagande la première place revint à Gambetta, que le
triomphe électoral de 1877 mettait à l'apogée de sa popularité.
La question cléricale ne tenait plus dans ses discours une place
prépondérante, mais elle y reparaissait très souvent, témoin le
discours prononcé par lui à Romans le 18 septembre 1878. Il insiste sur
le péril causé par «l'accroissement de l'esprit non seulement clérical,
mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste». Les
cléricaux ont profité des crises de la France pendant le XIXe siècle
pour conquérir successivement l'instruction primaire, secondaire
et supérieure: «il y a ceci de particulier dans leur histoire, que
c'est toujours quand la patrie baisse que le jésuitisme monte». Les
républicains respectent les opinions religieuses et philosophiques
de tous, ils respectent le clergé; mais ils pensent que l'État doit
appliquer les lois, toutes les lois, mettre fin aux défaillances qui
se sont multipliées depuis le second Empire, supprimer les faveurs
injustifiées faites aux prêtres, telles que l'exemption du service
militaire.
Les élections sénatoriales de janvier 1879 eurent le résultat prévu. La
majorité républicaine, maîtresse du Parlement, se sentit assez forte
pour imposer à Mac-Mahon la révocation des grands chefs réactionnaires
qui dirigeaient la magistrature et l'armée. Le ministère Dufaure le
comprit. Une lettre publique de l'évêque d'Angers, protestant contre
l'idée de révoquer certains procureurs généraux, fut connue en même
temps que le refus opposé par Mac-Mahon aux destitutions de commandants
de corps d'armée[504]. L'opinion publique rapprocha les deux faits,
et l'élection de Jules Grévy apparut comme une nouvelle défaite du
cléricalisme.
[504] Charles Bigot écrivait à ce propos: «Nous le demandons à
tous les vrais catholiques, à tous les honnêtes gens, est-ce de
la religion que cette intrusion du prêtre dans la politique, que
ces agitations naissantes pour troubler le repos public, que ces
prétentions d'un évêque de dicter ces arrêtés au ministre de la
justice?... Le prêtre est sorti de son église; il faut qu'il y soit
ramené et tenu sous bonne garde.» (_Dix-neuvième siècle_, 31 janvier
1879).
Les républicains arrivés au pouvoir allaient-ils transformer le régime
légal de l'Église en France? A la fin de l'Empire, nous l'avons
vu, la séparation de l'Église et de l'État rencontrait une faveur
générale chez les hommes de gauche, depuis les libéraux modérés tels
que Prévost-Paradol jusqu'aux révolutionnaires intransigeants qui
firent la Commune. Mais depuis 1871 il n'en fut plus de même. A peine
pourrait-on citer un républicain catholique, Pradié, qui ait osé
présenter à l'Assemblée Nationale un projet de séparation, sans être
soutenu par aucun parti. Les événements de 1870 et de 1871 venaient
de prouver la force de l'Église, l'attachement des populations au
clergé; les républicains, n'attendant leur triomphe que du vote libre
des électeurs, ne songèrent plus à proposer un bouleversement aussi
complet des mœurs et des coutumes traditionnelles. Cette puissance du
clergé leur faisait penser aussi qu'il serait peu sage de renoncer,
en supprimant le Concordat, au moyen d'intervenir dans le choix
des évêques. Comme les libéraux de 1830, les républicains de 1871
renoncèrent à la séparation, qui laisserait l'État désarmé en présence
du clergé légitimiste.
On peut remarquer cette prudence chez les deux penseurs que nous
avons déjà vus occupés à seconder, par la discussion philosophique,
l'activité pratique des républicains. Au commencement de 1875 Littré
admet l'utilité de la séparation, mais en ajoutant: «La question n'est
pas venue; elle viendra. Les esprits n'y sont encore préparés ni d'un
côté, ni de l'autre[505].» Après la victoire des républicains en 1876,
le désir passionné d'écarter de leur voie tous les obstacles, toutes
les causes de discorde le rendit plus modéré; la séparation, dit-il,
n'est pas un principe, mais une mesure politique «toujours subordonnée
aux circonstances de temps, et de lieu[506]». Littré prit part à la
bataille contre le 16 mai; après le triomphe définitif de janvier 1879,
le philosophe rappela aux vainqueurs qu'ils pourraient s'aliéner le
suffrage universel par leurs fautes[507]. Parmi ces fautes il comptait
le vote prématuré de la séparation.
[505] _De l'établissement de la 3e République_, p. 327.
[506] _Ibid._, p. 394.
[507] «Le passé entier prouve que cette adhésion est conditionnelle,
qu'il n'est point attaché à la république par une foi comparable à
la foi religieuse ou à la _loyauté_ (c'est le mot) des Anglais pour
leur monarchie et qu'on jouerait gros jeu à croire qu'il pourrait la
vouloir malgré les fautes des républicains» (_ibid._, p. 454).
Renouvier arriva, pour des motifs différents, aux mêmes conclusions
dans ses articles de la _Critique philosophique_. Il avait paru
favorable au principe de la séparation, tout en insistant sur les
dangers qu'elle présentait[508]. Ses objections devinrent plus
sérieuses en 1875. Maintenant, disait-il, que l'Eglise est devenue
par le concile du Vatican une puissance autocratique, il ne faut
pas que l'Etat se laisse dominer par elle; la séparation absolue
étant impossible, c'est le droit commun des associations qu'on doit
appliquer. «Dans le droit commun, l'Etat est nécessairement juge
par ses organes... L'Etat ne saurait sans abdiquer renoncer au
droit éminent de soumettre à des conditions toutes les associations
possibles qui se forment dans son sein»[509].--Renouvier revint sur
ce problème quelques mois avant le 16 mai. Les démocrates qui veulent
la séparation, dit-il, devraient se demander quels seront ensuite
les rapports réels de l'Eglise et de l'Etat. Si la séparation se fait
comme l'Eglise le demande, elle seule jouira de toutes les libertés et,
ne perdant que les sommes inscrites au budget, subjuguera la société
par les forces dont elle dispose. Si la séparation se fait comme les
républicains le désirent, la liberté de l'Eglise ira de pair avec la
liberté universelle; ce sera un motif de colère chez le clergé qui ne
veut pas la liberté pour autrui; mais il conservera toujours l'avantage
que possède une société fortement organisée en face d'individus isolés.
Saura-t-on lui opposer des fondations laïques, des unions d'action
morale, des instruments d'éducation? L'œuvre est difficile. Donc il
convient de réfléchir avant de se lancer dans une aventure grosse de
conséquences dangereuses[510].
[508] Les congrégations, dit-il, deviendront redoutables si elles
reçoivent une pleine liberté financière. «Je suis très loin de
vouloir conclure contre la séparation: je la crois juste, nécessaire,
inévitable et pure question de temps». Mais il faut en discerner les
conséquences (1re année, II, p. 39).
[509] 4e année, II, p. 23.
[510] 5e année, II, p. 193. Divers articles de la _Critique
religieuse_ développent la même thèse. L'exemple de la Belgique, si
menacée par l'ultramontanisme, prouve que la formule de l'Eglise
libre dans l'Etat libre est pleine de dangers (II, p. 8 sqq).
Cf. III, p. 209.
Le langage des philosophes était entendu par les hommes politiques,
comme le montre l'évolution qui se fit chez Gambetta. Pendant plusieurs
années il avait placé la séparation parmi les réformes que réclamait
le parti républicain[511]; elle figure encore dans le discours où
il présente aux électeurs de 1876 le programme du «radicalisme
légal»[512]. Mais sa fougueuse attaque du 4 mai 1877 contre les
menées cléricales renferme une adhésion formelle au maintien du
Concordat[513]. Après la victoire obtenue sur les hommes du 16 mai,
l'élection de Léon XIII, que Gambetta nommait «un opportuniste sacré»,
dut fortifier chez lui ces tendances. Tout le parti opportuniste allait
désormais y rester fidèle. Paul Bert surtout en 1883 exposa devant
la Chambre et le pays la politique à suivre[514]. Les partisans de
la séparation, disait-il, ne s'entendent pas sur un projet précis:
l'un veut accorder à l'Eglise une indemnité pour les anciens biens
du clergé, l'autre lui attribue des avantages transitoires; celui-ci
entend qu'elle ne reçoive plus rien de l'Etat, mais laisse les
départements et les communes libres de lui payer des subventions;
celui-là ne concède cette liberté qu'aux particuliers. L'Eglise,
affirment les uns, fera désormais tout ce qu'elle voudra; l'Eglise,
répondent les autres, demeurera toujours soumise à une surveillance
légale. En présence de tant d'opinions contradictoires, il faut
reconnaître que la séparation de l'Église et de l'État est jusqu'ici
une simple formule, dépourvue des études exactes qui pourraient la
faire aboutir. En fait, continue Paul Bert, le Concordat de 1801 ne
contient que des institutions dont la société laïque peut s'accommoder
pendant longtemps encore. Ce sont les gouvernements postérieurs qui,
tous faibles ou complices, ont accordé au clergé quantité d'avantages
nouveaux, financiers et autres, et fait de lui une puissance
redoutable. Il faut revenir sur ces mesures, mettre fin à ces
empiétements, surtout en supprimant les congrégations et en retirant
aux séminaristes l'exemption du service militaire. Il faut, ce qui est
plus important encore, développer en France un état d'esprit nouveau,
par l'enseignement laïque et la liberté de la presse. Quand toutes
ces mesures seront prises et entrées dans les mœurs, «alors il sera
possible, sans danger, de donner satisfaction complète aux principes,
de décider légalement l'indépendance complète du domaine civil et du
domaine religieux».
[511] V. son discours de Saint-Quentin, le 16 novembre 1871. Dans
ce même discours Gambetta, comme les libéraux de 1820, exprime sa
sympathie pour le curé de village, pour le desservant, et l'invite à
imiter les curés de la Constituante.
[512] Discours de Bordeaux, 13 février 1876.
[513] «Quant à moi, qui suis partisan du système qui rattache
l'Eglise à l'Etat.--Oui, j'en suis partisan, parce que je tiens
compte de l'état moral et social de mon pays...»
[514] Un extrait de son rapport à la Chambre (paru au _Journal
Officiel_ comme annexe du procès-verbal de la séance du 31 mai 1883)
et ses articles du _Voltaire_ sont reproduits dans son livre, _Le
cléricalisme_, p. 150 sqq.
Le parti radical n'admettait point ces tergiversations et ces lenteurs.
Le vote immédiat de la séparation lui apparaissait comme le seul moyen
de dénouer l'antagonisme formidable qui divisait les Français[515].
Borner l'effort des républicains vainqueurs à chasser les jésuites lui
semblait une pure duperie. «Le péril clérical, disait M. Clemenceau
à ses électeurs, consiste dans l'union de deux forces absolument
ennemies, l'Eglise et la société civile. Il n'y a qu'une manière
de résoudre définitivement la question cléricale, c'est de séparer
l'Église de l'État, et de proclamer la liberté d'association. Au lieu
d'aboutir sur ce point, nous tournons le dos à la véritable solution.
Le gouvernement prétend séparer certains éléments du clergé, qui
auraient des doctrines incompatibles avec les principes de la société
civile, des autres qui auraient des doctrines compatibles. Mais le
clergé ne veut pas de cette distinction, il s'est élevé comme un seul
homme pour défendre les congrégations[516]». La politique opportuniste
fut longtemps préférée par les électeurs à la politique radicale.
[515] Hector Depasse montrait, après la défaite du 16 mai, les
difficultés de la situation: «Nous, les vainqueurs du jour, de
quelque côté que nous nous retournions, nous sentons les liens du
cléricalisme si fortement entrelacés autour de tous nos membres,
que nous ne pouvons nous en défaire et qu'en vain nous cherchons
les portes de la liberté.» (_Le cléricalisme_, p. 229). Pour lui,
la séparation, tout en offrant de grands dangers, demeure le
remède nécessaire. «Du jour de la séparation datera le véritable
affranchissement de notre conscience nationale.» (p. 246).
[516] Discours du 11 avril 1880, cité dans Daniel, _L'année politique
1880_, p. 166.
S'il y avait là pour l'avenir une source de luttes intestines, tous les
républicains se mirent d'accord depuis 1879 pour détruire la puissance
politique de l'Eglise en France. Ils étaient encouragés par les
théoriciens, les écrivains qui, allant jusqu'au bout de leur pensée,
attaquaient avec le cléricalisme la religion catholique elle-même.
Victor Hugo, qui apparaissait alors à tous comme le prophète de la
démocratie, opposait continuellement à la religion du Christ, source
d'amour et de bonté, le catholicisme des papes, source de fanatisme et
de cruauté. _L'Année terrible_ avait ainsi présenté, dans un contraste
saisissant, le Dieu des prêtres et celui des libres croyants[517].
Ces idées reparurent, exprimées avec plus de passion encore, dans
_Religions et Religion_. Mais le déisme des vieux démocrates ne
satisfaisait pas les partisans radicaux de la libre pensée. La
franc-maçonnerie, où se groupaient tant de républicains notables,
retentissait toujours de ces discussions. Ceux qui avaient voulu, avec
Massol, faire écarter la formule impliquant la croyance en Dieu ne
perdaient pas courage. L'association, un peu inerte après la guerre de
1870, avait repris force et vie depuis le désastre des monarchistes.
En 1875 une loge parisienne, la Clémente Amitié, s'illustrait en
accueillant parmi ses membres Littré, puis Jules Ferry. La mort de
Massol n'avait point arrêté ses disciples. Bientôt ils proposèrent, au
nom de la liberté de conscience, d'effacer la phrase qui reconnaissait
le Grand Architecte de l'Univers. Ils rencontrèrent encore une fois une
vive opposition; mais le 16 mai, en inquiétant la franc-maçonnerie, en
fermant plusieurs loges, fortifia le parti des novateurs. L'assemblée
générale du Grand-Orient, ouverte le 10 septembre 1877 au plus fort
de la lutte électorale, décida de supprimer l'ancien texte cher aux
déistes et de le remplacer par ces mots: «Elle a pour principes la
liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n'exclut
personne pour ses croyances». Le Grand-Orient demeura désormais fidèle
à cette déclaration de principes, malgré l'opposition du Suprême
Conseil Ecossais et malgré l'irritation de la franc-maçonnerie anglaise
qui rompit avec lui[518].
[517] «A un évêque qui m'appelle athée».
[518] V. le _Monde maçonnique_, année 1877.
Si la franc-maçonnerie se mêlait de plus en plus à la vie politique,
on voyait d'autre part des philosophes universitaires, complètement
éloignés de la lutte quotidienne, consacrer de graves et longues
études à dénoncer les erreurs et les prétentions de l'Eglise. Ainsi
Burnouf, ancien directeur de l'Ecole d'Athènes, dans son livre sur _Le
catholicisme contemporain_ (1879), montra comment le clergé s'était
peu à peu séparé du monde par son éducation, par ses doctrines, par
sa politique. La société laïque, émancipée par la science, a dû se
constituer sur des bases nouvelles, tandis que la théocratie romaine
a désormais pour objet inévitable «la lutte contre la civilisation,
c'est-à-dire contre les éléments sociaux qui font qu'un homme est
citoyen et en mérite le nom[519]».
[519] P. 362. Burnouf avait été précédé par Tissot, professeur
à la Faculté de Dijon, dans son livre sur _Le catholicisme et
l'instruction publique_ (1874).
CHAPITRE XI
L'organisation de l'école laïque
Si les républicains de gouvernement écartaient la séparation, ce fut
pour consacrer leur force à une tâche qui leur semblait plus pressante,
l'organisation de l'enseignement laïque. Tous avaient promis de reviser
la loi de 1875 sur l'enseignement supérieur, de restituer à l'Etat
la collation des grades; ce que la majorité sénatoriale de droite
avait refusé, la majorité de gauche devait l'accorder sans peine.
Dans l'enseignement secondaire, la plupart voulaient retirer le droit
d'ouvrir des collèges aux congrégations non autorisées, c'est-à-dire
aux jésuites. Enfin l'essentiel, c'était de créer l'enseignement
primaire. Dès la fin de l'Empire tous les républicains, tous les
démocrates avaient demandé qu'il fût gratuit et obligatoire; dès ce
moment aussi, la plupart avaient déclaré qu'il devait être laïque.
Après 1870, on se remit à l'œuvre avec d'autant plus d'ardeur que
chacun répétait la fameuse formule: «c'est le maître d'école allemand
qui a vaincu». Le patriotisme ordonnait d'instruire la nation; la
politique républicaine exigeait que tous les futurs électeurs, que
toutes les femmes aussi apprissent à lire.
En attendant l'intervention de l'Etat, l'initiative privée avait
commencé déjà sous l'Empire à travailler pour l'école laïque. Le mérite
en revenait principalement à Jean Macé. Il avait trente-trois ans quand
survint la révolution de 1848. «Je n'oublierai jamais, a-t-il dit,
l'impression étrange, mélange de joie folle et de terreur secrète,
que me fit l'apparition subite du suffrage universel[520]». Le sort
de la France était remis aux volontés d'une multitude ignorante: il
fallait avant tout faire l'éducation de ce «maître inculte». Jean Macé
entreprit d'abord l'éducation politique du peuple par la presse: le
2 décembre l'obligea de s'enfuir, d'aller se cacher à Beblenheim en
Alsace, où il devint professeur dans une pension de jeunes filles.
C'est là, dans ce village inconnu, qu'il retrouva bientôt l'occasion
d'agir. Une circulaire ministérielle de 1860 avait recommandé à tous
la création de bibliothèques communales: Jean Macé ouvrit celle de
Beblenheim et provoqua des fondations pareilles dans les communes
du Haut-Rhin. Bientôt il aborda une œuvre plus importante. Il avait
assisté à Liége au congrès de la Ligue de l'enseignement fondée par
les libéraux belges; un article de lui dans l'_Opinion Nationale_,
paru le 25 octobre 1866, demanda pourquoi la France n'aurait point une
Ligue du même genre. Immédiatement arrivèrent trois souscriptions,
envoyées par un conducteur au chemin de fer, un tailleur de pierres
et un sergent de ville; ces adhésions populaires émurent Jean Macé,
qui passa décidément à l'acte. Il apportait à l'œuvre de précieuses
qualités, la foi dans l'instruction, la bonne humeur, une persévérance
qui ne se laissait rebuter par aucun échec, l'art de susciter les
initiatives individuelles. La Ligue devait observer la neutralité
politique et religieuse. La neutralité politique fut réelle: aussi la
Ligue, propagée par les républicains, rencontra-t-elle le patronage
de plusieurs préfets impériaux. Mais le clergé s'attaqua aussitôt à
la Ligue; l'évêque de Metz donna le signal en 1867, bientôt suivi par
Dupanloup, ce qui valut à la Ligue l'appui des loges maçonniques. Elle
se sentait assez forte au commencement de 1870 pour instituer, sur
l'initiative partie de Strasbourg, un pétitionnement national en faveur
de l'instruction primaire obligatoire[521].
[520] _La Ligue de l'enseignement à Beblenheim_, p. 5.
[521] Tous les documents sur l'histoire de la Ligue pendant l'Empire
ont été réunis par Jean Macé dans _La Ligue de l'enseignement à
Beblenheim_.
La guerre chassa Jean Macé d'Alsace et le força de transporter le siège
de la Ligue à Paris. Le cercle parisien de l'association avait été
fondé par un collaborateur digne de lui, Emmanuel Vauchez, aussi actif
et plus belliqueux: tous les deux étaient républicains et déistes,
Vauchez croyant comme Jean Reynaud à la pluralité des existences
dans des planètes différentes. L'association renonça désormais à la
neutralité politique et se proclama républicaine. Tandis que Jean Macé
parcourait la France et prêchait la lutte contre l'ignorance, Vauchez
renouvela la pétition en faveur de l'instruction primaire gratuite et
obligatoire. Les républicains l'appuyèrent, tandis que les évêques
prenaient l'initiative d'une pétition contraire. Le 19 juin 1872
la Ligue put présenter à l'Assemblée Nationale 847.000 signatures,
que d'autres suivirent encore. C'était un beau succès dans un pays
qui ne possédait pas la liberté d'association, et qui n'était point
accoutumé aux campagnes de ce genre. La Ligue demanda également l'avis
des conseils municipaux sur l'obligation, la gratuité, la laïcité:
les conseils qui répondirent favorablement représentaient plus de la
moitié de la population française. Malgré l'hostilité du clergé, malgré
les difficultés multipliées par le gouvernement après le 24 mai ou le
16 mai, les fondations locales se multiplièrent aussi. Des cercles,
des «sociétés républicaines d'instruction» propagèrent le «sou des
écoles laïques» ou le «sou contre l'ignorance», fondèrent parfois des
écoles et plus souvent des bibliothèques, bibliothèques bourgeoises où
l'on payait une cotisation assez élevée, ou bibliothèques populaires
destinées surtout aux ouvriers, ou bibliothèques régimentaires bien
accueillies par l'armée[522].
[522] V. Dessoye, _Jean Macé et la fondation de la Ligue de
l'enseignement_; Compayré, _Jean Macé et l'instruction obligatoire_.
Les hommes politiques républicains secondèrent de leur mieux ceux qui
cherchaient l'argent nécessaire à ces fondations. Les chefs du parti
ne dédaignèrent pas d'aider par des conférences l'œuvre du Sou des
écoles laïques. Gambetta, dont la parole faisait recette, alla en 1877,
avant le 16 mai, prononcer des allocutions au profit de plusieurs
bibliothèques ou caisses scolaires; il continua en pleine crise, le
10 juin suivant. Même activité après la victoire, pendant cette année
1878 où les républicains se préparaient à prendre le pouvoir. Nous
voyons le grand orateur, le 27 janvier, recommander à ses électeurs
de Belleville une quête pour l'école; le 16 juin, il fait l'éloge
d'une bibliothèque populaire, car la démocratie «doit se préoccuper
avant tout, par dessus tout, de l'instruction, de l'éducation»; le 20
octobre il préside une conférence de Martin Nadaud, faite au profit de
la bibliothèque populaire du XXe arrondissement; le 22 décembre, il
accompagne Spuller faisant une conférence au profit des écoles du IIIe
arrondissement[523]. Tous ses grands discours politiques mettaient
au premier rang des réformes à réaliser l'organisation de l'école
primaire; il l'avait dit en 1871[524]; le discours-programme de Romans
en 1878 répéta les mêmes exhortations[525]. Les parlementaires de tous
les groupes républicains tenaient le même langage; les journaux de
gauche les encourageaient à l'action. Le parti républicain se mit à
l'œuvre aussitôt après que Jules Grévy eut remplacé Mac-Mahon[526].
[523] V. ces allocutions au tome VIII de ses _Discours_.
[524] «La plus pressante, la plus urgente de toutes les réformes»
est l'instruction obligatoire, gratuite, «et, permettez-moi le
mot, quoiqu'il ne soit pas fort à la mode, absolument laïque»
(Saint-Quentin, 16 novembre 1871).
[525] «Il faut que cette question soit la passion de tous les députés
républicains».