Edmond About, qui voyait la campagne anticléricale en bonnes mains,

préférait se réserver pour la politique générale. Quelquefois pourtant

il arrive à la rescousse. Les prêtres de paroisses lui paraissent

mériter l'estime et le respect, quand ils sont livrés à eux-mêmes[477].

Seulement on les oblige à se jeter dans la mêlée politique; le

clergé prépare ainsi les représailles qui suivront la victoire des

républicains[478]. Mais cette victoire, il faut la remporter; il faut

se réveiller de la funeste sécurité où le vieux libéralisme somnole

depuis 1830. Attention, Français! dit About: «Jusqu'au mois d'août

1870, vous avez cru que vous étiez le peuple le plus guerrier de

l'Europe, et vous avez été surpris sans défense par les Allemands.

Jusqu'à la même époque, vous avez cru que vous étiez le peuple le

plus éclairé, le plus libéral, le plus philosophe du monde, et vous

vous êtes laissé surprendre par les cléricaux. Les Allemands vous ont

poussés jusqu'à la Loire, les cléricaux jusqu'à la superstition du

Sacré-Cœur... Il faut redevenir soldats et libéraux[479]».

[477] «Traités de Turc à More par les évêques, espionnés et affamés

par la légion pullulante des moines, ils suivent en droiture leur

petit bonhomme de chemin, faisant autant de bien qu'ils peuvent,

quêtant dans la maison du riche pour soulager les pauvres,

conseillant les uns, consolant les autres...» (7 avril 1875).

[478] «Le clergé nous fait peur, non pour nous, mais pour lui».

Comment cette caste, étrangère à la science, à l'esprit moderne, à

la famille, au patriotisme, peut-elle «défier follement 36 millions

d'hommes qui la nourrissent et qui tiennent son sort entre leurs

mains?» (11 octobre 1873).

[479] 10 août 1875.

Les autres collaborateurs du _XIXe Siècle_ prenaient aussi part à

la guerre anticléricale. Viollet-le-Duc, par exemple, s'en occupa

souvent, et montra comment des hommes tels que lui s'étaient vus

obligés de défendre leurs idées et leur foi laïque[480]. Bientôt lu

par une partie de la bourgeoisie, gagnant une clientèle chaque jour

plus nombreuse par l'esprit et la verve de ses rédacteurs, le journal

convertissait à l'anticléricalisme des hommes jusque là indifférents.

Sarcey vit venir à son aide une foule de correspondants bénévoles;

de toute la France il recevait des récits de querelles locales,

des documents, des exemplaires de brochures pieuses, d'appels à la

dévotion. Les catholiques, de leur côté, s'efforçaient de lui tendre

des pièges, en lui envoyant des documents forgés de toutes pièces. Mais

à part quelques rares mésaventures, About et Sarcey avaient un flair

qui les protégeait contre les supercheries[481].

[480] «Si nous en sommes venus, nous autres, gens modérés et d'âge,

d'étude et de travail, en dehors des brigues des partis, disposés à

tenir compte des difficultés pratiques attachées au gouvernement des

hommes et à la gestion de leurs affaires, à demander la séparation

des Eglises et de l'Etat, et à tout faire légalement pour l'obtenir,

c'est qu'on nous y a contraints, qu'on nous gêne dans notre foi--car

nous aussi avons la nôtre.» (24 janvier 1876). Cf. sa définition du

parti clérical (27 décembre 1874).--Cf. Gout, _Viollet-le-Duc_, 1914,

p. 133 sqq.

[481] Sarcey, _Mes procès de presse_ (_Revue Bleue_, 1896).

La satire contre les prêtres et les moines répondait à une tradition

française trop ancienne pour ne pas séduire de nombreux écrivains. Pour

n'en citer qu'un, de talent médiocre, mais supérieur encore à Sarcey

par l'érudition spéciale qu'il avait acquise, Paul Parfait présenta au

public une collection considérable de faits et de documents dans trois

volumes, _L'arsenal de la dévotion_, _Le dossier des pèlerinages_,

_La foire aux reliques_. Je ne m'arrêterai qu'au second de ces

livres. Une première partie expose comment se fonde un sanctuaire

privilégié: c'est la Vierge qui indique l'endroit, non plus par une

statuette miraculeuse, comme c'était l'habitude au moyen âge, mais

par une apparition. Ainsi naquirent la Salette et Lourdes; ainsi ont

essayé récemment de grandir d'autres sanctuaires, les uns avec succès,

comme Pontmain dans la Mayenne, les autres avec de piteux résultats,

comme Saint-Palais dans les Basses-Pyrénées. Puis on obtient du pape

certaines faveurs honorifiques. Le sanctuaire une fois créé, connu, il

s'agit de le faire fonctionner. On organise pour cela une confrérie,

dont le recrutement est confié aux «zélateurs» et «zélatrices»; on

commence une propagande active, dont le modèle nous est donné par

l'activité infatigable et variée des missionnaires d'Issoudun. On

répand des brochures, des litanies, des cantiques, des neuvaines, des

prières, et aussi des médailles, des statuettes. On énumère toutes

les grâces obtenues dans tel sanctuaire, parce que les fidèles y ont

apporté d'abondantes offrandes. On multiplie les miracles négatifs,

tels que la protection accordée contre la maladie à des gens qui,

pour des raisons naturelles, n'ont pas été malades. Il y a des saints

spécialistes, qui ne guérissent qu'une catégorie de maladies. Quant

aux reliques, elles pullulent; les fragments d'os se multiplient

à l'infini. Comme certains pays s'enrichissent par leurs mines de

charbon ou d'étain, Rome a dans ses catacombes des mines de saints où

s'approvisionne la dévotion des deux hémisphères.

Entre le journal quotidien et le livre sérieux et compact il y avait

place pour la brochure courte à bon marché. Ce fut un des grands

instruments de la propagande politique dans les années qui suivirent

1870, parce que l'état de siège, établi à Paris et dans quelques

grandes villes, gênait les audaces de la presse périodique. Diverses

collections de brochures furent donc fondées par les divers partis;

parmi celles de gauche, les principales étaient la Bibliothèque

démocratique, la Bibliothèque ouvrière, la Bibliothèque de la Société

d'instruction républicaine, l'Education populaire, l'Ecole mutuelle.

C'étaient avant tout des livres de propagande républicaine, destinés

à glorifier la Révolution, la démocratie, le gouvernement du peuple

par lui-même, à rappeler les méfaits de la royauté ou de l'Empire,

à présenter l'esquisse des réformes nécessaires. Mais il y en avait

d'autres consacrés à combattre le parti clérical[482]. Le grave

Schœlcher, par exemple, l'émancipateur des noirs, s'efforça de montrer

que la famille et la propriété, dont les cléricaux se proclamaient

les défenseurs, avaient trouvé leur ennemi le plus dangereux dans le

christianisme: l'affaire Mortara laisse deviner quel compte il tient

de la famille; les essais communistes des premiers chrétiens, les

malédictions contre les riches, les déclamations puériles sur le prêt à

intérêt prouvent comment il entend le respect de la propriété[483]. Un

poète, Leconte de Lisle, prit part également à la lutte: son pamphlet

détaille les discussions soulevées par les hérétiques, de manière à

laisser voir la puérilité de ces controverses[484], ou bien il énumère

avec une froide ironie les mérites des grands saints et des grands

papes[485].

[482] Voici quelques titres: Morin, _Séparation de l'Eglise et de

l'Etat, La confession_; Cayla, _La fin du papisme. L'histoire de la

messe_; Andreï, _Les Jésuites_; Sauvestre, _L'éducation cléricale_;

Jules Simon, _L'instruction gratuite et obligatoire_. Cayla et

Morin (sous le pseudonyme de Miron) s'étaient déjà fait connaître

avant 1870 par leurs ouvrages antichrétiens. Sur les collections de

brochures démocratiques v. l'_Univers_, 8, 13 et 18 janvier, 31 mars

1874.

[483] Schœlcher, _La famille, la propriété et le christianisme_, 1873.

[484] «Dans notre impartialité, nous engageons fortement les esprits

libres à n'ajouter aucune foi aux calomnies probables des Pères, et

les catholiques à croire pieusement qu'ils ont dit vrai.» (_Histoire

populaire du christianisme_, 1871, p. 16).

[485] Saint Antoine «était extrêmement ignorant, ayant toujours

refusé d'apprendre à lire et à écrire. Il avait vécu quinze ans

dans un sépulcre, en Egypte, avant d'aller au désert. On ne saurait

mener une vie plus édifiante» (p. 24).--«Ce grand pape (saint

Grégoire-le-Grand) fit abattre les statues, les arcs de triomphe et

autres monuments de l'ancienne Rome.» (p. 51).

Ainsi, tandis que l'Assemblée Nationale essayait d'assurer une fois de

plus à l'Eglise l'alliance et la protection de l'Etat, une campagne

ardente, menée à la fois par les politiques et les intellectuels,

s'adressant à la bourgeoisie comme au peuple, fortifiait l'opposition

contre cette alliance désormais flétrie du nom odieux de cléricalisme.

CHAPITRE X

La victoire des républicains

Le vote des lois de 1875 régla au profit de la République la question

constitutionnelle. Vaincus sur ce terrain, les partis de droite

unirent leurs efforts pour la défense de l'Eglise et menèrent à bien

la loi sur l'enseignement supérieur. Les républicains redoublèrent

d'hostilité contre un clergé qui leur faisait ouvertement la guerre;

ils comprenaient d'ailleurs que le peuple viendrait à eux pour éviter

le gouvernement des curés. «Si nous sommes devenus impopulaires, a

dit plus tard un conservateur, c'est moins en qualité de monarchistes

qu'en qualité de cléricaux»[486]. La question religieuse prit ainsi, à

l'approche des élections législatives de 1876, une importance qu'elle

n'avait plus eue depuis juillet 1830.

[486] De Meaux, _Souvenirs politiques_, p. 303.

Les discours de Gambetta montrent comment les chefs du parti

républicain menèrent la lutte contre le cléricalisme. Il commença en

1872 la série de voyages et d'allocutions qui allait contribuer si

puissamment à organiser ce parti, à lui donner un programme et une

discipline. Un de ses premiers discours déjà, prononcé à Saint-Julien

le 2 octobre 1872, prédit que les partis monarchiques iraient se

fondre dans le parti clérical[487]. C'était devancer l'avenir; en

1872 la monarchie était possible, bientôt elle parut probable. Aussi

Gambetta laissa-t-il pendant quelque temps la question cléricale

au second plan. Son journal, la _République française_, traitait

surtout de la politique générale; mais des chroniques sérieuses et

approfondies sur toutes les grandes découvertes de la physique ou de

l'histoire naturelle prouvaient quel intérêt il attachait à l'éducation

scientifique de la France. Après l'échec de la restauration monarchique

et l'achèvement de la Constitution, Gambetta revint à la lutte contre

le cléricalisme[488]; elle tient une place dans tous les discours

prononcés par lui à l'approche des élections. A Lille, par exemple, le

6 février 1876, quinze jours avant le scrutin, il souhaita la formation

d'une majorité «libérale»; un des principaux traits du libéral, c'est

de ne pas tolérer que le clergé se transforme en faction politique,

soufflant la haine et la calomnie. Reprenant l'idée qu'avait exprimée

Challemel-Lacour, l'orateur demanda quelle considération conserverait

la France dans le monde si elle demeurait, seule des grandes nations

européennes, soumise à l'esprit ultramontain[489].

[487] Ce parti, disait-il, «est l'ennemi de toute indépendance, de

toute lumière et de toute stabilité»; il n'y aura bientôt plus en

présence que «les démocrates républicains et les cléricaux».

[488] Le 20 août 1875 il annonçait à Ranc l'intention de faire

dans son journal «une campagne suivie contre les cléricaux» et le

priait de réunir des documents sur leur œuvre en Belgique (Ranc,

_Souvenirs_, p. 273).

[489] Il faut, disait-il, que la prochaine Chambre «se lève devant le

monde et dise: Me voilà! Je suis toujours la France du libre examen

et de la libre pensée!»

Tous les candidats républicains tenaient le même langage. Ils

rencontraient un chaleureux accueil dans les masses populaires qui

attendaient avec impatience le moment de chasser du pouvoir la majorité

réactionnaire[490]. Le 20 février, les électeurs se prononcèrent

contre le «gouvernement des curés». En attendant le second tour,

Gambetta, dans son discours de Lyon (28 février), montra les groupes

conservateurs de l'Assemblée Nationale divisés sur toutes les grandes

questions politiques, mais unis par l'esprit clérical; et plus que

jamais il insista sur la nécessité de réagir contre cet esprit. Le

scrutin de ballottage confirma les résultats du premier tour.

[490] «La pensée d'être associés, par le vote prochain, à la

fondation de la République, suscitait dans l'esprit et dans le cœur

des populations un véritable mouvement très près de l'enthousiasme.»

(De Marcère, _La présidence du maréchal Mac-Mahon_, 1907, p. 259).

Les élus républicains avaient promis de reviser aussitôt la loi de

1875 et de restituer à l'Etat la collation des grades, réservée par

l'Assemblée Nationale à des jurys mixtes où l'enseignement libre avait

sa part; mais le projet de Waddington, voté par la Chambre, échoua

devant le Sénat. La Chambre avait d'ailleurs d'autres soucis non moins

importants; et Gambetta, devenu président de la commission du budget,

se passionnait pour les questions financières. Prenant conscience

des responsabilités imposées par le pouvoir, il obtint le maintien

de l'ambassade près du Saint-Siège et, à cette occasion, parla des

ménagements dûs à la clientèle catholique de la France au dehors[491].

Mais les questions irritantes revenaient souvent: un jour c'était

le prince Napoléon qui, à la grande colère de la droite, rejetait

la perte de l'Alsace-Lorraine sur le parti clérical[492]; une autre

fois, c'était la majorité républicaine tout entière qui s'unissait

dans un même élan d'indignation pour protester contre le refus des

honneurs militaires aux chevaliers de la Légion d'Honneur enterrés

civilement[493]. Hors de la Chambre, les républicains s'appliquaient

à préparer par l'initiative privée les organes de l'éducation laïque,

en attendant que la loi vînt à leur aide. On créait des écoles, des

bibliothèques populaires, on formait de nouvelles sociétés affiliées à

la Ligue de l'enseignement.

[491] Séance du 10 novembre 1876. Il dut répondre, dans cette même

séance, à une attaque violente de Keller contre l'ambassadeur

d'Italie à Paris.

[492] 24 novembre 1876.

[493] 2 décembre 1876.

Cette activité se heurtait à une ardeur égale dans les partis de

droite. Ceux-ci avaient surmonté le découragement causé par les

élections; si la Chambre était contre eux, ils pouvaient compter sur

le Sénat et sur le président de la République. Leur chef religieux,

Dupanloup, essaya de regagner les modérés, les hommes du centre qui

avaient contribué au succès de la gauche. Le journal la _Défense_,

dont les fondateurs suivaient son inspiration, publia, comme il

l'indiquait lui-même, une suite à ses avertissements de 1866, de 1867,

de 1869. Selon sa méthode constante, il montrait le péril religieux

conduisant au péril social; de nombreuses citations empruntées aux

journaux de gauche ou aux petites brochures confirmaient sa thèse[494].

Adversaire des catholiques intransigeants, l'évêque laissa entendre

qu'il n'approuvait pas les revendications de leurs congrès. Il est

faux, continuait Dupanloup, qu'on s'attaque seulement au cléricalisme;

c'est la religion que les républicains ont visée dans les programmes

électoraux de 1876. «Et à l'aide de ces programmes de haine contre

l'Eglise, ils ont vaincu, et ils sont les maîtres, et ils ont tellement

saturé le peuple de leurs croyances et de leurs passions irréligieuses,

qu'aujourd'hui la chose est faite, et voilà leur république identifiée

avec la haine du christianisme, avec la guerre acharnée contre la

Religion». Il est temps que les modérés se réveillent et cessent d'être

les alliés, les dupes du radicalisme.

[494] _Où allons-nous?_ (extrait de la _Défense_). Il cite

particulièrement _Science et conscience_ de Viardot et _La famille_

de Schœlcher.

La droite se montra plus combative encore lorsque Dufaure, bourgeois

conservateur venu sur le tard à la république, fut remplacé à

la présidence du conseil par Jules Simon, l'ancien membre de

l'Internationale, classé comme démagogue[495]. Avec lui, point de

ménagements à garder; on le vit dans le réveil des manifestations en

faveur du pouvoir temporel des papes. Le Parlement italien discutait

la loi Mancini, contre laquelle Pie IX protesta publiquement;

divers prélats français firent écho à sa protestation par des

mandements virulents, au risque d'amener des difficultés entre la

France et l'Italie. Aussi les quatre groupes de gauche à la Chambre

s'entendirent-ils pour interpeller le ministère. La discussion fut

ouverte le 3 mai 1877 par Leblond, représentant du centre gauche. Nous

ne venons, disait-il, combattre ni la religion, ni le clergé, mais un

groupe politique «qui, sentant le terrain se dérober sous ses pas,

comprenant que ses prérogatives sont menacées par l'esprit moderne,

veut reconquérir de gré ou de force la situation qu'il a compromise et

que, par sa faute, il aura bientôt perdue». Ce groupe dirige le parti

clérical, parti puissant, fortement organisé, qui prend les enfants

dès l'école primaire, et les tient séquestrés dans ses collèges, ses

cercles, afin de les préparer au combat contre le siècle; ce parti est

dangereux pour le pays, comme le prouvent ses manifestations contre

l'Italie.

[495] «Les hommes de ma génération n'ont qu'à consulter leurs

souvenirs d'enfance pour y retrouver l'impression d'angoisse qui,

en décembre 1876, s'empara de milieux sages par excellence, à la

nouvelle que, dans un cabinet demeurant d'ailleurs à peu près

identique, la présidence passait de M. Dufaure à ce farouche

jacobin qui avait nom Jules Simon.» (Lanzac de Laborie dans le

_Correspondant_, 10 février 1909).

Jules Simon répondit à Leblond par un discours long, habile, mais

embarrassé: il déplut à la gauche en prodiguant les louanges au clergé;

il déplut à la droite en critiquant les comités catholiques et en

affirmant que le pape n'était pas prisonnier au Vatican[496].--Gambetta

lui répondit le lendemain. Il déclara nécessaire de «signaler et

dénoncer, sous le masque transparent des querelles religieuses,

l'action politique d'une faction politique»; ce sont les mêmes hommes,

en effet, qui mènent la politique réactionnaire et l'agitation

cléricale. Ils ont pu mobiliser en quelques jours tous leurs adhérents

pour soutenir la protestation de Pie IX; ces audaces ne rencontrent pas

de résistance, car le mal clérical s'est profondément infiltré dans les

classes dirigeantes. Le Sénat impérial en 1865 entendait encore les

avertissements de Bonjean et de Rouland, et plus tard le beau langage

de Darboy; aujourd'hui le gallicanisme est défunt, et pas un prélat

n'oserait protester contre le langage que vient de tenir l'évêque de

Nevers. Le Concordat est un contrat bilatéral, dont les obligations

s'imposent à l'Église comme à l'Etat. Le suffrage universel est indigné

contre les cléricaux; «et je ne fais que traduire, concluait l'orateur,

les sentiments intimes du peuple de France en disant du cléricalisme ce

qu'en disait un jour mon ami Peyrat: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi».

[496] Jules Simon protesta particulièrement contre un article de

la _Défense_, où l'on affirmait que Mac-Mahon lui avait imposé des

engagements formels sur la question religieuse.

L'ordre du jour voté par la Chambre[497] décida l'entourage de

Mac-Mahon à provoquer le renvoi de Jules Simon, et le ministère du duc

de Broglie prit le pouvoir. Il comprit le danger d'apparaître comme le

protégé des évêques et l'ennemi de l'Italie. Dès le 16 mai, une dépêche

fut affichée à la Chambre, annonçant que le nouveau ministère voulait

la paix et qu'il était résolu à réprimer les menées ultramontaines;

comme Gambetta le fit ironiquement remarquer le lendemain, c'était

précisément ce qu'avait demandé l'ordre du jour des gauches[498].

On put constater aussi pendant quelques semaines que la presse

conservatrice faisait preuve d'une modération inaccoutumée, quand elle

parlait des mesures à prendre en faveur de l'Église. Les républicains

de toutes nuances affirmèrent qu'il y avait là une tactique perfide,

uniquement destinée à tromper les électeurs. Gambetta insista

là-dessus le 16 juin, dans le débat qui eut lieu à la Chambre après la

prorogation, avant la dissolution: il montra Jules Simon congédié pour

avoir osé dire que le pape n'était point prisonnier. Puis il ajouta:

«Un cri a traversé la France, un cri que vous entendrez bientôt, un cri

qui reviendra, qui sera la libération, qui sera le châtiment, le cri:

C'est le gouvernement des prêtres! C'est le ministère des curés, disent

les paysans».

[497] «La Chambre,--considérant que les manifestations

ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la

sécurité intérieure et extérieure du pays, constituent une violation

flagrante des lois de l'Etat.--Invite le gouvernement, pour réprimer

cette agitation anti-patriotique, à user des moyens légaux dont il

dispose».

[498] La lettre de Mac-Mahon à Decazes (17 mai), l'invitant à

conserver le ministère des affaires étrangères, disait aussi que la

politique extérieure ne serait point changée.

Alors s'engagea la grande campagne de presse et de propagande qui

devait durer jusqu'aux élections du 14 octobre. Les républicains

avaient un programme quasi-conservateur: maintien de la Constitution

et du régime parlementaire, lutte contre le pouvoir personnel,

confirmation du vote rendu l'année précédente par le suffrage

universel, voilà ce qui remplissait leurs discours ou leurs

articles. La question religieuse tenait dans les discussions une

place presqu'aussi grande qu'en 1876 et mettait les partisans du

gouvernement dans un embarras visible. Ils affirmèrent que le

ministère ne subissait point la domination du clergé: le dédain que

lui témoignaient Louis Veuillot et ses amis semblait justifier leur

thèse; mais d'un autre côté plusieurs évêques lui apportaient un appui

avoué, compromettant. Un ministre, Fourtou, repoussa publiquement

l'accusation de cléricalisme; le président de la République, dans

son message du 20 septembre, ne parla pas de l'Église, et, dans son

message du 12 octobre, nia qu'elle eût une influence politique[499].

Mais l'archevêque de Bourges accueillait Mac-Mahon par une allocution

qui put être comparée à celle de Quélen en 1830; l'archevêque de

Bordeaux n'était pas moins ardent. Dans divers diocèses les évêques

recommandèrent aux curés de prendre une part active aux élections[500].

A la requête du Père Picard, supérieur des Assomptionnistes, un rescrit

de Pie IX ordonna des prières pour demander au ciel un vote favorable

à la religion[501]. Quels meilleurs arguments pouvait-on fournir aux

candidats républicains? Littré, quelques semaines avant le scrutin,

déclara que le 16 mai n'était pas une entreprise royaliste, mais

cléricale[502]. Il ajouta que cette fois les transactions, qui avaient

ordinairement ses préférences, devenaient impossibles: «on nous a

déclaré une guerre d'extermination; et il faut bien que, nous aussi,

nous allions jusqu'au bout». La victoire demeura aux 363.

[499] V. la _République française_, 27 août, 21 septembre, 2

et 13 octobre 1877. «Non, disait le message, le gouvernement,

si respectueux qu'il soit envers la religion, n'obéit pas à de

prétendues influences cléricales, et rien ne saurait l'entraîner à

une politique compromettante pour la paix».

[500] _Ibid._, 30 juillet, 14 septembre, 4, 5 et 10 octobre 1877.

[501] La _République française_ remercia le pape «au nom de la gaîté

française..., d'entraîner le bon Dieu du côté des candidats de la

réaction» (1er octobre).

[502] «L'opinion ne s'y est pas trompée, et ce qui se faisait a été

appelé populairement œuvre de curés... Il est vrai que les partis

monarchiques n'ont pas suggéré le 16 mai (ils le disent hautement),

et qu'il a été annoncé par le parti clérical au dehors et au dedans,

avant que l'on soupçonnât seulement qu'un pareil péril menaçait la

situation. Il est vrai encore que le radicalisme noir, qui était si

patent et si bruyant peu auparavant, s'est tu à l'instant même et est

devenu latent.» (_De l'établissement de la troisième République_,

p. 407).

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 18 / 27 段