science ne reconnaît que l'expérience et le relatif, elle se refuse à
toute spéculation sur l'origine ou la fin des choses. Au contraire,
le parti catholique a ce défaut d'être grand faiseur de miracles; or
«les miracles n'apparaissent plus qu'à ceux qui d'avance croient
aux miracles»[429]. Le parti républicain a pour lui la supériorité
morale, parce qu'il aime et pratique la tolérance[430]. Il ne doit
donc jamais céder à la tentation, pourtant bien naturelle, d'appliquer
aux cléricaux les règles posées par eux: «ce serait du talion, et
la justice par le talion n'est pas une bonne justice»[431]. On doit
accorder à l'Église la liberté de l'enseignement supérieur, tout en
réservant à l'État la collation des grades; ce ne sera pas dangereux,
car le nombre de ceux qui se détachent de l'ancienne foi augmente
chaque jour.--Littré demeura fidèle à cette politique tolérante,
malgré les attaques sans cesse renouvelées contre lui. Tout au plus
perdit-il quelquefois patience devant les anathèmes de la droite qui
attribuait à la libre pensée les crimes de la Commune; faudra-t-il
donc, répondait-il, rappeler au catholicisme la Saint-Barthélemy, les
dragonnades et la Terreur blanche? «Toutes les doctrines peuvent être
perverties par le fanatisme, et tous les fanatismes, qu'ils soient
sacrés ou profanes, sont dangereux et féroces»[432].
[429] _De l'établissement de la troisième République_, p. 211. (Ce
livre est un recueil d'articles publiés, surtout dans la _Philosophie
positive_, depuis 1872.)
[430] «Depuis que notre immortel dix-huitième siècle a conquis
le dogme moderne de la tolérance, la société se partage en deux
couches: les civilisés qui sont tolérants, et les barbares qui sont
intolérants» (_ibid._, p. 187). «L'Eglise seule doit être libre, dit
le cléricalisme; tout le monde doit être libre, y compris l'Eglise,
dit la société, élevée à ce haut degré d'équité sociale par la
philosophie et la science» (_ibid._, p. 284).
[431] _Ibid._, p. 325.
[432] _Ibid._, p. 186.
Renouvier fonda la _Critique philosophique_ en 1872 pour exposer une
doctrine et pour combattre un danger[433]. La doctrine, c'était le
criticisme néo-kantien déjà exposé par lui dans ses grands ouvrages;
c'était en particulier le système d'éthique formulé dans la _Science
de la Morale_. Le danger, c'était le cléricalisme auquel Renouvier
s'attaquait avec une conviction de vieux républicain démocrate et une
ardeur de Méridional. La situation morale de notre pays lui paraît très
grave, car «il y a deux Frances en France, celle des cléricaux et celle
des libéraux... Il n'y a presque plus d'idées ni de sentiments communs
entre ces deux groupes, entre ces deux peuples obligés pourtant de
vivre sous la même loi civile[434]». L'unique solution rationnelle du
problème, c'est la liberté complète des religions avec l'indifférence
religieuse complète de la commune et de l'État, mais aussi avec
l'organisation d'un enseignement moral donné par l'État[435].
[433] Sur la fondation et les débuts de la revue v. la
_Correspondance de Renouvier et de Secrétan_ (1911).
[434] _Critique philosophique_, I, p. 279.
[435] «Sachons bien que la séparation de l'Eglise et de l'Etat
signifie l'organisation de l'Etat moral et enseignant.» (p. 279).
Le catholicisme, disent Renouvier et son collaborateur Pillon,
constitue un péril plus grand que jamais, après la transformation
que le Concile du Vatican vient de lui faire subir; depuis 1870, il
n'est plus que le papisme[436]. Ses progrès sont favorisés par les
défaillances des libéraux, qui lui accordent tout ce qu'il demande: en
1830 déjà, ils se laissèrent tromper par ses feintes libérales[437].
La philosophie éclectique a sans cesse commis cette faute en
développant sa théorie prudente et commode sur l'alliance des deux
sœurs immortelles[438]. Aujourd'hui nous retrouvons les mêmes erreurs
chez Vacherot; il fait partie de cette école contemporaine qui, donnant
toujours la première place à l'histoire, parvient ainsi «à justifier
le passé, quel qu'il soit, à enchaîner le présent, à démoraliser
l'avenir[439]». Littré fait aussi un métier de dupe, en exhortant
sans cesse les républicains à la tolérance[440]. Laboulaye abandonne
l'enseignement supérieur aux cléricaux; il méconnaît, comme beaucoup
des libéraux actuels, la notion morale de l'État, notion d'où résulte
pour celui-ci le droit d'enseigner[441]. Tous oublient trop cette
maxime de Locke: «la tolérance n'est point obligatoire vis-à-vis des
intolérants».
[436] «Autrefois le catholicisme n'attaquait pas ouvertement les
principes des Etats à l'ombre desquels il consentait à vivre;
aujourd'hui il déclare que les principes civils et politiques
de la vie moderne sont faux et détestables.» (1re année, II,
p. 386).--Cournot, de son côté, montrait la papauté reprenant,
à la suite du concile, ses prétentions du moyen âge. «A quoi
l'Etat catholique ne peut répondre qu'en se décatholicisant...»
(_Considérations sur la marche des idées_, 1872, p. 372).
[437] «La tactique de la simulation du libéralisme a été la plus
utile de toutes, ou plutôt la seule utile au parti catholique depuis
1830.» (7e année, II, p. 301).
[438] 2e année, I, p. 1 sqq.
[439] 2e année, II, p. 49 sqq. Pillon, comme Renouvier, juge
sévèrement la «palinodie» de Vacherot (1re année, II, p. 368).
[440] 4e année, II, p. 273.
[441] 4e année, I, p. 289; 5e année, I, p. 241.
Pour vaincre le catholicisme il faut le remplacer. Renouvier réclame
donc sans cesse l'organisation d'un enseignement moral. Sur ce point,
la société moderne a tout à faire. Dans l'antiquité, la classe
instruite rencontrait chez les platoniciens, chez les épicuriens, chez
les stoïciens, des milieux intellectuels et moralisateurs; aujourd'hui
rien de pareil, car le catholicisme enseigne mal la morale et n'a
point permis que d'autres l'enseignent. Les collèges ecclésiastiques
sont aussi arriérés en cette matière que les lycées de l'Etat[442].
Les philosophes français du dix-neuvième siècle n'ont rien fait pour
préparer cet enseignement: seul Proudhon l'a essayé, d'une façon
incomplète, mais avec une haute idée de la justice[443]. Le personnel
des professeurs, des instituteurs, n'est pas non plus à la hauteur de
cette tâche. La _Critique philosophique_ entreprend de l'y aider en
publiant un remarquable petit traité de morale à l'usage des écoles
primaires.
[442] Dans les premiers on se borne «à inculquer la croyance à
quelques dogmes souvent assez peu vivants, à plier le corps et
l'âme à des momeries, et à répandre la semence de la discipline et
de l'obéissance.» Les élèves des lycées, «sans les exemples et les
enseignements mêlés et suspects des familles et de ce qu'ils voient
du monde, sans l'enseignement naturel et mutuel de ces conversations
de camarades que n'entendent ni parents ni maîtres, sans les lectures
furtives et les connaissances surprises, croupiraient dans un état
d'hébétement pire encore que l'état de démoralisation et de révolte
secrète où nous les savons.» (1re année, I, p. 276).
[443] «Avant Proudhon, dans cette revue des idées morales de nos
contemporains, avant de rencontrer cette forte individualité de
prolétaire et cette humeur de stoïcien gâtée par de mauvaises
passions, je n'ai pas rencontré un seul auteur qui parût seulement
sentir la Loi morale. Après lui, si je dois continuer mon étude et
passer à d'autres catégories d'écrivains ou de philosophes, je sais
d'avance que je n'en trouverai aucun autre.» (2e année, I, p. 42).
Mais Renouvier, tout en proclamant l'indépendance de la morale,
estime qu'il ne suffit point de s'adresser à l'intelligence; il faut
parler aussi au sentiment, et pour cela une religion est nécessaire.
Les religions créées de toutes pièces ne sont guère vivantes; voilà
pourquoi l'idée lui vint bientôt de recourir à une religion existante,
à celle qui avait surmonté dans notre pays un siècle de persécutions.
Il formula cette idée en octobre 1873, au moment où le parti clérical
paraissait tout-puissant. «Si l'on regarde, écrit le philosophe,
à l'esprit et à l'idéal du protestantisme, on reconnaîtra bientôt
que, en vertu de sa semence première, qui est l'examen et la foi
libre, il se développe dans le même sens que les libertés civiles et
politiques, et tend à faire de la religion, regardée du point de vue
de la conscience, une œuvre de la personne[444]». Le protestantisme
est en religion ce que le criticisme est en philosophie. Pourquoi ne
pas nous allier avec lui? pourquoi ne pas orienter vers lui la foi
religieuse, rebutée par les excès et les superstitions du catholicisme?
Edgar Quinet, Eugène Sue conseillaient déjà d'adhérer à l'unitarisme
de Channing, mais ce n'étaient que des adhésions individuelles à une
religion adoptée comme pis-aller; ce qui importe, c'est de faire
inscrire les familles sur les registres de l'église protestante
organisée[445]. Cela n'implique point un assentiment individuel et
philosophique au dogme calviniste; cela signifie que le chef de famille
fait entrer les siens dans un groupe religieux affranchi du papisme,
qu'il assure à ses enfants une défense, une protection contre les
entreprises du prêtre catholique.
[444] 2e année, II, p. 145.
[445] 4e année, II, p. 305. Cf. 7e année, I, p. 2 sqq.
Cette idée n'était pas nouvelle. Plus d'un Français, vers la fin
du second Empire, avait adopté ce moyen de soustraire sa famille à
l'Église; George Sand, par exemple, présidait au baptême protestant
de ses petites-filles[446]. Renouvier trouva aussi des alliés dans
le pays voisin auquel il s'intéressait beaucoup, la Belgique;
un théoricien libéral fort connu en France, Emile de Laveleye,
publia en 1875 un parallèle entre les peuples catholiques et les
nations protestantes, qui affirmait l'écrasante supériorité de ces
dernières[447]. Renouvier jugeait la chose si importante qu'il joignit
à la _Critique philosophique_ depuis 1879 un recueil spécial, la
_Critique religieuse_, afin de hâter l'adhésion des républicains au
protestantisme. Mais le résultat de cette propagande ne répondit point
à ses efforts.
[446] _Correspondance_ de G. Sand, lettres du 3 août 1863 au pasteur
Leblois, du 20 novembre 1868 à Flaubert, du 2 janvier 1869 à Barbès.
[447] _Le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports
avec la liberté et la prospérité des peuples_ (_Revue de Belgique_,
janvier 1875). Une brochure qui reproduisait cet article fut répandue
en France.
A côté des philosophes, des publicistes d'une haute culture
intellectuelle s'efforçaient d'attirer l'attention de leurs lecteurs
sur les dangers du cléricalisme. Un professeur devenu journaliste
et bientôt célèbre, Charles Bigot, traça le tableau des classes
dirigeantes, et montra la place prise chez elles par le clergé.
Celui-ci demeure intolérant. Il aime l'argent, non pour le profit
individuel de ses membres, mais pour le denier de Saint-Pierre, pour
les universités catholiques, pour les couvents[448]. Il aime la
domination, se mêle de tout, cherche à mener les électeurs. Mais cette
Église, qui autrefois protégeait le monde, ne songe plus qu'à se faire
protéger. Récemment elle mendiait l'appui de l'Empire, au risque de se
déconsidérer[449]. Aujourd'hui le clergé combat la République, parce
qu'elle veut lui laisser la liberté, mais lui retirer le privilège; il
la combat également parce qu'il déteste la démocratie. «La lutte est
engagée, conclut Charles Bigot, entre le siècle et le catholicisme;
c'est le catholicisme qui l'a voulu. Les idées nouvelles, les
aspirations des classes longtemps opprimées, trouvent aujourd'hui dans
le catholicisme leur plus vigoureux adversaire. Il ne peut plus être
la religion d'une société où la démocratie coule à pleins bords[450]».
[448] «On va répétant que les jeunes filles destinées à recueillir de
grosses dots sont habilement circonvenues, que les confesseurs, les
médecins, les garde-malades ont souvent aidé les mourants à trouver
pour la disposition de leurs biens des inspirations pieuses dont, à
eux tout seuls, ils ne se fussent point avisés. Il est fâcheux qu'on
puisse dire tout cela avec une apparence de vraisemblance.» (_Les
classes dirigeantes_, p. 53).
[449] «Personne n'ignorait qu'il (le clergé) méprisait tout bas celui
qu'il prônait tout haut.» (_ibid._, p. 62).
[450] _Ibid._, p. 73.
Un autre publiciste, Hector Depasse, constate que le terme tout récent
de «cléricalisme», d'origine probablement belge, est devenu rapidement
populaire, parce qu'il répond à une réalité. «Le cléricalisme est la
ligue des partis d'Etat et d'Église, la confusion de la politique et
du culte, le complot de la police et du dogme pour l'asservissement
de l'esprit humain[451]». Le cléricalisme peut exister dans tous les
pays, dans toutes les religions; en France, il a pour noyau l'Église
catholique. Celle-ci est forcément l'ennemie de la République: il y a
incompatibilité entre le dogme du pape infaillible et le principe de
la souveraineté nationale. L'Église et la République sont toutes les
deux des gouvernements d'opinion, ne subsistant que par l'adhésion
des fidèles; donc elles se disputent les âmes. Le cléricalisme est
redoutable parce qu'il offre sans cesse de nouvelles dévotions aux
natures inquiètes, de nouveaux romans à tous les rêves. Les désastres
de 1870 ont préparé les croyants à s'incliner devant les décrets du
concile du Vatican, tout comme à subir le culte du Sacré-Cœur.
[451] _Le cléricalisme_, p. 17.
En dehors de la discussion grave et raisonnée contre les amis de
l'Eglise, il y avait place pour une autre campagne, celle dont Voltaire
a donné le modèle, celle qui livre à la risée les idées ou les hommes
du parti religieux; dans un pays comme la France, le ridicule est
une arme redoutable. Quelques journaux de gauche reprirent cette
tradition. Le _Rappel_, si populaire chez les ouvriers parisiens
vers 1873, était dirigé par Auguste Vacquerie, un ardent ennemi du
catholicisme; Edouard Lockroy, dans des articles pleins de verve, se
chargea de raconter à sa façon les miracles nouveaux. Mais le véritable
représentant de l'ironie voltairienne fut le _Dix-neuvième Siècle_,
sous la direction d'Edmond About. Celui que nous avons vu déployer dès
1848 à l'Ecole Normale son ardeur militante contre les catholiques ne
cessait pas depuis lors de combattre leurs prétentions politiques.
Partisan du bonapartisme libéral en 1859, il avait publié, avec les
encouragements secrets de Napoléon III, cette brochure sur la _Question
romaine_ qui présentait la critique impitoyable du gouvernement
pontifical et finissait par le vœu de voir en France une Eglise
gallicane séparée du pape. Depuis 1871 l'ancien ami du prince Napoléon
s'était converti à la République conservatrice de Thiers. En entrant au
_Dix-neuvième Siècle_ en mai 1872, il y trouva déjà installé Francisque
Sarcey, l'ami de sa jeunesse, qui allait devenir son collaborateur le
plus populaire. Au commencement le journal, absorbé par les questions
politiques, ne parla guère de la religion. Mais le 3 septembre 1872, un
des rédacteurs, Eugène Liébert, dans un véritable manifeste, montra la
force nouvelle du cléricalisme et la nécessité de mener contre lui une
campagne en règle[452].
[452] «Nous assistons à un spectacle affligeant et inquiétant.
Il faut bien en parler et surmonter nos répugnances. Nous voyons
renaître, en effet, dans un pays qu'on pouvait croire débarrassé
de cette lèpre, la superstition la plus misérable, savamment
nourrie, entretenue et propagée par un parti--plus qu'un parti, une
conjuration puissante qui, pour régner, cherche à détruire... Quant
à nous, qui ne souhaitions que la tranquillité et la tolérance, nous
devrons bien lutter aussi, puisqu'on nous provoque et puisqu'il
s'agit du salut commun... Nous nous contentions jusqu'ici de
réclamer l'enseignement primaire obligatoire; ce n'est point assez,
nous le demanderons laïque... Nous recommencerons une campagne;
nous discuterons au grand jour; nous combattrons la secte impie,
envahissante, qui prétend disposer de la France avilie comme d'un
héritage. Nous ne sommes les ennemis d'aucune religion, non, certes!
Mais est-ce une religion que nous avons devant les yeux? Ce sont les
héros mêmes du _Juif-Errant_ qui ont pris chair et qui descendent de
la fiction dans la réalité».
Cette campagne fut confiée à Sarcey. Lui-même a raconté que son passé
de journaliste ne l'y préparait guère et que, sous l'Empire, les
discussions religieuses lui semblaient sans intérêt[453]. D'ailleurs il
n'a jamais aimé à manger du prêtre; mais il a reconnu que la question
cléricale passe aujourd'hui au premier plan[454]. Cette guerre, il
entend la mener à sa façon, à la bonne façon d'autrefois. Renan a mis
à la mode «ce parti pris d'indifférence hautaine, d'aristocratique
dédain que la science contemporaine affecte de témoigner aujourd'hui
pour les erreurs et les mensonges qui touchent à la religion». Au lieu
de cette impartialité compatissante, mieux vaut «la bonne, solide et
vaillante guerre» que l'on faisait jadis, la guerre du bon sens et de
l'esprit[455].
[453] «Je me moquais, en ce temps-là, de ceux qui croyaient encore
aux jésuites.» (_Dix-neuvième Siècle_, 9 janvier 1876).
[454] 29 juin 1873.
[455] 4 juillet 1873.
Ce sont les miracles surtout qui l'intéressent, en particulier ceux
des deux grands sanctuaires, la Salette et Lourdes. Sur la Salette, il
est documenté de première main, car il habitait Grenoble au moment du
procès qui mit en scène Mlle de La Merlière[456]. Et le voilà qui,
dans une série d'articles piquants et vivants, raconte l'histoire avec
force détails[457]. Lourdes l'occupe également, avec ses pèlerinages au
but purement politique[458], avec les nouveaux miracles qui éblouissent
les simples[459]. Mais pourquoi les prêtres malades vont-ils à Vichy au
lieu d'aller à Lourdes[460]? Des miracles se produisent ailleurs aussi,
un peu partout: n'a-t-on pas vu dans un village de Normandie une grêle
miraculeuse[461]? Cependant on ne réussit pas toujours: les sœurs, dans
un hôpital, ont essayé vainement de lancer un miracle[462]. Et puis on
chicane trop sur les miracles de premier ou de troisième ordre; tous
se valent[463]. Mais pourquoi certains miracles ne se font-ils jamais?
pourquoi la volonté d'en-haut ne se hasarde-t-elle jamais «à rajuster
un vrai bras à un manchot, ni une bonne jambe à un amputé? Il paraît
que ce sont là des miracles trop difficiles[464]».
[456] «En ce temps-là, à part un assez petit nombre d'intéressés ou
de fanatiques, personne à Grenoble ne croyait à l'authenticité du
miracle.» (4 septembre 1872).
[457] 27 août, 17 septembre 1873.
[458] 22 octobre 1872.
[459] 7 août 1873.
[460] 22 juin 1873.
[461] Sarcey donne l'extrait du _Journal de Fécamp_, disant qu'on
a vu sur les grêlons «des saints-sacrements ou soleils, des cœurs,
quelques-uns percés d'un glaive, des Vierges portant le divin enfant»
(9 juillet 1873).
[462] 4 février 1875.
[463] «Que saint Denis, après avoir ramassé sa tête, ait fait deux
pas ou un quart de lieue, le miracle est de même ordre; car en
pareille affaire, ainsi qu'on l'a fort bien dit, il n'y a que le
premier pas qui coûte.» (4 septembre 1872).
[464] 30 août 1875.
Les miracles engendrent les pèlerinages. Sarcey parle volontiers de
ces manifestations, pour en montrer les côtés comiques, les épisodes
peu édifiants. Lui-même va observer à Chartres le grand pèlerinage de
mai 1873; il en raconte les principales scènes, et finit en se disant
rassuré par l'indifférence de la population[465]. D'ailleurs on peut,
en payant, faire aller en pèlerinage à sa place un représentant qui
vous gagne des indulgences: bonne profession pour les jeunes gens sans
emploi[466]. Malheureusement ces pèlerinages se font concurrence:
voici un brave curé qui défend le sien contre des rivaux plus heureux,
en rappelant qu'il possède le crâne authentique de la mère de la
Vierge[467]. Sarcey n'apporte pas moins d'attention à lire les écrits
catholiques, les petits livres d'édification faits pour le peuple,
comme la _Vie de Marie Alacoque_, «un chef-d'œuvre du genre», ou les
_Annales de Notre-Dame de Lourdes_, et d'autres publications des
cléricaux. «Savez-vous ce qu'ils ont pour eux et ce qui vous manquera
toujours? Ils ont le courage d'être bêtes... Leurs histoires circulent,
faciles à comprendre, éveillant une curiosité fade, spéculant sur le
penchant des imbéciles au merveilleux, exploitant leur compacte et
brutale crédulité[468]».
[465] «J'ose même dire qu'il faut avoir la foi chevillée à l'âme pour
qu'elle résiste à de semblables spectacles.» (1er juin 1873).
[466] 5 juillet 1873.
[467] 28 juillet 1873.
[468] 11 juillet 1873. Cf. 1er janvier 1875.
Le journaliste voit les actes du clergé souvent inspirés par l'amour de
l'argent; il raconte un procès pour captation fait à un ordre religieux
par une famille frustrée de l'héritage du mort[469]; les quêtes en
faveur des petits Chinois lui inspirent des réflexions ironiques[470].
Beaucoup plus fréquents sont les abus de pouvoir, les persécutions
contre les hommes qui refusent d'affecter des croyances qu'ils
n'ont pas. Les instituteurs sont les plus malheureux. Ceux de Lyon,
pourchassés par les cléricaux de la ville, ont perdu leur cause devant
le conseil supérieur de l'instruction publique[471]. Un instituteur
des environs de Bordeaux, fixé dans sa commune depuis trente-trois
ans, s'attire l'antipathie du curé en fondant une caisse des écoles
laïques et, après diverses péripéties, est envoyé en disgrâce dans un
autre poste[472]. Ailleurs c'est un médecin d'hôpital destitué, par
ordre de l'évêque, pour avoir suivi un enterrement civil[473]. Sarcey
constate avec indignation que beaucoup de ces cléricaux sont des
hypocrites[474]. Parfois il se déclare découragé par l'obligation de
recommencer la campagne contre le parti prêtre[475]. Mais plus souvent
il affirme sa résolution de demeurer fidèle au poste; en terminant
l'histoire du miracle de la Salette, il s'écrie: «Tant qu'il y aura des
esprits faux, des charlatans et des sots pour patronner ces mômeries
soi-disant religieuses, tant qu'il y aura des dupes pour se laisser
prendre à ces mensonges, des farceurs pour les exploiter et des gens
du monde pour avoir l'air de les approuver, non, je ne cesserai pas
de crier contre ces indignes comédies et d'ôter leur masque aux
comédiens[476]».
[469] 11 février 1874.
[470] Sa campagne prolongée à ce propos (30 novembre, et tout le mois
de décembre 1874) valut au _Dix-neuvième siècle_ une condamnation (25
décembre).
[471] 17 janvier 1874.
[472] 18 avril et 15, 16, 18 juillet 1875.
[473] 3 juillet 1874.
[474] «Je ne suis entouré que de gens ou qui ne croient à rien, ou
qui agissent tout au moins comme s'ils ne croyaient à rien... Eh
bien! ces mêmes hommes, qui font si peu de place au catholicisme dans
les habitudes de leur vie de chaque jour, dans leurs pensées de tous
les instants, ce sont précisément les mêmes qui, par une lâche et
odieuse hypocrisie, professent la nécessité d'une religion pour les
autres, et qui s'imaginent en imposer à la crédulité de la foule par
de ridicules simagrées.» (20 décembre 1873).
[475] «Et dire que nous allons être obligés de recommencer la
campagne que nos pères ont faite sous la Restauration contre les
niaiseries du faux catholicisme! Vraiment c'est à dégoûter d'écrire!»
(17 mai 1873).
[476] 17 septembre 1873.