Considérons, continue Vacherot, les diverses classes de la

société[412]. Les hautes classes paraissent reconquises par la

religion depuis le dix-neuvième siècle: la noblesse y est revenue

par esprit de tradition, la bourgeoisie riche par instinct de

conservation. Quant au monde de l'esprit, s'il a retrouvé le respect

du christianisme, il n'en a pas repris les croyances. Les savants

«laissent en souriant la théologie accommoder ses dogmes et ses

textes aux faits et aux théories de la physique, de l'astronomie

ou de l'histoire naturelle, parce que cette innocente opération

conserve intactes les vérités de la science»[413]. La bourgeoisie

«non classique» n'éprouve pas cette sympathie pour les religions qui

est fréquente chez les savants incroyants. Le renouveau mystique du

dix-neuvième siècle lui est resté indifférent; elle demeure sous

l'influence de Voltaire et se laisse guider par le bon sens, par la

conscience naturelle que donne l'expérience de la vie moderne[414].

Le même état d'esprit domine dans la partie la plus élevée du

peuple, celle qui a progressé depuis un demi-siècle. L'incrédulité

voltairienne, qui n'avait pas atteint la classe ouvrière au temps de

la Révolution, gagne maintenant dans les ateliers; c'est visible dans

les métiers où l'on a le temps de méditer, chez les tailleurs, les

cordonniers. Seul l'ouvrier des métiers grossiers, abruti de fatigue,

demeure étranger à cette évolution. Quant au paysan, absorbé par

son travail, isolé du reste du monde, il vit à l'écart des grands

courants populaires; mais les choses changeront, même chez ces _pagani_

modernes[415].

[412] «Il est un signe infaillible auquel on reconnaît qu'une

religion est en décadence ou en progrès: ce n'est pas précisément

le nombre plus ou moins grand d'adeptes qu'elle gagne ou qu'elle

perd, mais bien la qualité intellectuelle et sociale de ceux qui s'y

rallient ou s'en détachent.» (p. 354).

[413] P. 410. Il y a, dit Vacherot, des savants qui sont croyants,

mais ceux-là n'hésitent pas, dès que la science est en jeu, à

conserver l'indépendance de leur raison.

[414] «Il faut voir avec quelle simplicité de logique, avec quelle

tranquillité de conscience, ces classes tranchent les questions que

l'érudition, la critique, la philosophie de nos historiens et de nos

savants ont tant de peine à dénouer.» (p. 411).

[415] On peut rapprocher des observations de Vacherot le tableau

tracé par un ancien ouvrier, Corbon (_Le secret du peuple de Paris_,

1863). D'après lui, l'élite des ouvriers parisiens a perdu la foi

religieuse et la remplace par un idéal social, par la foi au progrès.

Persuadé que les religions doivent disparaître, Vacherot ne leur

souhaite pas une fin trop rapide. Les sociétés modernes ont besoin

de temps pour instituer l'éducation morale qui doit nécessairement

remplacer l'instruction religieuse[416]. Mais ce qu'il faut réaliser

aussitôt, c'est la séparation de l'Église et de l'État. Les philosophes

la désirent; les croyants doivent la demander aussi, car la religion y

gagnera en dignité. Peut-être même cette réforme donnera-telle d'abord

au catholicisme une force nouvelle. La philosophie ne peut pas s'en

inquiéter, car elle possède la vérité scientifique, et les plus nobles

tendances de l'esprit moderne aideront à sa victoire.

[416] «Si l'éducation de l'école ne remplace point l'éducation de

l'Eglise, qui devient de plus en plus impuissante, c'en est fait

du sentiment moral, chez le peuple surtout, qui n'a pour guide de

ses impérieux instincts ni les traditions de la famille, ni les

convenances du monde; c'en est fait de l'avenir des sociétés modernes

qui retourneront à la barbarie, par le chemin d'une civilisation

toute matérielle.» (p. 437).

CHAPITRE IX

L'avènement de la République

La guerre de 1870 fit oublier à la France les discussions religieuses.

La proclamation de l'infaillibilité pontificale et la prise de Rome par

les Italiens, ces deux grands faits qui marquaient l'apogée du pouvoir

spirituel et la fin du pouvoir temporel de la papauté, passèrent

d'abord à peu près inaperçues au milieu des maux causés par l'invasion

et la défaite. Le parti républicain, en s'emparant du pouvoir après

le 4 septembre, laissa le clergé tranquille; à peine y eut-il une

exception à Lyon. Par contre, à Paris après le siège, le triomphe

de la Commune montra combien l'alliance de l'Église avec l'Empire

avait développé chez les révolutionnaires la haine du prêtre. La

Commune elle-même essaya d'appliquer le programme commun à la plupart

des groupes républicains, lorsqu'elle décréta, le 2 avril 1871, la

séparation de l'Église et de l'État et la suppression du budget des

cultes, ou lorsqu'elle approuva les mesures prises par le délégué

à l'enseignement, Edouard Vaillant, pour ouvrir des écoles laïques.

Mais à cela les fanatiques ajoutèrent l'installation des clubs dans

diverses églises, et les arrestations de prêtres et de religieux qui

devaient préparer les fusillades de la fin de mai, avec le meurtre de

l'archevêque de Paris.

C'est un esprit contraire qui se développait dans une grande partie

de la France. Les grands désastres disposent les peuples à demander

le secours d'en haut, à chercher dans la religion traditionnelle un

appui ou tout au moins une consolation. La croyance aux apparitions

surnaturelles avait grandi chez les catholiques depuis vingt ans,

comme le prouvait la popularité de Lourdes; les malheurs nationaux

lui donnèrent une impulsion nouvelle. On se précipita vers les lieux

consacrés, témoins des miracles récents, pour implorer le relèvement

de la France. Le clergé d'ailleurs sortait de la guerre avec une

popularité rajeunie. A la différence des prêtres de 1814 et de 1815,

ceux de 1870 avaient agi en pleine harmonie avec la nation en armes;

beaucoup avaient servi utilement comme infirmiers volontaires dans les

ambulances et les hôpitaux; plusieurs prélats, tels que Dupanloup,

s'étaient signalés par un infatigable dévouement à leurs diocésains.

La politique vint seconder et mettre à profit ce mouvement religieux.

La révolution de 1848 avait hâté dans la bourgeoisie le ralliement

qui datait de Louis-Philippe; cette classe voyait désormais dans la

religion la garantie de l'ordre social, la protectrice des fortunes

acquises, l'ennemie du socialisme. La Commune vint donner à ce

mouvement une impulsion nouvelle. Il n'est pas exagéré de dire que

cette guerre civile excita en France autant d'émotion que la victoire

des Allemands. Tout «communard» fut considéré comme un brigand et

un incendiaire; la Commune, pour des millions de Français, ce fut

la destruction des Tuileries et l'assassinat de l'archevêque. Par

réaction contre elle, on se retourna vers cette Église qui avait mérité

la haine des malfaiteurs parisiens. Ces sentiments se firent jour à

l'Assemblée Nationale. Le suffrage universel avait donné la majorité

aux partisans de la paix: écartant les bonapartistes, accablés par la

honte de Sedan, et les républicains, responsables des défaites subies

depuis le 4 septembre, les électeurs avaient choisi les hommes qui,

tenus à l'écart du pouvoir, n'étaient pas compromis dans le désastre.

Légitimistes, orléanistes, libéraux modérés entrèrent ainsi en majorité

à l'Assemblée. Les paysans, faisant trêve à leurs vieilles défiances

contre le château, donnèrent leurs voix au châtelain pour qu'il allât

signer la paix et relever la France. Le châtelain était l'allié du

curé; mais tandis qu'autrefois c'était le gentilhomme qui protégeait le

prêtre, maintenant c'était ce dernier, soutenu par toute la puissance

de l'Église, qui apparaissait comme le protecteur du noble.

Le clergé sentait sa force et voulait en user. Puisque l'Empire avait

succombé, puisque l'année 1848 avait définitivement brouillé la

République et l'Église, il comptait mettre sur le trône le monarque

de droit divin, l'ennemi de la Révolution. Les évêques travaillèrent

énergiquement à la restauration monarchique: le prudent cardinal

Donnet vint en parler à Thiers; le cardinal Mathieu invita le comte

de Chambord à s'emparer immédiatement du trône. Beaucoup de prélats

tenaient le même langage. Tous les mandements épiscopaux retracèrent

les violences de la Commune, pour y montrer l'aboutissement naturel

d'une politique hostile au catholicisme. A la restauration française

le clergé voulait en joindre une autre: si Henri V devait rentrer

au Louvre, Pie IX devait retourner au Quirinal; toutes les lettres

pastorales des évêques renfermaient des invectives passionnées

contre l'usurpation piémontaise. Ainsi la propagande politique

et la propagande religieuse s'unirent pour annoncer une nouvelle

union du trône et de l'autel. La dévotion au Sacré-Cœur devint

comme l'a dit un légitimiste, «le symbole social et politique de

l'ultramontanisme»[417]. Un ordre religieux de formation récente, celui

des Assomptionnistes, travaillait ardemment à cette campagne. Une revue

fondée par lui entreprit une attaque en règle contre l'Université[418].

En même temps l'ordre créait le Conseil central des pèlerinages, et

préparait les grandes manifestations de la Salette et de Lourdes. Ces

efforts aboutirent à une défaite politique: l'intransigeance du comte

de Chambord fit échouer la restauration. La majorité conservatrice de

l'Assemblée Nationale voulut du moins faire œuvre utile à l'Église

et réussit à voter la réforme la plus instamment réclamée par les

catholiques militants, la liberté de l'enseignement supérieur.

[417] _Souvenirs_ de Saint-Valry, cités par Hanotaux, _Histoire de la

France contemporaine_, II, p. 75.

[418] V., par exemple, l'article du fondateur de l'ordre, le

P. d'Alzon, dans le premier numéro de la _Revue de l'enseignement

chrétien_ (mai 1871). «_Delenda Carthago._ Il est temps de savoir

quels sont les vrais auteurs de nos défaites; d'où venait l'enseignement

si affaibli de nos officiers en face de la science incontestable des

états-majors prussiens; par quelle formation pédagogique avaient passé

ces paysans qui refusaient le pain à nos soldats, trouvant habile de

le réserver pour l'envahisseur...; quels maîtres ont eus les gens de

Belleville et quels maîtres ont eus les marins, les mobiles bretons

et les zouaves pontificaux.»

Ce mouvement catholique rencontra une résistance formidable. Ce n'était

pas en vain que la jeunesse des Écoles avait appris depuis vingt ans à

respecter la science, à louer l'esprit critique, à repousser le miracle

et le surnaturel; maintenant elle s'indignait qu'on prétendît favoriser

la superstition populaire et faire accepter aux hommes éclairés les

dévotions nouvelles. D'autre part les républicains s'irritèrent en

voyant le clergé tout entier travailler pour la restauration du roi: si

beaucoup d'entre eux étaient hostiles à toutes les religions, d'autres,

qui n'allaient pas jusque-là, qui parfois même étaient chrétiens

de cœur, se décidèrent à séparer le catholicisme du cléricalisme,

à repousser les prétentions des évêques, à écarter le clergé de la

politique. La situation extérieure préoccupait également ceux qui

redoutaient de voir la campagne en faveur du pouvoir temporel du

pape aboutir à une rupture diplomatique, peut-être à une guerre avec

l'Italie; cet état d'esprit contribua beaucoup à faire triompher les

candidats républicains lors des élections complémentaires de juillet

1871. Enfin les libres penseurs jugeaient le moment venu de s'adresser

aux campagnes, d'ébranler dans les villages la domination des curés,

de gagner cette grande masse paysanne qui, désorientée, dégoûtée de

l'Empire, incertaine de l'avenir, serait à qui saurait la prendre. La

défense de la religion figurait sur le programme de tous les groupes

conservateurs; l'anticléricalisme fut le lien qui unit tous les groupes

républicains.

La lutte s'engagea dans l'Assemblée Nationale à plusieurs reprises;

toutefois elle y fut beaucoup moins ardente que dans le pays. Les

questions politiques à résoudre étaient si nombreuses et si graves

que les questions religieuses demeurèrent au second plan. Quand on

les aborda, les deux partis opposés le firent avec modération. Les

hommes de gauche savaient que l'union leur était nécessaire pour tenir

tête à la majorité, pour gagner le pays à la république; ils devaient

ménager leurs amis du centre gauche, tous favorables à l'institution

religieuse, plusieurs catholiques pratiquants, tels que les Marcère

et les Étienne Lamy. Les hommes de droite, parmi lesquels beaucoup

avaient des affinités orléanistes, comprirent le mal que leur faisaient

devant les électeurs les exagérations du catholicisme intransigeant;

ils s'inquiétèrent des arguments que Louis Veuillot, selon sa coutume,

fournissait chaque jour à leurs ennemis. Leurs chefs, surtout le duc de

Broglie et Dupanloup, appartenaient au groupe des catholiques libéraux,

toujours en guerre avec celui de l'_Univers_. Le patriotisme les

obligeait à réfréner la politique italophobe; l'intérêt politique les

forçait à mettre hors de cause la liberté de conscience et l'égalité

des cultes. Ils recherchèrent donc l'appui de toutes les religions

reconnues par l'Etat, en espérant que leur succès commun profiterait

surtout au catholicisme.

Le premier débat sérieux sur la question cléricale s'engagea devant

l'Assemblée en janvier 1873, à propos de la réforme du Conseil

supérieur de l'instruction publique. Il s'agissait de rétablir ce

conseil tel que l'avait fait la loi de 1850; le rôle qu'on y donnait

aux évêques souleva les critiques de la gauche. Henri Brisson combattit

l'argument d'après lequel ce conseil devait représenter les divers

éléments de la société; c'est l'Assemblée Nationale, disait-il, qui

représente la société française; au conseil supérieur, ce sont les

hommes compétents, les universitaires, qui doivent dominer. Les

ministres des cultes n'ont rien à y faire; notre principe, concluait

l'orateur, «c'est le caractère exclusivement laïque de l'enseignement

public, dernier préservateur de la personnalité et de l'unité

française.» Un savant qui allait devenir célèbre par sa persévérance

à défendre les droits de l'Etat, Paul Bert, démontra aussi que le

conseil supérieur devait être une assemblée de spécialistes, capables

de faire progresser la pédagogie, cette science à peu près inconnue

en France; on ferait donc bien d'en écarter les ministres du culte,

qui soulèveraient des questions irritantes et insolubles[419]. Un

député très éloigné de Brisson et de Paul Bert par ses convictions

chrétiennes, Edmond de Pressensé, combattit aussi le projet; ardent

partisan de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il exhorta ses

collègues, dans l'intérêt de la religion, à ne plus la mêler aux

affaires politiques. Montalembert, continua l'orateur, comparait

l'Université à une douane: «je demande si les inconvénients que

présente cette douane des intelligences disparaissent quand les évêques

deviennent les préposés à cette douane». La France a vu reculer ses

frontières matérielles; il ne faut point faire reculer ses frontières

morales et lui enlever une des grandes conquêtes de la Révolution,

«l'Etat laïque se reconnaissant incompétent dans les choses de l'âme,

l'Etat s'arrêtant devant la conscience».

[419] «Vous serez obligé de faire de votre conseil supérieur de

l'enseignement une sorte de tribunal philosophique et théologique,

dans lequel on discutera toujours la question de savoir ce qui est

vrai ou faux, dans le domaine de l'indémontrable» (séance du 13

janvier).

Ce langage des hommes de gauche fut réfuté, non seulement par les

_ultras_ du parti catholique, mais par les modérés. Broglie exposa

qu'on revenait simplement à la politique libérale de 1850. Le ministre

de l'instruction publique, Jules Simon, affirma que l'Université

désirait un conseil où «toutes les grandes autorités morales de la

société» seraient représentées. Un philosophe qui avait jusque là

combattu au premier rang contre l'Eglise, Vacherot, vint les appuyer de

sa parole. Les ministres des cultes, dit-il, doivent avoir leur place

dans le conseil, car «les religions, qui ont été dans le passé les

institutrices, les nourrices du genre humain, sont encore aujourd'hui

les plus grandes écoles de morale populaire»[420]. Pendant toute la

discussion, les adversaires de l'enseignement laïque rappelèrent à

l'envi les souvenirs de la Commune[421]. Le projet de Broglie fut

adopté.

[420] Séance du 10 janvier.

[421] Dupanloup surtout en parla; si le christianisme disparaissait,

dit-il, «la Commune de Paris serait bientôt partout, et vous

deviendriez l'effroi du monde civilisé». L'évêque montra aussi que

le conseil devrait imposer la philosophie spiritualiste: «Ma pensée

formelle est que l'enseignement de la philosophie soit surveillé de

très près, par la raison très simple que les pères de famille veulent

être rassurés contre cette science d'ignominie qui essaye aujourd'hui

de substituer le singe perfectionné au mot sublime par lequel la

Bible apprend à l'enfant l'origine divine de l'homme: _Qui fuit Dei_».

Peu de temps après, le 24 mai apparut comme le triomphe du parti

catholique. Au lendemain de cette journée, un groupe nombreux de

députés vint participer au pèlerinage de Chartres; le mois suivant, une

fraction plus importante encore de l'Assemblée Nationale s'associa aux

fêtes de Paray-le-Monial, où fut exaltée la dévotion au Sacré-Cœur. Un

député de la gauche avait ordonné qu'on lui fît des obsèques civiles:

le jour de l'enterrement, voyant qu'on ne portait pas le corps à

l'église, la délégation de l'Assemblée quitta le cortège, imitée par

l'escorte militaire; l'opposition protesta contre cette conduite,

et contre une circulaire où le préfet du Rhône s'appliquait à gêner

les enterrements civils; la majorité approuva le préfet. La gauche

lutta vainement ensuite contre la loi qui autorisait la construction

de l'église du Sacré-Cœur à Montmartre. Le clergé obtint d'autres

avantages. La loi sur l'aumônerie militaire, combattue par deux

généraux républicains, Guillemaut et Saussier, critiquée aussi par un

républicain catholique, Jouin, triompha de tous les obstacles, grâce

à l'activité infatigable de Dupanloup. Mais on attacha beaucoup plus

d'importance au vote de la loi sur l'enseignement supérieur. C'est un

exemple curieux des erreurs que peuvent commettre les contemporains,

les législateurs eux-mêmes, sur les conséquences et la portée des

lois nouvelles: la loi de 1850, qui devait avoir des résultats

considérables, ne suscita, quand elle fut promulguée, qu'une émotion

assez faible, et rencontra mauvais accueil dans une partie du clergé;

la loi de 1875 effraya, indigna les républicains, et fit naître chez

les amis de l'Eglise des espérances que la réalité n'a pas confirmées.

Inutile de suivre et de résumer les trois délibérations qui précédèrent

le vote de cette loi. Le vrai chef de la majorité pendant ce débat,

Dupanloup, ne laissa pas échapper l'occasion de signaler une fois de

plus les dangers du matérialisme et de l'athéisme. Toutefois la même

habileté qui l'avait déjà bien servi en 1850 l'empêcha d'invoquer, à

l'exemple des catholiques intransigeants, le droit exclusif de l'Eglise

en matière d'enseignement[422]; il se réclama de la liberté, du droit

commun[423]. Cette prudence lui assura l'appui des libéraux du centre

gauche; leur représentant, Edouard Laboulaye, fut le rapporteur de la

loi et la défendit avec succès contre les attaques des deux partis

extrêmes. La plupart des orateurs de la gauche acceptaient la liberté

de l'enseignement supérieur; Paul Bert déclara qu'elle serait précieuse

pour les libres penseurs toujours exposés à la persécution, et qu'elle

serait indispensable à la création de grandes universités prospères

et vivantes[424]. Mais les républicains voulaient conserver à l'Etat

la collation des grades. Jules Ferry surtout, favorable au principe

de la liberté de l'enseignement supérieur, exposa, dans une étude

précise et savante, qu'il y avait là pour les pouvoirs publics une

prérogative indispensable, et il accusa les catholiques de vouloir

parvenir par étapes au monopole de l'Eglise[425]. Un orateur de la

gauche se distingua de ses amis par la vigueur de ses attaques, par le

caractère tranchant de ses déclarations: ce fut Challemel-Lacour. Pour

lui, Paul Bert se faisait illusion sur les bienfaits qu'apporterait

la liberté du haut enseignement; le but de la nouvelle loi, c'était

de former des auxiliaires de l'esprit catholique, des apôtres du

_Syllabus_. On apprendrait à la jeunesse la nécessité «de combattre,

de miner, de détruire les principes qui sont le fondement de notre

société actuelle». Une pareille loi, faite à un moment où l'esprit

laïque triomphait en Europe, affaiblirait la France devenue le champion

de l'ultramontanisme. L'âpre philippique de Challemel-Lacour étonna

l'Assemblée, sans recueillir l'adhésion de tous les républicains[426].

Beaucoup de députés favorables à la république étaient hostiles aux

tendances irréligieuses. Le centre gauche avait abandonné la gauche

dans le débat du 24 juin 1873 sur les enterrements civils. Un des

légistes les plus écoutés de l'opposition, Bertauld, grand ennemi de

tout privilège accordé aux congrégations, déclarait qu'on ne devrait

jamais autoriser l'existence de sociétés se proposant de propager

l'athéisme. Un vieux républicain de 1848, Arnaud de l'Ariège, tout en

combattant vivement Dupanloup, répéta encore une fois son désir de voir

le clergé se convertir aux idées républicaines[427].

[422] Jean Brunet, par exemple, demanda la prohibition de «tout

établissement d'enseignement supérieur qui ne s'appuiera pas sur le

principe suprême de Dieu, le Créateur et Directeur de l'Univers»

(séance du 22 décembre 1874).

[423] V. ses discours des 4 et 5 décembre 1874, du 7 juin 1875.

[424] 3 décembre 1874. Il se déclara membre de «ce parti qu'on a

désigné et qui se désigne souvent sous le nom de parti de la libre

pensée»; c'est un des premiers emplois parlementaires de cette

expression.

[425] Il écarta soigneusement tout débat relatif au surnaturel. «Je

crois, dit-il, à l'Etat laïque, laïque dans son essence, laïque dans

tous ses organes, et j'affirme qu'il ne peut y avoir de conflit, dans

le sein de l'Etat auquel nous appartenons, comme dans le Parlement

devant lequel j'ai l'honneur de parler, qu'entre des droits laïques

et sur des vérités sensibles.» (11 juin 1875).

[426] 4 décembre 1874. Jules Simon exagère pourtant lorsqu'il

affirme que ce discours «est le début de la lutte ouverte contre le

catholicisme, et en même temps l'origine de la séparation qui s'est

faite dans le parti républicain, entre les jacobins d'une part, et

les libéraux de l'autre.» (_Dieu, patrie, liberté_, p. 177).

[427] Le clergé, disait-il, «pourrait faire tant de bien en

identifiant de tout cœur ses intérêts avec les grands intérêts de la

démocratie française, au lieu de s'obstiner dans une situation qui

semble le constituer à l'état de caste distincte, si bien qu'on finit

par le croire hostile à la société moderne». (14 juin 1875).

Si nous quittons l'Assemblée Nationale pour considérer le pays,

nous verrons la lutte contre le cléricalisme, assez anodine pendant

l'année qui suit la guerre, s'activer à partir de 1872, depuis le

développement des grandes manifestations catholiques, et prendre toute

sa vigueur après le 24 mai. A cette lutte les penseurs ne demeurèrent

pas étrangers. Si Renan et Taine, émus par le désastre de la France,

commençaient à chercher le relèvement dans une politique conservatrice,

deux philosophes républicains, Littré et Renouvier se mêlèrent aux

discussions quotidiennes. L'influence du second devait être plus

étendue, plus durable, parce qu'elle gagna sans cesse davantage

l'enseignement universitaire; l'influence du premier fut plus marquée

jusqu'à la fin de l'Assemblée Nationale, à cause de la popularité qui

entourait sa personne[428]. Littré fut pour les républicains le _sage_,

qui apporte le résultat de ses réflexions aux politiques absorbés par

la bataille de tous les jours. Ce sage était un modéré, inflexible sur

les principes, mais toujours favorable aux transactions qui pouvaient

fortifier la paix intérieure; c'était aussi un optimiste, si convaincu

de la force persuasive de la vérité qu'il jugeait inutile d'en hâter le

triomphe par des moyens coercitifs.

[428] «Partout où l'on va dans ce moment, on se cogne à une _latrie_

bête pour la personne de Littré.» (Goncourt, _Journal_, 2e série,

II, p. 75.)

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 16 / 27 段