s'appliquèrent à développer avec persévérance. Elle ne laissa point
les contemporains indifférents; les adhésions furent nombreuses, les
critiques aussi. Les déistes, comme Patrice Larroque, affirmèrent qu'on
ne pouvait se passer de la croyance en Dieu; Guéroult soutint une fois
de plus, en bon saint-simonien, que la morale ne se séparait pas de
la religion[383]. Des réfutations courtoises furent entreprises par
le grand orateur catholique de Notre-Dame, le Père Hyacinthe[384],
par l'apologiste protestant, Guizot[385], par le représentant du
spiritualisme universitaire, Caro[386]. La _Morale Indépendante_
répondit à ses contradicteurs dans un langage également courtois et
modéré; par contre elle s'amusait à citer les violences de certains
mandements dirigés contre elle[387]. Massol n'accepte pas non plus le
dogmatisme antichrétien; il reproche aux matérialistes et aux athées
de la _Libre Pensée_ d'attacher trop d'importance à des affirmations
qu'ils ne peuvent démontrer. Son fidèle disciple Henri Brisson affirme
que «les opinions religieuses et les sciences morales sont placées dans
un état de désintéressement réciproque»[388]. Ils écartent aussi, non
sans dédain, les systèmes de tous ceux qui prétendent apporter au monde
une religion rajeunie, ou qui espèrent encore une conciliation[389].
Le succès de la _Morale Indépendante_ ne fut pas étranger à
l'accroissement du nombre des enterrements civils, qu'elle citait comme
des témoignages de franchise et de confiance dans la vérité.
[383] 27 août 1865.
[384] 10-31 décembre 1865.
[385] 3 et 17 mai 1868.
[386] 1er août 1869.
[387] Elle cita, par exemple, cet extrait d'un mandement de l'évêque
de Nîmes: «Il est évident qu'avec cette morale, qui détruit la notion
du bien et du mal absolu, on est autorisé, chaque fois qu'on le veut,
à égorger les rois. Une conscience absurde pourra considérer cet acte
comme un forfait; mais une conscience _intelligente_ se dira: c'est
bien, et ce sera bien sans que personne ait le droit de prétendre le
contraire.» (15 septembre 1867).
[388] 6 août 1865.
[389] Massol dit à propos d'un de ces novateurs, Fauvety: «C'est un
fils de la génération de 1830, de la famille des Jean Reynaud et des
Pierre Leroux, toujours à la recherche de cette pierre philosophale
qu'on appelle religion scientifique, comme si une religion dont on a
le secret et où l'on a mis sa main d'homme pouvait jamais être une
religion.» (19 novembre 1865).
Il manquait encore aux amis de l'esprit laïque, même après la
_Justice_ de Proudhon, un grand traité dogmatique sur la morale;
il leur fut donné par Charles Renouvier. Le philosophe, tout en
poursuivant depuis vingt années dans la retraite sa grande œuvre de
reconstruction du criticisme, n'avait jamais négligé la morale ni les
moyens de l'enseigner au peuple. Dès 1842 il marquait sa répugnance
pour la morale chrétienne, pour la doctrine du péché originel et des
peines éternelles, mais rappelait aux républicains trop pressés la
nécessité d'organiser l'éducation des masses avant de leur confier
le pouvoir[390]. En 1848 il avait été un de ces écrivains audacieux
qui, répondant à l'appel d'Hippolyte Carnot, rédigèrent des manuels
de morale civique destinés au peuple; son livre, vigoureux et clair,
fut dénoncé à la tribune de l'Assemblée Constituante comme entaché
de socialisme. Renouvier vit avec joie la fondation de la _Morale
indépendante_ et fut heureux d'y collaborer; dès le premier numéro,
il exposa que la sanction religieuse n'est pas nécessaire à la
morale. Ce penseur puissant, que Taine louait en l'appelant un «Kant
républicain[391]», publia en 1869 la _Science de la morale_. Ce livre a
exercé une influence notable sur l'enseignement de la France moderne;
il réalisait l'entreprise déjà tentée par Proudhon, en fondant un
système complet sur l'idée de justice. Comme les individus seuls
existent, les rapports entre eux ont la justice pour règle. La justice
est la base du droit et du devoir; sans elle, point de morale, mais
elle suffit à faire une morale complète. Les religions lui préfèrent
l'amour, comme principe des rapports entre les hommes; l'amour, qui est
toujours capricieux et tyrannique, ainsi qu'on l'a vu au moyen-âge, où
il inspirait le christianisme, ne saurait point remplacer la justice.
Mais celle-ci ne pourra s'établir que le jour où l'état de paix aura
succédé à l'état de guerre qui règne actuellement partout.
[390] _Manuel de philosophie moderne_, 1842.
[391] Article cité par Giraud, _Essai sur Taine_, p. 244.
IV
Le débat entre la religion et la science intéressait, remuait
profondément le public intellectuel; mais jusqu'en 1870 il eut peu
d'écho dans le monde politique. Ici l'idée religieuse n'était pas
discutée; le retour au christianisme, qui avait suivi la révolution
de 1848, ne paraissait pas rencontrer d'opposants. Dans les grandes
assemblées de l'Empire, le Corps Législatif et le Sénat, tout le monde
à peu près était chrétien ou du moins se donnait comme tel. Etait-ce
bien sincère? quelques-uns en doutaient: Guéroult demanda un jour au
Corps Législatif combien de ses collègues étaient sincèrement croyants,
mais les huées couvrirent sa voix. La vérité, c'est que presque tous
les députés, quelles que fussent leurs convictions individuelles,
croyaient à l'utilité sociale des religions et jugeaient nécessaire de
protéger l'Eglise. Sans doute la majorité, en approuvant la politique
impériale favorable aux Italiens, se séparait du parti catholique,
mais au fond elle pensait comme lui sur la question romaine. Rien
ne le prouve mieux que la sympathie avec laquelle ces élus de la
candidature officielle écoutaient le chef de l'opposition, Thiers,
défendre le pouvoir temporel du pape et glorifier le rôle historique
du catholicisme. Le groupe républicain du Corps Législatif se montrait
moins bien disposé pour l'Eglise; toutefois il ne l'attaquait guère,
et surtout il s'abstenait de rien dire contre la religion. Jules Favre
défendit sur la question romaine les opinions opposées à celles de
Thiers; néanmoins le Corps Législatif l'écoutait volontiers à cause
de ses effusions religieuses, de ses appels à Dieu qui a créé l'homme
libre; son discours de 1866, dans la discussion de l'Adresse, qui
montrait le christianisme conquérant le monde par la pauvreté, souleva
des acclamations unanimes[392]. Dans une discussion économique, les
deux adversaires, Rouher et Thiers, invoquaient tous les deux la
Providence[393]. L'orateur le plus audacieux de la gauche fut Jules
Simon; il parlait toujours du catholicisme avec le plus grand respect,
mais lui qui en 1856 avait affirmé ses préférences pour le régime
concordataire demanda maintenant la séparation de l'Eglise et de
l'Etat. Son discours du 3 décembre 1867 au Corps Législatif invita les
catholiques à se rallier au nouveau système, à dégager l'Eglise des
liens où l'enveloppait le Concordat[394]. Modifiant un mot dans la
formule célèbre de Montalembert et de Cavour, il demanda les Eglises
libres dans l'Etat libre. Quelques-uns disent, ajoutait l'orateur,
que l'Eglise deviendra ainsi trop faible; c'est manquer de respect
au catholicisme. D'autres disent que l'Eglise sera trop forte; c'est
possible, mais ceux qui ont foi dans la liberté ne s'arrêtent pas
devant ce péril. La proposition de Jules Simon ne trouva aucun écho
dans la majorité; celle-ci partageait la répulsion générale soulevée
en France par le _Syllabus_, mais elle voulait maintenir l'alliance du
catholicisme avec l'Empire.
[392] Claveau, _Souvenirs_, I, pp. 63 et 104. «Le chrétien, dit
Claveau, sauvait le républicain».
[393] _Ibid._, p. 105.
[394] «Il n'y a de choix pour les catholiques qu'entre ces deux
conditions: ou bien répudier toute alliance avec le pouvoir temporel
qui leur impose des concessions si contraires à l'essence de la
religion, ou bien avouer que la religion n'est plus à leurs yeux
qu'un moyen de police». Jules Simon a réimprimé ce discours dans
_La politique radicale_.--Un jeune catholique, Léon Lefebure, avait
présenté en 1864 à la conférence Molé un projet de séparation, mais
sans trouver d'écho parmi ses coreligionnaires (Kannengieser, _Léon
Lefebure_, 1912, p. 311).
Au Sénat, l'esprit catholique régnait plus complètement encore. Un
membre de cette assemblée, sceptique et athée, Prosper Mérimée, le
constata dès le début de l'Empire; après 1860 surtout, lorsque la
question romaine se posa, l'ami de Jacquemont et de Stendhal fut
surpris de voir la force et l'ardeur du parti dévot[395]. Cependant
l'esprit laïque trouva ses défenseurs au Sénat dans le groupe des
gallicans. Les représentants de la haute magistrature, Dupin, Bonjean,
Delangle, Rouland, conservaient la tradition des Parlements de l'ancien
régime et des cours royales de la Restauration. Les progrès continus
de l'ultramontanisme les inquiétaient; le _Syllabus_ acheva de les
déterminer à la riposte. Rouland se fit l'interprète énergique de leurs
sentiments dans la séance du 11 mars 1865; le discours fit d'autant
plus d'effet que l'orateur avait été pendant six ans ministre des
cultes: «Il faut arracher, dit-il, le voile qui couvre depuis douze
ans les desseins, les menées et les actes du parti ultramontain». Ce
parti jette le trouble dans les diocèses, excite les curés contre les
évêques, sacrifie le clergé séculier, national, au clergé congréganiste
«qui n'a ni volonté ni patrie en dehors de Rome». Les ordres religieux
grandissent chaque jour, s'enrichissent, créent de nouvelles écoles:
«Je crains que l'instruction qu'ils donnent, au point de vue social
et politique, ne perpétue chez nos enfants les dissentiments et les
antagonismes dont nous souffrons tant aujourd'hui, et qu'il faudrait
effacer dans l'intérêt de l'avenir». Et Rouland d'énumérer les coups
portés aux traditions gallicanes, les sentences de l'Index, les
persécutions contre les catholiques libéraux, le tout couronné par le
_Syllabus_.
[395] _Lettres à M. Panizzi_, I, 53, 78, 109, 156; II, 15, 94, 254,
et _passim_.
Les gallicans étaient des catholiques et protestaient de leur déférence
envers l'Église; aussi le Sénat les écoutait-il, sinon avec sympathie,
du moins sans hostilité. Au contraire, le prince Napoléon, avec
ses violentes sorties contre le parti catholique, lui fut odieux;
cependant on était forcé de supporter le cousin de l'Empereur. Mais
en 1866 Napoléon III fit Sainte-Beuve sénateur. Sainte-Beuve était
connu pour ses opinions irréligieuses; à peine avait-il un instant,
au début de l'Empire, suivi le courant favorable à la nouvelle union
du trône et de l'autel. Depuis lors le célèbre critique s'était
ressaisi et s'appliquait à vulgariser, dans des articles recherchés
par tout le public lettré, les théories que ses amis Renan, Taine,
Littré, enseignaient dans leurs ouvrages[396]. En même temps il menait
rude guerre contre le parti clérical. Dans un tableau synthétique de
l'histoire religieuse de la France au XIXe siècle, il décrivait la
naissance et le progrès de ce parti, qui «adopte tout ce qui le sert
et tant qu'on le sert, pas au delà»[397]. Tel était l'homme qu'on
envoyait siéger à côté des cardinaux; il fit au Sénat l'effet du loup
entrant dans la bergerie. Et le nouveau sénateur n'entendait pas
rester silencieux à sa place, comme Mérimée; quoique peu fait pour la
tribune, il crut de son devoir de défendre devant la haute assemblée
la liberté de penser et d'écrire. Une première fois il releva très
vivement l'attaque d'un de ses collègues contre Renan, provoquant ainsi
de vives protestations[398]. Quelques mois après, une discussion
s'engagea sur une pétition qui dénonçait les livres figurant dans une
bibliothèque populaire[399]. Sainte-Beuve se plaignit qu'on eût saisi
cette occasion pour flétrir ces ouvrages «et instituer dans notre libre
France une sorte d'Index des livres condamnés, comme à Rome». Et il
reprit la liste des ouvrages réprouvés: le _Dictionnaire philosophique_
de Voltaire, «qui n'a que le tort de dire bien souvent trop haut et
trop nettement ce que chacun pense tout bas, ce que l'hypocrisie
incrédule de notre époque essaye de se dissimuler encore»; les livres
de Rousseau, de Proudhon, «rude honnête homme mort à la peine», de
Michelet, de Renan, de Balzac, d'autres encore. «Prenez-y garde! ces
calomniés de la veille deviennent les honnêtes gens du lendemain».
[396] V. _Nouveaux Lundis_, V, article sur Littré: «Le cœur se
révolte à penser que c'est cet homme-là, la droiture et la vertu
même, une âme en qui jamais une idée mauvaise ou douteuse n'a
pénétré, que c'est lui qu'on est allé choisir tout exprès pour
le dénoncer à tous les pères de famille de France comme un type
d'immoralité.» (p. 217). Cf. articles sur Renan (_Nouveaux Lundis_,
VI), sur Taine (_ibid._, VIII).
[397] _Nouveaux Lundis_, IV, p. 432.
[398] Séance du 29 mars 1867.
[399] Séance du 25 juin 1867. Il rappela que l'Empire avait sa
gauche comme sa droite, et pria les sénateurs d'éviter «un accord
aussi surprenant contre cette classe plus ou moins nombreuse qu'on
n'appelle plus qu'en se signant les _libres penseurs_, et dont
tout le crime consiste à chercher à se rendre compte en matière de
doctrines».
Sainte-Beuve alla plus loin encore l'année suivante. Le parti
catholique avait préparé au Sénat une attaque en règle contre Duruy,
à propos d'une pétition qui dénonçait les idées matérialistes
professées dans l'enseignement supérieur[400]. Le grand critique
répondit à Charles Dupin, qui parlait du mal fait dans plusieurs
diocèses: «Il est aussi un grand diocèse, Messieurs, celui-là sans
circonscription fixe, qui s'étend par toute la France, par tout
le monde, qui a ses ramifications et ses enclaves jusque dans les
diocèses de Messeigneurs les prélats; qui gagne et s'augmente sans
cesse, insensiblement et peu à peu plutôt encore que par violence et
avec éclat; qui comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits
émancipés à divers degrés, mais tous d'accord sur ce point qu'il est
besoin avant tout d'être affranchis d'une autorité absolue et d'une
soumission aveugle; un diocèse immense... qui compte par milliers des
déistes, des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle,
des panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et
chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs
de la science pure». La France, continuait l'orateur, a toujours vu se
développer le libre examen depuis 1789; elle a su mettre fin rapidement
aux «reprises de fanatisme ou d'hypocrisie». Aujourd'hui la croyance
au surnaturel va en diminuant, bien que le monde officiel affecte
d'être croyant[401]. Puisque notre droit moderne permet aux citoyens
d'être libres penseurs, il faut leur accorder la vraie tolérance, une
tolérance d'estime et de respect: on peut avoir telle ou telle opinion
sur l'origine des choses, sur l'éternité de l'univers, sur la structure
du corps humain ou les fonctions du cerveau, sans être pour cela ni
moins honnête homme ni moins irréprochable dans la pratique des devoirs
sociaux. Le gouvernement n'a pas à intervenir dans les questions
métaphysiques ou théologiques[402].
[400] Séance du 19 mai 1868.
[401] «Dans le langage officiel, tout le monde fait semblant, fait
profession extérieure de croire, tandis que la grande majorité du
dehors avance pourtant (bien lentement, il est vrai), dans ce qu'on
peut appeler le sens commun... Mais il est d'habitude (je dirai
même de mode) d'injurier cette disposition d'esprit dans toutes les
réunions, les solennités publiques, de la dépeindre comme un malheur,
comme une infériorité morale déplorable».
[402] «La disposition vraie d'un gouvernement dans ces sortes de
questions devrait être une équitable et suprême indifférence, une
impartialité supérieure et inclinant plutôt à la bienveillance envers
tous, de manière toutefois à maintenir et à réserver les libertés et
les droits de chacun».
Ensuite Sainte-Beuve, abordant l'objet précis du débat, montrait la
fausseté des assertions formulées par le pétitionnaire, et défendait
la Faculté de médecine contre les attaques du parti clérical. Il
énumérait les succès et les violences de ce parti, Renan chassé du
Collège de France, Littré repoussé par l'Académie française, Duruy
insulté, l'hypocrisie sociale favorisant les audaces des fanatiques.
La franchise agressive du discours de Sainte-Beuve souleva de telles
protestations et lui valut un accueil si hostile que l'écrivain libre
penseur dut renoncer à prendre la parole au Sénat[403].
[403] V. Claveau, _Souvenirs_, I, pp. 228 sqq. Cf. Ernest Lavisse,
_Victor Duruy_, p. 119. Le discours de Sainte-Beuve eut un grand
retentissement au quartier latin et lui valut les félicitations
collectives des élèves de l'Ecole Normale.
De même que l'esprit religieux dominait les assemblées politiques,
l'accord avec le clergé plaisait aux ministres de Napoléon III.
Cependant l'esprit laïque remporta une victoire éclatante le jour où
Victor Duruy devint ministre de l'instruction publique. Nous savons
par ses _Souvenirs_ que la réflexion l'avait depuis longtemps éloigné
des croyances religieuses[404]. Le ministre, loyalement dévoué à
l'empereur, entendait faire respecter le catholicisme et pratiquer
le régime du Concordat; mais il voulait aussi relever l'enseignement
laïque et l'arracher à la domination du clergé; aussi les conflits avec
les prélats commencèrent-ils bientôt. Dans l'enseignement primaire,
il affirma, au grand dépit des autres ministres, la nécessité de
l'instruction gratuite et obligatoire[405]. Un jour il osa dénoncer
devant le Corps législatif les abus de la lettre d'obédience: le pays
du vieux bon sens gaulois ne comprendra jamais, disait-il, «qu'avec
trois aunes de drap noir ou gris un chef de communauté puisse faire
un dispensé militaire»[406]. Dans l'enseignement secondaire, il
restaura la classe de philosophie, que Fortoul et ses conseillers
avaient mutilée. Enfin, ce qui indigna le clergé, on le vit organiser
l'enseignement des jeunes filles, encourager les municipalités à créer
les «cours Duruy», et réaliser ainsi le vœu de Michelet, de tous ceux
qui déploraient la séparation morale existant dans la bourgeoisie entre
l'homme et la femme. Aussi Duruy fut-il, pendant son long ministère, en
butte à l'hostilité des grands corps de l'Etat. Ils ne s'associaient
point aux attaques répétées de Dupanloup contre lui, mais si le Sénat
s'abstint d'un vote de défiance dans le grand débat où Sainte-Beuve
apportait à Duruy un appui compromettant, ce fut seulement pour ne
pas faire acte public d'opposition contre un ministre de l'empereur.
Finalement Duruy fut sacrifié en 1869.
[404] Duruy, _Notes et souvenirs_, 1901. Taine, dans un article de
1862, comparait les manuels d'histoire de Duruy aux livres publiés
par la librairie catholique de Mame, et faisait ressortir la
différence des deux systèmes d'éducation (cité par Giraud, _Essai sur
Taine_, p. 230).
[405] Le _Moniteur_ publia le rapport où il arrivait à cette
conclusion, puis inséra, le lendemain, une note disant que c'était
seulement l'opinion personnelle d'un ministre (6 et 7 mars 1865).
D'ailleurs des anticléricaux déclarés, comme About, furent longtemps
hostiles à l'obligation et même à la gratuité (v. About, _Le
progrès_, p. 375 sqq.).
[406] Cette parole stupéfia le Corps Législatif. «Une immense clameur
lui répondit, que n'ont pas oubliée ceux qui l'ont entendue».
(Claveau, _Souvenirs_, I, p. 150).
En somme, on voyait à ce moment-là en France une masse peu disposée
au changement, conservant la religion traditionnelle, avec une foi
d'ailleurs assez tiède, et puis deux minorités actives et bruyantes:
l'une, dévouée à l'Eglise, était heureuse de proclamer le triomphe de
l'ultramontanisme; l'autre, fière de sa culture intellectuelle, de ses
découvertes scientifiques, pensait que les défenseurs d'une théologie
vieillie n'avaient plus d'arguments sérieux à lui opposer. Ces deux
minorités furent également remuées, passionnées par l'apparition du
_Syllabus_. Il ravit les catholiques intransigeants et désespéra les
catholiques libéraux, malgré l'ingénieux essai d'explication tenté par
Dupanloup; il révolta les partisans de l'esprit laïque et multiplia
parmi eux les partisans de la séparation de l'Église et de l'État[407].
Ce n'est pas que cette réforme rencontrât l'adhésion de tous les
hommes d'extrême gauche. Si Gambetta la réclamait dans le programme de
Belleville en 1869, Blanqui n'y voyait qu'un moyen de sauver le clergé
au lendemain d'une révolution victorieuse[408]. Mais le «Vieux» ne put
faire accepter son opinion par la plupart des radicaux.
[407] Il y avait un petit groupe de gallicans d'extrême gauche qui,
dirigé par Bordas-Demoulin, avait lutté pendant vingt ans contre
l'ultramontanisme sans vouloir se séparer de l'Eglise. Le principal
écrivain de ce groupe, François Huet, acheva son évolution après le
_Syllabus_ et préféra, comme il le dit, «la pleine indépendance de la
raison, affranchie de tout dogmatisme, de toute attache surnaturelle»
(_La révolution religieuse au dix-neuvième siècle_, préface). V. sur
lui l'introduction de Pidoux à son livre posthume, _La révolution
philosophique au dix-neuvième siècle_.
[408] Blanqui, _Critique sociale_, I, p. 183: «Le mot d'ordre de la
prochaine trahison sera: Suppression du budget des cultes, séparation
de l'Eglise et de l'Etat».
Le tableau de l'état religieux de la France à la fin du second Empire
a été tracé avec talent et conscience par Vacherot dans son livre sur
_La religion_. Le philosophe était demeuré l'adversaire de l'Église
catholique, mais l'admirateur du sentiment religieux; il voulut, dans
cette nouvelle étude, mettre la religion à son rang légitime, «en la
replaçant dans son véritable foyer, qui est l'âme humaine, à côté de la
morale, de la métaphysique, de la poésie, de tout ce que l'humanité a
connu de plus excellent»[409]. Vacherot vante l'œuvre utile et sérieuse
accomplie par Renan et ses contemporains. Les théologiens n'ont su
réfuter aucun des arguments de la critique biblique; ils se rejettent
sur les grandes phrases qui peuvent émouvoir les foules, en invoquant
les besoins de l'humanité, les principes de l'ordre social. On ne parle
pas la même langue des deux côtés[410]. Aussi la science des religions
a-t-elle pu se constituer, avec son objet, sa méthode, assurée
désormais de vivre malgré les objections des théologiens. Mais il ne
faut point se faire illusion: la grande masse n'a pas été pénétrée par
l'esprit philosophique ou scientifique. Beaucoup d'incrédules ne se
sont délivrés du joug religieux que pour satisfaire leurs appétits;
d'autres combattent l'Église par esprit de coterie. Ceux-là écartés,
«quelle chose microscopique, imperceptible que la libre pensée, au sein
de cet océan infini des croyances religieuses!»[411].
[409] _La religion_, avant-propos.
[410] «Au savant qui demande qu'on lui résolve la contradiction
d'un texte, ou qu'on lui en éclaircisse le sens, on répond que tout
se tient dans le monument sur lequel repose la foi des peuples, et
qu'une pierre qu'on en détache peut faire crouler l'édifice entier.
Au philosophe qui ne peut accorder un dogme avec sa raison ou sa
conscience, on réplique en montrant les grandes œuvres morales et
sociales de la religion. La critique entend tout cela et passe outre,
uniquement occupée à combler ses lacunes, à rectifier ses erreurs.»
(p. 130).
[411] P. 245.