[349] _Monde maçonnique_, novembre 1864. «Le surnaturel et

l'hypothèse, continuait-il, étant réservés et abandonnés aux

inspirations de la conscience individuelle, nous reviendrons

naturellement à l'objet spécial de nos études et de nos recherches:

tout ce qui est démontrable et humain».

[350] V. F. Coignet, _Etude sur Massol_, 1875. Cf. C. Coignet, _De

Kant à Bergson_, 1911.

[351] Sur la discussion du Conseil d'Etat relative à ce projet,

v. Marbeau dans _Revue des Deux-Mondes_, 15 mars 1901.

[352] V. une brochure analysée dans _Monde maçonnique_ (décembre

1864).

[353] _Monde maçonnique_, mai 1865. Le convent de 1865 maintint la

formule discutée, mais accorda une légère satisfaction aux novateurs

en ajoutant: «Elle regarde la liberté de conscience comme un droit

propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.»

(_ibid_, juin 1865).

Le déisme demeurait donc vainqueur dans la franc-maçonnerie. La plupart

des libres penseurs, en effet, lui restaient fidèles, surtout les

hommes de l'ancienne génération, celle qui avait servi la république

idéaliste et croyante de 1848. La formule du christianisme progressif,

que nous avons vue employée par un Nefftzer ou un Richer, leur

plaisait parce qu'elle impliquait une religion évangélique affranchie

des dogmes anciens et de l'autorité sacerdotale. Voilà pourquoi ils

s'intéressèrent à l'œuvre du protestantisme libéral. C'était l'époque

où, dans l'Église réformée de France, une lutte ardente mettait aux

prises les libéraux et les orthodoxes. Parmi les premiers un groupe

assez nombreux, admettant les résultats de la critique biblique,

rejetait la foi au surnaturel et ne voyait plus dans le Christ qu'un

grand homme. Clamageran ne voulait plus reconnaître au protestantisme

qu'un rôle de transition, pour préparer la religion du progrès et de

la solidarité; Félix Pécaut montrait quelle serait la grandeur d'une

église chrétienne indifférente à la communauté des dogmes, accueillante

pour tous ceux qui prenaient la vie du Christ comme modèle; Ferdinand

Buisson conservait à la base du christianisme un homme, Jésus, et un

livre, l'Évangile[354]. Ces théories, vivement combattues par Guizot

et ses amis, rencontrèrent dans la grande presse de gauche un appui

chaleureux.

[354] V. Clamageran, _De l'état actuel du protestantisme_ (_Revue de

Paris_, janvier 1857); Pécaut, _Le Christ et la conscience_ (1859),

_De l'avenir du théisme chrétien_ (1864); Buisson, _Le christianisme

libéral_ (1864).

D'autres déistes, séparés du christianisme, se préoccupaient de

sauvegarder la religion naturelle, surtout la croyance à Dieu et

à l'immortalité de l'âme. Patrice Larroque, après son livre de

combat, publiait dans _Rénovation religieuse_ la partie positive de

son système: la religion dont il formula les dogmes ne différait

pas, quoiqu'il soutînt le contraire, de celle de Voltaire et de

Rousseau. Il voulait passer à l'action, constituer une société de

«déistes rationalistes» qui servirait de noyau à l'église future,

mais son caractère le condamnait à rester un isolé. On apporta plus

d'attention à la tentative d'Henri Carle. Après avoir commencé dans la

franc-maçonnerie sa propagande en faveur de la religion naturelle, il

fonda l'Alliance religieuse universelle, qui eut comme organe depuis

1865 un bulletin mensuel portant le nom de l'association; devenue plus

forte, celle-ci put fonder en 1866 une revue hebdomadaire, la _Libre

Conscience_. Carle, de même que son ami et collaborateur Léon Richer,

demande leur concours aux libéraux de toutes les religions. Ce sont

des protestants, comme Pâris qui expose en détail les péripéties de la

lutte soutenue contre le parti orthodoxe[355]. Il y a des israélites

novateurs, comme Crémieux, Hippolyte Rodrigues, le philosophe Adolphe

Franck, disposés à débarrasser le judaïsme des croyances vieillies et

des pratiques surannées[356]. L'Alliance religieuse fit appel aussi aux

libres penseurs, en les détournant du matérialisme et de l'athéisme.

Tandis que Larroque voulait fonder une société fermée à tous ceux

qui n'accepteraient point un symbole précis, Carle se proposait «la

conciliation des croyances». L'Alliance religieuse reprenait l'œuvre

des théophilanthropes: Carle retraça leur histoire oubliée de tous,

et publia le catéchisme rédigé par Chemin[357]. D'autres devanciers,

plus récents, avaient publié la _Liberté de penser_: un des survivants,

Eugène Despois, raconta l'histoire de cette revue et glorifia le

caractère d'Amédée Jacques[358].

[355] _Alliance religieuse universelle_, 15 avril 1866, sqq.

[356] _Libre Conscience_, 24 novembre 1866.

[357] _Ibid._, 2 mars 1867 sqq.

[358] _Ibid._, 29 décembre 1866 et 5 janvier 1867.

Devait-on faire aussi appel aux catholiques libéraux? Carle reconnut

qu'ici l'accord devenait impossible. Les prêtres qui se décidèrent à

la rupture avec l'Église trouvèrent à la _Libre Conscience_ un accueil

sympathique[359]; mais les catholiques soumis au pape, tels que

Montalembert, ne songeaient point à prendre place dans cette union de

déistes. Le prélat qu'ils reconnaissaient comme leur chef, Dupanloup,

publia en 1864 une brochure retentissante, _L'athéisme et le péril

social_; les groupes déistes y furent signalés à côté des athées.

Parmi les nombreuses réponses que suscita cet écrit, une des plus

énergiques fut celle de Carle. Il reprochait à l'évêque de toujours

employer l'anathème, de considérer les opinions comme des crimes,

de ne pas distinguer entre le déisme et l'athéisme, de compromettre

l'idée de Dieu par la croyance au miracle, de maintenir des dogmes

reposant sur une conception cosmogonique ruinée par la science[360].

Si le positivisme et le scepticisme, continuait-il, progressent

particulièrement dans les pays catholiques, c'est parce que l'Église

gêne les sciences morales et combat l'enseignement de la philosophie,

pour conserver le monopole des vérités sur la fin de l'homme et sur

Dieu.

[359] Elle analysa les livres de prêtres démissionnaires, Esmenjaud

(13 avril 1867) et Munier (21 novembre 1867).

[360] _Libre Conscience_, 29 décembre 1866 sqq. Un autre

collaborateur, Aigues-Sparses, explique pourquoi les déistes sont

obligés de combattre le catholicisme: «Les catholiques sont nos

adversaires actuellement, non pas tant parce qu'ils sont catholiques

que parce qu'ils sont les ennemis avoués de la liberté et de la

tolérance. Leur défaite certaine et définitive, dans un temps plus ou

moins rapproché, les replongera pour nous dans un oubli qui n'aura

d'égal que notre indifférence.» (_Libre Conscience_, 25 janvier 1868.)

La _Libre Conscience_ continua sa carrière jusqu'à la guerre de 1870.

Les fondateurs, encouragés par des sympathies nombreuses, organisèrent

le Congrès philosophique international de Paris, qui s'ouvrit le 23

juin 1870 sous la présidence de l'historien Henri Martin: on y voyait

figurer les libres croyants de nuances diverses, Léon Richer, Larroque,

Wilfrid de Fonvielle, Fauvety, Pompéry, et beaucoup d'étrangers. Les

déistes étaient fiers d'invoquer le témoignage favorable de grands

républicains tels que Jules Favre ou Eugène Pelletan, de démocrates

universellement populaires comme Garibaldi[361]. Le congrès venait de

terminer ses séances quand la guerre commença[362].

[361] La _Libre Conscience_ vante la lettre de Jules Favre à Peyrat

sur le matérialisme (4 janvier 1868), et annonce en mai 1870

l'adhésion de Garibaldi à l'Alliance religieuse universelle.

[362] Citons encore, parmi les défenseurs du déisme, l'astronome

Camille Flammarion. Son livre, _Dieu dans la nature_ (1867), combat

avec une égale vigueur la religion et l'athéisme au nom de la science.

Mais beaucoup de libres penseurs avaient abandonné ces tendances

déistes et spiritualistes. La fin du second Empire fut témoin d'une

renaissance matérialiste et de déclarations formelles d'athéisme; une

partie de la jeunesse fut poussée dans cette voie par la politique.

Beaucoup d'étudiants révolutionnaires du quartier latin, exaspérés par

l'alliance de l'Église et de l'Empire, allèrent à l'extrême opposé

des idées qui leur étaient odieuses; de même qu'ils méprisaient le

programme trop modéré de l'Union libérale, le déisme leur sembla un

reste de superstition, une porte ouverte aux dogmes autoritaires. Cette

juvénile intransigeance apparut au congrès des étudiants à Liège en

octobre 1865: les Français y arrivèrent en arborant un drapeau noir,

parce qu'ils portaient le deuil de la liberté morte, et prononcèrent

des déclamations violentes contre la religion et la propriété. A leur

retour, les tribunaux universitaires furent chargés de leur infliger

des peines diverses, mauvais moyen de les ramener au respect de

l'Église.

Ces jeunes gens avaient, selon leurs goûts, choisi comme maître

Proudhon ou Blanqui. Proudhon cependant venait de surprendre ses

amis par son attitude à propos de la question romaine. Sa sympathie

constante pour le régime fédératif le rendait hostile aux partisans

de l'unité italienne; accoutumé depuis longtemps à exagérer ses

désaccords avec le gros de son parti, allant jusqu'au bout de ses

polémiques, Proudhon finit par prendre la défense du pouvoir temporel.

Le gouvernement de Napoléon III, selon lui, devait protéger le pape

et favoriser le catholicisme, tant que ce dernier serait nécessaire

pour sauvegarder la morale de la nation française[363]. Mais cette

polémique avait été vite oubliée; on ne vit là qu'une des boutades

contradictoires familières à Proudhon. L'écrivain disparu en 1864

demeura pour la jeunesse l'auteur de la _Justice dans La Révolution et

dans l'Eglise_; cet ouvrage servit de livre de chevet à beaucoup de

républicains, depuis Gambetta jusqu'à Longuet[364]. Ils y apprirent

qu'un rapprochement avec l'Église ou avec un système déiste quelconque

était défendu par la logique à tout démocrate sincère et conscient.

[363] «Ce qu'il faut, en politique, considérer avant tout, ce

sont les choses de fait; or, quels sont ici les faits? C'est que

la religion tient encore une grande place dans l'âme des peuples;

que là où, sous une influence quelconque, la religion établie

vient à faiblir, il se forme aussitôt des superstitions et des

sectes mystiques de toute sorte; que la transformation de cet état

religieux des âmes en un état purement juridique, moral, esthétique

et philosophique, donnant pleine satisfaction aux consciences et

aux aspirations de l'idéal, ne s'est encore accomplie nulle part;

qu'ainsi les gouvernements sont forcés de vivre, de manœuvrer et de

marcher enveloppés soit de religions autorisées et de sacerdoces

payés, soit de sectes indépendantes, antagoniques, et vis-à-vis d'eux

scissionnaires et hostiles...» (_La Fédération et l'unité en Italie_,

dans _Œuvres_, XVI, p. 192.)

[364] Deluns-Montaud, _La philosophie de Gambetta_ (_Revue politique

et parlementaire_, février 1897.)

Quant à Blanqui, ce n'est point par le livre qu'il agissait, mais

par la parole; pendant une longue captivité à Sainte-Pélagie, puis

à l'hôpital Necker, ses entretiens lui assurèrent des adeptes dans

la jeunesse des Ecoles, disciples entièrement soumis, comme Tridon

et Protot, ou gardant une certaine indépendance, comme Ranc et

Georges Clemenceau. Sur la question religieuse, Blanqui n'admettait

aucun compromis. On le vit dans plusieurs feuilles fondées entre

1860 et 1868; ces journaux soi-disant littéraires, qui prenaient ce

qualificatif pour échapper au cautionnement, attaquaient la religion,

côtoyaient la politique jusqu'au jour où une condamnation les obligeait

à disparaître. Un de ces journaux, qui vécut pendant quelque mois

de 1865, _Candide_, eut Blanqui pour rédacteur principal, sous le

pseudonyme de Suzamel[365]. «Guerre au surnaturel! écrivait-il,

c'est l'ennemi. Il veut être l'exagération du bien, il n'en est que

la grimace et la ruine.» La vraie morale, que les hommes peuvent

comprendre, est celle de la justice. Blanqui résuma aussi l'histoire

de saint Jérôme pour dépeindre la décadence du IVe siècle, la

civilisation sombrant «dans la marée montante du christianisme[366]»,

et il demanda aux historiens, aux savants, de réhabiliter le

polythéisme grec. Les essais de conciliation entre la science et la

foi, tentés par le P. Gratry, excitaient ses railleries[367]. Les

collaborateurs de Blanqui célébraient l'athéisme, vantaient les

martyrs condamnés par l'Eglise, et refusaient de faire la distinction,

demandée par la plupart des déistes, entre l'Evangile et le

catholicisme[368].

[365] _Candide_, 3 mai 1865. «Une trilogie simple et claire,

continuait Suzamel, qui exprime le dévouement, le devoir, le droit,

deviendra l'application de la morale au gouvernement de l'humanité.

Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît: c'est l'idéal. Ne fais

à personne ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît: c'est la justice.

Il te sera fait comme tu as fait aux autres: c'est la loi.»

[366] _Candide_, 6 mai.

[367] «Osez-vous bien, lui demandait-il, mesurer la puissance à

l'Eternel?» (20 mai).

[368] Parmi ces rédacteurs se trouvait un voltairien spirituel et

agressif, le baron de Ponnat, qui se défendit dans un plaidoyer

mordant quand on le poursuivit pour ses articles (v. _Procès de

Candide_, 1865). C'est lui qui envoya des lettres de part bordées de

noir à ses amis quand sa fille entra au couvent.

A _Candide_ succéda la _Libre Pensée_, qui attira l'attention du

public en 1866 et 1867. On y voit combien ces jeunes radicaux sont

pénétrés de la foi en la science, que les Renan et les Taine prêchent

à leurs contemporains; mais au lieu de laisser, comme Renan, un vaste

domaine à l'idéal, au sentiment religieux, tous déclarent qu'on ne

doit pas dépasser les conclusions précises et limitées auxquelles

arrivent les sciences positives. La métaphysique de Spinoza ou de Hegel

n'a pas d'attraits pour eux; le déisme du «charlatan de Kœnigsberg»

leur fait horreur[369]: mais «l'immortel ouvrage» de d'Holbach est

recommandé par eux à l'admiration des matérialistes[370]. Malgré ces

allures tapageuses, la _Libre Pensée_ plut à beaucoup de lecteurs par

la logique de ses raisonnements et la franchise de ses convictions.

Buchner, l'auteur allemand de _Force et matière_, salué par elle comme

un grand maître, lui envoya des lettres d'encouragement. Taine lui

écrivait pour décliner l'épithète de matérialiste, mais affirmait

sa sympathie pour le recueil[371]. Un jeune chimiste alsacien,

Scheurer-Kestner, la félicitait de laisser entièrement à l'écart les

hypothèses _à priori_[372]. Le goût pour la science et la haine contre

l'Eglise amenèrent les rédacteurs à formuler une théorie curieuse,

celle de l'antisémitisme antichrétien. Jésus, disent-ils, est un

Juif, un Sémite; les Sémites sont une race inférieure, un ensemble

de peuples superstitieux qui ont imaginé des religions barbares,

sanguinaires, oppressives, tandis que les Aryens, race vraiment

apte à la civilisation, nous ont donné les belles et souriantes

créations du génie grec[373]. Ces anticléricaux intransigeants aiment

avoir affaire aux catholiques intransigeants. L'un d'eux célèbre

la franchise de Veuillot: «Celui-là, au moins, a le courage de ses

opinions. C'est le seul représentant sérieux du catholicisme... Pas

d'infamie, pas de bassesse, de massacre ou d'auto-da-fé qu'il ne

revendique ou ne glorifie. Ah! comme il vous envoie promener le Dieu

de paix et de miséricorde! Et comme il a raison! sachant bien que

l'ignorance ou l'imbécillité ont pu seules associer des termes aussi

incompatibles[374]».

[369] _Libre Pensée_, 2 février 1867.

[370] 28 octobre 1866.

[371] «Agréez, dit-il, en même temps que cette rectification,

l'assurance de mes sympathies pour le zèle scientifique et la

propagande expérimentale qui vous valent beaucoup d'injures» (6

janvier 1867).

[372] «Nous devons avoir le courage de notre ignorance, et consentir

à ne pas savoir ce que nous ne pouvons comprendre sans faire des

hypothèses qui renversent toutes les lois naturelles» (30 décembre

1866).

[373] 20 janvier 1867. Tridon surtout a développé ce parallèle dans

son livre, _Du molochisme juif_ (1884).

[374] 20 janvier 1867. Cet article, et d'autres aussi virulents, sont

de Regnard.

Quand la _Libre Pensée_ eut disparu, son œuvre fut continuée dans la

_Pensée nouvelle_. Des idées analogues apparaissaient dans les écrits

de Naquet, agrégé de la Faculté de médecine de Paris, et dans ceux

d'Acollas, professeur libre de droit, qui eut une influence réelle sur

les jeunes juristes à la fin de l'Empire[375]. Une telle outrance dans

la négation inquiétait, attristait quelques vieux républicains déistes

et sentimentaux. Mazzini écrivait à Quinet, à propos de la jeune

génération: «Elle n'a pas de foi, elle a des opinions. Elle renie Dieu,

l'immortalité, l'amour, promesse éternelle, l'avenir de ceux qu'elle

aime, la croyance dans une loi providentielle intelligente, tout ce

qu'il y a de bon, de grand, de beau, de saint dans le monde, toute

une héroïque tradition de grands penseurs religieux, depuis Prométhée

jusqu'au Christ, depuis Socrate jusqu'à Képler, pour s'agenouiller

devant Comte, Buchner[376]». George Sand avait conservé son horreur

pour l'Église; elle fit baptiser protestantes ses petites-filles, pour

les soustraire à l'influence du prêtre catholique; certains de ses

romans étaient des livres de combat, comme la _Daniella_, faite contre

le pouvoir temporel des papes[377]. Mais elle aussi, effrayée par

l'intransigeance des athées démocrates, écrivait à Barbès: «Nous sommes

les jeunes fous de cette génération. Ce qui va nous remplacer s'est

chargé d'être vieux, blasé, sceptique à notre place[378]».

[375] Sur son talent, v. Lyon-Caen, _Souvenirs du jeune âge_, 1912,

p. 110.

[376] Cité par Mme Edgar Quinet, _Mémoires d'exil_, II, p. 434.

[377] Sur sa correspondance avec Buloz, qui partageait ses idées,

v. Marie-Louise Pailleron, _François Buloz et les écrivains du second

Empire_, 1923.

[378] _Correspondance_, V, p. 164.

III

Déistes et athées rencontraient chez les catholiques militants la même

hostilité. A tous le clergé opposait la même et redoutable objection:

vous ruinez la morale, disait-il, car la morale séparée de la religion

n'a plus de base. Cette idée faisait le fond de tous les pamphlets

composés par Dupanloup contre les libres penseurs. Les adversaires de

l'Église entreprirent de ruiner cet argument fondamental. Proudhon

avait énuméré tous les méfaits causés, justifiés ou excusés par le

catholicisme; Larroque avait flétri l'immoralité des récits contenus

dans l'Ancien Testament. La question fut reprise dans un travail

approfondi par Boutteville. Parisien de famille pauvre, élevé au

séminaire, il y puisa les notions qui devaient lui servir tard contre

l'Église; décoré de Juillet, dès 1830 il publia une brochure demandant

un nouveau culte pour la France, et recommença une tentative analogue

sous la république de 1848, pendant laquelle il collabora aux journaux

de Proudhon. Le refus de serment l'obligea de quitter l'Université en

1852 et de vivre comme professeur libre, dans une pauvreté supportée

avec un stoïcisme tranquille[379]. Il approchait de la soixantaine

quand parut en 1866 le livre qui renfermait le résumé de ses longues

études, _La morale de l'Eglise et la morale naturelle_.

[379] _Notice biographique sur M. L. Boutteville_, 1837.

La société européenne, dit Boutteville, est troublée, inquiète,

parce qu'elle manque de franchise, parce qu'elle hésite entre la

morale de l'Église et la morale naturelle. Partout ces deux morales

se contredisent. S'agit-il du mal? L'Église l'attribue à Dieu par

le dogme du péché originel; la raison sait que le mal a toujours

existé, qu'il ne faut donc point lui chercher une origine. S'agit-il

de l'homme? L'Église exagère à la fois sa grandeur, en le faisant

distinct des autres animaux, la science montre qu'il est semblable

aux autres animaux, doué seulement d'une vie plus intense, et capable

de s'améliorer grâce à la loi du progrès. L'intolérance, repoussée

par la raison, a toujours été la règle de l'Église; toute sa doctrine

lui impose l'ultramontanisme et repousse les compromis équivoques

des gallicans[380]. L'individu est exhorté par la morale naturelle

à soigner son corps, son esprit et sa moralité; l'Église dédaigne

les soins du corps, jette l'anathème à l'intelligence, et vante une

moralité qui consiste avant tout dans la soumission. La société a pour

bases la famille, la propriété, le règne des lois; l'Église repousse

toutes ces grandes institutions. Enfin la sanction de la morale est

placée par elle dans une éternité de peines ou de récompenses; elle

ignore les joies ou les remords de la conscience, le plaisir de faire

le bien pour le bien.

[380] «Disons-le ici à la louange du clergé français, à l'honneur de

son intelligence, on compte chez lui bien peu de gallicans.» (p. 172).

Ecartons donc, dit Boutteville dans sa conclusion, les vaines

espérances de ceux qui prétendent concilier le catholicisme avec la

liberté. La séparation de l'Église et de l'État doit mettre fin à tous

les mensonges, laisser chaque secte à ses fidèles. Formons une société

de la morale universelle, ouverte à ceux qui reconnaissent que la loi

morale procède essentiellement de la nature humaine; elle préparera un

bon enseignement moral pour les écoles de tous les degrés. L'humanité

pourra espérer ainsi un bel avenir: «On le devra, pour une bonne part,

à ce que l'ère révolutionnaire, inaugurée par la France, aura substitué

parmi les hommes à la loi de grâce et de contrainte la loi de justice

et de liberté[381]».

[381] Ce livre fit perdre à Boutteville sa place de professeur à

Sainte-Barbe. Il écrivit quand même une réponse _à L'athéisme et

le péril social_, de Dupanloup. Il travaillait à fonder une école

secondaire libre, où sa morale serait enseignée, quand la guerre de

1870 arriva et hâta sa fin. Vacherot prononça une allocution émue sur

sa tombe.

La morale naturelle que vantait Boutteville avait sa base, d'après

les déistes comme Carle ou Richer, dans la religion naturelle. Mais

une autre école, celle de la «morale indépendante», affirma que la

morale se suffit à elle-même et possède une vérité démonstrative

trop grande pour qu'on l'affaiblisse en la faisant reposer sur

des hypothèses métaphysiques. L'apôtre de cette doctrine, Massol,

commença par l'exposer dans les loges maçonniques, où elle souleva

des contradictions très vives; puis il s'adressa au grand public en

faisant paraître une revue périodique, la _Morale Indépendante_. «Il

est une loi par excellence, dit Massol après Cicéron, conforme à la

raison, inscrite dans les cœurs, dont la voix nous dicte nos droits

et nos devoirs, dont les menaces nous détournent du mal». C'est la

loi morale. Ce n'est pas une loi dérivée, car elle repose sur un fait

avéré, indéniable. «Ce fait, c'est que l'homme est un être libre et

responsable, c'est-à-dire une _personne_, ou du moins qu'il se conçoit

tel. Que comme tel tout être humain se révolte contre toute contrainte,

toute violence, sous quelque forme que ce soit. De là le sentiment de

sa dignité, du respect qu'il se porte à lui-même. Mais ce _respect

de soi_, l'homme en présence de l'homme l'exige pour sa personne.

Par cela même, il sent forcément que ce même respect est exigible

pour les autres, dû aux autres. Telle est l'origine du _droit_ et du

_devoir_, qui n'est que le droit reconnu en autrui»[382]. Si parfois

la loi morale a été méconnue, c'est qu'on avait prétendu la lier aux

hypothèses éphémères des religions.

[382] Nº 1, 6 août 1865.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 14 / 27 段