l'hypothèse, continuait-il, étant réservés et abandonnés aux
inspirations de la conscience individuelle, nous reviendrons
naturellement à l'objet spécial de nos études et de nos recherches:
tout ce qui est démontrable et humain».
[350] V. F. Coignet, _Etude sur Massol_, 1875. Cf. C. Coignet, _De
Kant à Bergson_, 1911.
[351] Sur la discussion du Conseil d'Etat relative à ce projet,
v. Marbeau dans _Revue des Deux-Mondes_, 15 mars 1901.
[352] V. une brochure analysée dans _Monde maçonnique_ (décembre
1864).
[353] _Monde maçonnique_, mai 1865. Le convent de 1865 maintint la
formule discutée, mais accorda une légère satisfaction aux novateurs
en ajoutant: «Elle regarde la liberté de conscience comme un droit
propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.»
(_ibid_, juin 1865).
Le déisme demeurait donc vainqueur dans la franc-maçonnerie. La plupart
des libres penseurs, en effet, lui restaient fidèles, surtout les
hommes de l'ancienne génération, celle qui avait servi la république
idéaliste et croyante de 1848. La formule du christianisme progressif,
que nous avons vue employée par un Nefftzer ou un Richer, leur
plaisait parce qu'elle impliquait une religion évangélique affranchie
des dogmes anciens et de l'autorité sacerdotale. Voilà pourquoi ils
s'intéressèrent à l'œuvre du protestantisme libéral. C'était l'époque
où, dans l'Église réformée de France, une lutte ardente mettait aux
prises les libéraux et les orthodoxes. Parmi les premiers un groupe
assez nombreux, admettant les résultats de la critique biblique,
rejetait la foi au surnaturel et ne voyait plus dans le Christ qu'un
grand homme. Clamageran ne voulait plus reconnaître au protestantisme
qu'un rôle de transition, pour préparer la religion du progrès et de
la solidarité; Félix Pécaut montrait quelle serait la grandeur d'une
église chrétienne indifférente à la communauté des dogmes, accueillante
pour tous ceux qui prenaient la vie du Christ comme modèle; Ferdinand
Buisson conservait à la base du christianisme un homme, Jésus, et un
livre, l'Évangile[354]. Ces théories, vivement combattues par Guizot
et ses amis, rencontrèrent dans la grande presse de gauche un appui
chaleureux.
[354] V. Clamageran, _De l'état actuel du protestantisme_ (_Revue de
Paris_, janvier 1857); Pécaut, _Le Christ et la conscience_ (1859),
_De l'avenir du théisme chrétien_ (1864); Buisson, _Le christianisme
libéral_ (1864).
D'autres déistes, séparés du christianisme, se préoccupaient de
sauvegarder la religion naturelle, surtout la croyance à Dieu et
à l'immortalité de l'âme. Patrice Larroque, après son livre de
combat, publiait dans _Rénovation religieuse_ la partie positive de
son système: la religion dont il formula les dogmes ne différait
pas, quoiqu'il soutînt le contraire, de celle de Voltaire et de
Rousseau. Il voulait passer à l'action, constituer une société de
«déistes rationalistes» qui servirait de noyau à l'église future,
mais son caractère le condamnait à rester un isolé. On apporta plus
d'attention à la tentative d'Henri Carle. Après avoir commencé dans la
franc-maçonnerie sa propagande en faveur de la religion naturelle, il
fonda l'Alliance religieuse universelle, qui eut comme organe depuis
1865 un bulletin mensuel portant le nom de l'association; devenue plus
forte, celle-ci put fonder en 1866 une revue hebdomadaire, la _Libre
Conscience_. Carle, de même que son ami et collaborateur Léon Richer,
demande leur concours aux libéraux de toutes les religions. Ce sont
des protestants, comme Pâris qui expose en détail les péripéties de la
lutte soutenue contre le parti orthodoxe[355]. Il y a des israélites
novateurs, comme Crémieux, Hippolyte Rodrigues, le philosophe Adolphe
Franck, disposés à débarrasser le judaïsme des croyances vieillies et
des pratiques surannées[356]. L'Alliance religieuse fit appel aussi aux
libres penseurs, en les détournant du matérialisme et de l'athéisme.
Tandis que Larroque voulait fonder une société fermée à tous ceux
qui n'accepteraient point un symbole précis, Carle se proposait «la
conciliation des croyances». L'Alliance religieuse reprenait l'œuvre
des théophilanthropes: Carle retraça leur histoire oubliée de tous,
et publia le catéchisme rédigé par Chemin[357]. D'autres devanciers,
plus récents, avaient publié la _Liberté de penser_: un des survivants,
Eugène Despois, raconta l'histoire de cette revue et glorifia le
caractère d'Amédée Jacques[358].
[355] _Alliance religieuse universelle_, 15 avril 1866, sqq.
[356] _Libre Conscience_, 24 novembre 1866.
[357] _Ibid._, 2 mars 1867 sqq.
[358] _Ibid._, 29 décembre 1866 et 5 janvier 1867.
Devait-on faire aussi appel aux catholiques libéraux? Carle reconnut
qu'ici l'accord devenait impossible. Les prêtres qui se décidèrent à
la rupture avec l'Église trouvèrent à la _Libre Conscience_ un accueil
sympathique[359]; mais les catholiques soumis au pape, tels que
Montalembert, ne songeaient point à prendre place dans cette union de
déistes. Le prélat qu'ils reconnaissaient comme leur chef, Dupanloup,
publia en 1864 une brochure retentissante, _L'athéisme et le péril
social_; les groupes déistes y furent signalés à côté des athées.
Parmi les nombreuses réponses que suscita cet écrit, une des plus
énergiques fut celle de Carle. Il reprochait à l'évêque de toujours
employer l'anathème, de considérer les opinions comme des crimes,
de ne pas distinguer entre le déisme et l'athéisme, de compromettre
l'idée de Dieu par la croyance au miracle, de maintenir des dogmes
reposant sur une conception cosmogonique ruinée par la science[360].
Si le positivisme et le scepticisme, continuait-il, progressent
particulièrement dans les pays catholiques, c'est parce que l'Église
gêne les sciences morales et combat l'enseignement de la philosophie,
pour conserver le monopole des vérités sur la fin de l'homme et sur
Dieu.
[359] Elle analysa les livres de prêtres démissionnaires, Esmenjaud
(13 avril 1867) et Munier (21 novembre 1867).
[360] _Libre Conscience_, 29 décembre 1866 sqq. Un autre
collaborateur, Aigues-Sparses, explique pourquoi les déistes sont
obligés de combattre le catholicisme: «Les catholiques sont nos
adversaires actuellement, non pas tant parce qu'ils sont catholiques
que parce qu'ils sont les ennemis avoués de la liberté et de la
tolérance. Leur défaite certaine et définitive, dans un temps plus ou
moins rapproché, les replongera pour nous dans un oubli qui n'aura
d'égal que notre indifférence.» (_Libre Conscience_, 25 janvier 1868.)
La _Libre Conscience_ continua sa carrière jusqu'à la guerre de 1870.
Les fondateurs, encouragés par des sympathies nombreuses, organisèrent
le Congrès philosophique international de Paris, qui s'ouvrit le 23
juin 1870 sous la présidence de l'historien Henri Martin: on y voyait
figurer les libres croyants de nuances diverses, Léon Richer, Larroque,
Wilfrid de Fonvielle, Fauvety, Pompéry, et beaucoup d'étrangers. Les
déistes étaient fiers d'invoquer le témoignage favorable de grands
républicains tels que Jules Favre ou Eugène Pelletan, de démocrates
universellement populaires comme Garibaldi[361]. Le congrès venait de
terminer ses séances quand la guerre commença[362].
[361] La _Libre Conscience_ vante la lettre de Jules Favre à Peyrat
sur le matérialisme (4 janvier 1868), et annonce en mai 1870
l'adhésion de Garibaldi à l'Alliance religieuse universelle.
[362] Citons encore, parmi les défenseurs du déisme, l'astronome
Camille Flammarion. Son livre, _Dieu dans la nature_ (1867), combat
avec une égale vigueur la religion et l'athéisme au nom de la science.
Mais beaucoup de libres penseurs avaient abandonné ces tendances
déistes et spiritualistes. La fin du second Empire fut témoin d'une
renaissance matérialiste et de déclarations formelles d'athéisme; une
partie de la jeunesse fut poussée dans cette voie par la politique.
Beaucoup d'étudiants révolutionnaires du quartier latin, exaspérés par
l'alliance de l'Église et de l'Empire, allèrent à l'extrême opposé
des idées qui leur étaient odieuses; de même qu'ils méprisaient le
programme trop modéré de l'Union libérale, le déisme leur sembla un
reste de superstition, une porte ouverte aux dogmes autoritaires. Cette
juvénile intransigeance apparut au congrès des étudiants à Liège en
octobre 1865: les Français y arrivèrent en arborant un drapeau noir,
parce qu'ils portaient le deuil de la liberté morte, et prononcèrent
des déclamations violentes contre la religion et la propriété. A leur
retour, les tribunaux universitaires furent chargés de leur infliger
des peines diverses, mauvais moyen de les ramener au respect de
l'Église.
Ces jeunes gens avaient, selon leurs goûts, choisi comme maître
Proudhon ou Blanqui. Proudhon cependant venait de surprendre ses
amis par son attitude à propos de la question romaine. Sa sympathie
constante pour le régime fédératif le rendait hostile aux partisans
de l'unité italienne; accoutumé depuis longtemps à exagérer ses
désaccords avec le gros de son parti, allant jusqu'au bout de ses
polémiques, Proudhon finit par prendre la défense du pouvoir temporel.
Le gouvernement de Napoléon III, selon lui, devait protéger le pape
et favoriser le catholicisme, tant que ce dernier serait nécessaire
pour sauvegarder la morale de la nation française[363]. Mais cette
polémique avait été vite oubliée; on ne vit là qu'une des boutades
contradictoires familières à Proudhon. L'écrivain disparu en 1864
demeura pour la jeunesse l'auteur de la _Justice dans La Révolution et
dans l'Eglise_; cet ouvrage servit de livre de chevet à beaucoup de
républicains, depuis Gambetta jusqu'à Longuet[364]. Ils y apprirent
qu'un rapprochement avec l'Église ou avec un système déiste quelconque
était défendu par la logique à tout démocrate sincère et conscient.
[363] «Ce qu'il faut, en politique, considérer avant tout, ce
sont les choses de fait; or, quels sont ici les faits? C'est que
la religion tient encore une grande place dans l'âme des peuples;
que là où, sous une influence quelconque, la religion établie
vient à faiblir, il se forme aussitôt des superstitions et des
sectes mystiques de toute sorte; que la transformation de cet état
religieux des âmes en un état purement juridique, moral, esthétique
et philosophique, donnant pleine satisfaction aux consciences et
aux aspirations de l'idéal, ne s'est encore accomplie nulle part;
qu'ainsi les gouvernements sont forcés de vivre, de manœuvrer et de
marcher enveloppés soit de religions autorisées et de sacerdoces
payés, soit de sectes indépendantes, antagoniques, et vis-à-vis d'eux
scissionnaires et hostiles...» (_La Fédération et l'unité en Italie_,
dans _Œuvres_, XVI, p. 192.)
[364] Deluns-Montaud, _La philosophie de Gambetta_ (_Revue politique
et parlementaire_, février 1897.)
Quant à Blanqui, ce n'est point par le livre qu'il agissait, mais
par la parole; pendant une longue captivité à Sainte-Pélagie, puis
à l'hôpital Necker, ses entretiens lui assurèrent des adeptes dans
la jeunesse des Ecoles, disciples entièrement soumis, comme Tridon
et Protot, ou gardant une certaine indépendance, comme Ranc et
Georges Clemenceau. Sur la question religieuse, Blanqui n'admettait
aucun compromis. On le vit dans plusieurs feuilles fondées entre
1860 et 1868; ces journaux soi-disant littéraires, qui prenaient ce
qualificatif pour échapper au cautionnement, attaquaient la religion,
côtoyaient la politique jusqu'au jour où une condamnation les obligeait
à disparaître. Un de ces journaux, qui vécut pendant quelque mois
de 1865, _Candide_, eut Blanqui pour rédacteur principal, sous le
pseudonyme de Suzamel[365]. «Guerre au surnaturel! écrivait-il,
c'est l'ennemi. Il veut être l'exagération du bien, il n'en est que
la grimace et la ruine.» La vraie morale, que les hommes peuvent
comprendre, est celle de la justice. Blanqui résuma aussi l'histoire
de saint Jérôme pour dépeindre la décadence du IVe siècle, la
civilisation sombrant «dans la marée montante du christianisme[366]»,
et il demanda aux historiens, aux savants, de réhabiliter le
polythéisme grec. Les essais de conciliation entre la science et la
foi, tentés par le P. Gratry, excitaient ses railleries[367]. Les
collaborateurs de Blanqui célébraient l'athéisme, vantaient les
martyrs condamnés par l'Eglise, et refusaient de faire la distinction,
demandée par la plupart des déistes, entre l'Evangile et le
catholicisme[368].
[365] _Candide_, 3 mai 1865. «Une trilogie simple et claire,
continuait Suzamel, qui exprime le dévouement, le devoir, le droit,
deviendra l'application de la morale au gouvernement de l'humanité.
Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît: c'est l'idéal. Ne fais
à personne ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît: c'est la justice.
Il te sera fait comme tu as fait aux autres: c'est la loi.»
[366] _Candide_, 6 mai.
[367] «Osez-vous bien, lui demandait-il, mesurer la puissance à
l'Eternel?» (20 mai).
[368] Parmi ces rédacteurs se trouvait un voltairien spirituel et
agressif, le baron de Ponnat, qui se défendit dans un plaidoyer
mordant quand on le poursuivit pour ses articles (v. _Procès de
Candide_, 1865). C'est lui qui envoya des lettres de part bordées de
noir à ses amis quand sa fille entra au couvent.
A _Candide_ succéda la _Libre Pensée_, qui attira l'attention du
public en 1866 et 1867. On y voit combien ces jeunes radicaux sont
pénétrés de la foi en la science, que les Renan et les Taine prêchent
à leurs contemporains; mais au lieu de laisser, comme Renan, un vaste
domaine à l'idéal, au sentiment religieux, tous déclarent qu'on ne
doit pas dépasser les conclusions précises et limitées auxquelles
arrivent les sciences positives. La métaphysique de Spinoza ou de Hegel
n'a pas d'attraits pour eux; le déisme du «charlatan de Kœnigsberg»
leur fait horreur[369]: mais «l'immortel ouvrage» de d'Holbach est
recommandé par eux à l'admiration des matérialistes[370]. Malgré ces
allures tapageuses, la _Libre Pensée_ plut à beaucoup de lecteurs par
la logique de ses raisonnements et la franchise de ses convictions.
Buchner, l'auteur allemand de _Force et matière_, salué par elle comme
un grand maître, lui envoya des lettres d'encouragement. Taine lui
écrivait pour décliner l'épithète de matérialiste, mais affirmait
sa sympathie pour le recueil[371]. Un jeune chimiste alsacien,
Scheurer-Kestner, la félicitait de laisser entièrement à l'écart les
hypothèses _à priori_[372]. Le goût pour la science et la haine contre
l'Eglise amenèrent les rédacteurs à formuler une théorie curieuse,
celle de l'antisémitisme antichrétien. Jésus, disent-ils, est un
Juif, un Sémite; les Sémites sont une race inférieure, un ensemble
de peuples superstitieux qui ont imaginé des religions barbares,
sanguinaires, oppressives, tandis que les Aryens, race vraiment
apte à la civilisation, nous ont donné les belles et souriantes
créations du génie grec[373]. Ces anticléricaux intransigeants aiment
avoir affaire aux catholiques intransigeants. L'un d'eux célèbre
la franchise de Veuillot: «Celui-là, au moins, a le courage de ses
opinions. C'est le seul représentant sérieux du catholicisme... Pas
d'infamie, pas de bassesse, de massacre ou d'auto-da-fé qu'il ne
revendique ou ne glorifie. Ah! comme il vous envoie promener le Dieu
de paix et de miséricorde! Et comme il a raison! sachant bien que
l'ignorance ou l'imbécillité ont pu seules associer des termes aussi
incompatibles[374]».
[369] _Libre Pensée_, 2 février 1867.
[370] 28 octobre 1866.
[371] «Agréez, dit-il, en même temps que cette rectification,
l'assurance de mes sympathies pour le zèle scientifique et la
propagande expérimentale qui vous valent beaucoup d'injures» (6
janvier 1867).
[372] «Nous devons avoir le courage de notre ignorance, et consentir
à ne pas savoir ce que nous ne pouvons comprendre sans faire des
hypothèses qui renversent toutes les lois naturelles» (30 décembre
1866).
[373] 20 janvier 1867. Tridon surtout a développé ce parallèle dans
son livre, _Du molochisme juif_ (1884).
[374] 20 janvier 1867. Cet article, et d'autres aussi virulents, sont
de Regnard.
Quand la _Libre Pensée_ eut disparu, son œuvre fut continuée dans la
_Pensée nouvelle_. Des idées analogues apparaissaient dans les écrits
de Naquet, agrégé de la Faculté de médecine de Paris, et dans ceux
d'Acollas, professeur libre de droit, qui eut une influence réelle sur
les jeunes juristes à la fin de l'Empire[375]. Une telle outrance dans
la négation inquiétait, attristait quelques vieux républicains déistes
et sentimentaux. Mazzini écrivait à Quinet, à propos de la jeune
génération: «Elle n'a pas de foi, elle a des opinions. Elle renie Dieu,
l'immortalité, l'amour, promesse éternelle, l'avenir de ceux qu'elle
aime, la croyance dans une loi providentielle intelligente, tout ce
qu'il y a de bon, de grand, de beau, de saint dans le monde, toute
une héroïque tradition de grands penseurs religieux, depuis Prométhée
jusqu'au Christ, depuis Socrate jusqu'à Képler, pour s'agenouiller
devant Comte, Buchner[376]». George Sand avait conservé son horreur
pour l'Église; elle fit baptiser protestantes ses petites-filles, pour
les soustraire à l'influence du prêtre catholique; certains de ses
romans étaient des livres de combat, comme la _Daniella_, faite contre
le pouvoir temporel des papes[377]. Mais elle aussi, effrayée par
l'intransigeance des athées démocrates, écrivait à Barbès: «Nous sommes
les jeunes fous de cette génération. Ce qui va nous remplacer s'est
chargé d'être vieux, blasé, sceptique à notre place[378]».
[375] Sur son talent, v. Lyon-Caen, _Souvenirs du jeune âge_, 1912,
p. 110.
[376] Cité par Mme Edgar Quinet, _Mémoires d'exil_, II, p. 434.
[377] Sur sa correspondance avec Buloz, qui partageait ses idées,
v. Marie-Louise Pailleron, _François Buloz et les écrivains du second
Empire_, 1923.
[378] _Correspondance_, V, p. 164.
III
Déistes et athées rencontraient chez les catholiques militants la même
hostilité. A tous le clergé opposait la même et redoutable objection:
vous ruinez la morale, disait-il, car la morale séparée de la religion
n'a plus de base. Cette idée faisait le fond de tous les pamphlets
composés par Dupanloup contre les libres penseurs. Les adversaires de
l'Église entreprirent de ruiner cet argument fondamental. Proudhon
avait énuméré tous les méfaits causés, justifiés ou excusés par le
catholicisme; Larroque avait flétri l'immoralité des récits contenus
dans l'Ancien Testament. La question fut reprise dans un travail
approfondi par Boutteville. Parisien de famille pauvre, élevé au
séminaire, il y puisa les notions qui devaient lui servir tard contre
l'Église; décoré de Juillet, dès 1830 il publia une brochure demandant
un nouveau culte pour la France, et recommença une tentative analogue
sous la république de 1848, pendant laquelle il collabora aux journaux
de Proudhon. Le refus de serment l'obligea de quitter l'Université en
1852 et de vivre comme professeur libre, dans une pauvreté supportée
avec un stoïcisme tranquille[379]. Il approchait de la soixantaine
quand parut en 1866 le livre qui renfermait le résumé de ses longues
études, _La morale de l'Eglise et la morale naturelle_.
[379] _Notice biographique sur M. L. Boutteville_, 1837.
La société européenne, dit Boutteville, est troublée, inquiète,
parce qu'elle manque de franchise, parce qu'elle hésite entre la
morale de l'Église et la morale naturelle. Partout ces deux morales
se contredisent. S'agit-il du mal? L'Église l'attribue à Dieu par
le dogme du péché originel; la raison sait que le mal a toujours
existé, qu'il ne faut donc point lui chercher une origine. S'agit-il
de l'homme? L'Église exagère à la fois sa grandeur, en le faisant
distinct des autres animaux, la science montre qu'il est semblable
aux autres animaux, doué seulement d'une vie plus intense, et capable
de s'améliorer grâce à la loi du progrès. L'intolérance, repoussée
par la raison, a toujours été la règle de l'Église; toute sa doctrine
lui impose l'ultramontanisme et repousse les compromis équivoques
des gallicans[380]. L'individu est exhorté par la morale naturelle
à soigner son corps, son esprit et sa moralité; l'Église dédaigne
les soins du corps, jette l'anathème à l'intelligence, et vante une
moralité qui consiste avant tout dans la soumission. La société a pour
bases la famille, la propriété, le règne des lois; l'Église repousse
toutes ces grandes institutions. Enfin la sanction de la morale est
placée par elle dans une éternité de peines ou de récompenses; elle
ignore les joies ou les remords de la conscience, le plaisir de faire
le bien pour le bien.
[380] «Disons-le ici à la louange du clergé français, à l'honneur de
son intelligence, on compte chez lui bien peu de gallicans.» (p. 172).
Ecartons donc, dit Boutteville dans sa conclusion, les vaines
espérances de ceux qui prétendent concilier le catholicisme avec la
liberté. La séparation de l'Église et de l'État doit mettre fin à tous
les mensonges, laisser chaque secte à ses fidèles. Formons une société
de la morale universelle, ouverte à ceux qui reconnaissent que la loi
morale procède essentiellement de la nature humaine; elle préparera un
bon enseignement moral pour les écoles de tous les degrés. L'humanité
pourra espérer ainsi un bel avenir: «On le devra, pour une bonne part,
à ce que l'ère révolutionnaire, inaugurée par la France, aura substitué
parmi les hommes à la loi de grâce et de contrainte la loi de justice
et de liberté[381]».
[381] Ce livre fit perdre à Boutteville sa place de professeur à
Sainte-Barbe. Il écrivit quand même une réponse _à L'athéisme et
le péril social_, de Dupanloup. Il travaillait à fonder une école
secondaire libre, où sa morale serait enseignée, quand la guerre de
1870 arriva et hâta sa fin. Vacherot prononça une allocution émue sur
sa tombe.
La morale naturelle que vantait Boutteville avait sa base, d'après
les déistes comme Carle ou Richer, dans la religion naturelle. Mais
une autre école, celle de la «morale indépendante», affirma que la
morale se suffit à elle-même et possède une vérité démonstrative
trop grande pour qu'on l'affaiblisse en la faisant reposer sur
des hypothèses métaphysiques. L'apôtre de cette doctrine, Massol,
commença par l'exposer dans les loges maçonniques, où elle souleva
des contradictions très vives; puis il s'adressa au grand public en
faisant paraître une revue périodique, la _Morale Indépendante_. «Il
est une loi par excellence, dit Massol après Cicéron, conforme à la
raison, inscrite dans les cœurs, dont la voix nous dicte nos droits
et nos devoirs, dont les menaces nous détournent du mal». C'est la
loi morale. Ce n'est pas une loi dérivée, car elle repose sur un fait
avéré, indéniable. «Ce fait, c'est que l'homme est un être libre et
responsable, c'est-à-dire une _personne_, ou du moins qu'il se conçoit
tel. Que comme tel tout être humain se révolte contre toute contrainte,
toute violence, sous quelque forme que ce soit. De là le sentiment de
sa dignité, du respect qu'il se porte à lui-même. Mais ce _respect
de soi_, l'homme en présence de l'homme l'exige pour sa personne.
Par cela même, il sent forcément que ce même respect est exigible
pour les autres, dû aux autres. Telle est l'origine du _droit_ et du
_devoir_, qui n'est que le droit reconnu en autrui»[382]. Si parfois
la loi morale a été méconnue, c'est qu'on avait prétendu la lier aux
hypothèses éphémères des religions.
[382] Nº 1, 6 août 1865.