L'attaque est aussi franche que celle de Renan, mais dépourvue des

formules flatteuses et courtoises dont celui-ci l'enguirlandait.

Royer-Collard, Cousin, Jouffroy sont analysés, disséqués

impitoyablement. L'éclectisme a réussi, parce qu'il répondait au goût

des hommes de la Restauration pour la rêverie métaphysique. Après

1830, il est devenu philosophie d'État en multipliant les avances

au clergé. «La doctrine, telle qu'elle est aujourd'hui, est fort

voisine du christianisme, et recueille naturellement tous ceux qui

en tombent. Nul oreiller n'est plus doux, plus semblable au paisible

lit qu'on vient de quitter, meilleur pour retenir ceux qui n'aiment

pas à courir les aventures de l'esprit». Mais ce système n'a plus

de prise sur la foule: «il n'a plus l'air d'une philosophie, mais

d'un dépôt»[329]. La génération nouvelle reprend goût à l'analyse.

«On relit le dix-huitième siècle; sous les moqueries légères, on

trouve des idées profondes; sous l'ironie perpétuelle, on trouve la

générosité habituelle; sous les ruines visibles, on trouve des bâtisses

inaperçues. Quelques personnes commencent à redouter le sentiment,

à discuter l'enthousiasme, à rechercher les faits, à aimer les

preuves[330]».

[329] Cette philosophie, dit encore Taine, «est restée dans un coin,

amie de la littérature, divorcée des sciences, au lieu d'être, comme

les philosophies précédentes, la science gouvernante et rénovatrice»

(p. 293). Elle ne ressemble pas à un grand fleuve: «c'est une

baignoire bien propre, bien reposée et bien tiède, où les pères, par

précaution de santé, mettent leurs enfants» (p. 311).

[330] P. 313.

Le livre causa une profonde émotion dans le monde universitaire, puis

il pénétra dans le grand public et fonda la renommée de Taine[331].

Désormais il allait poursuivre sa glorieuse carrière, étendant ses

vues, s'intéressant à l'art autant qu'à la philosophie, mais demeurant

avant tout le défenseur de la science, qui lui inspirait des éloges

enthousiastes. Sa déférence pour Guizot ne l'empêchait pas de réclamer

vivement quand le grand protestant déclarait croire à la création de

l'homme par Dieu[332]. Sa conception du déterminisme scientifique

fut précisée avec plus de force que jamais dans _l'Histoire de la

littérature anglaise_; l'introduction montra dans la race, le milieu et

le moment, les causes générales qui expliquent le développement de la

littérature, de la religion, du régime politique, de tous les grands

phénomènes sociaux. Cette synthèse puissante, cette philosophie de la

science, présentée dans une langue claire et forte, agit profondément

sur la jeunesse pensante vers la fin de l'Empire. Un des représentants

les plus illustres de cette génération l'a montré: «La pensée de ce

puissant esprit, dit Anatole France, nous inspira, vers 1870, un ardent

enthousiasme, une sorte de religion, ce que j'appellerai le culte

dynamique de la vie. Ce qu'il nous apportait, c'était la méthode et

l'observation, c'était le fait et l'idée, c'était la philosophie et

l'histoire, c'était la science enfin. Et ce dont il nous débarrassait,

c'était l'odieux spiritualisme d'école, c'était l'abominable Cousin et

son abominable école; c'était l'ange universitaire montrant d'un geste

académique le ciel de Platon et de Jésus-Christ[333]».

[331] Sarcey a vivement décrit l'effet causé par ce livre

révolutionnaire: «Vous n'imaginez pas l'émoi que causa dans toute

l'Université ce coup de pied donné au travers de la philosophie

officielle de Cousin par un jeune iconoclaste, audacieux, impertinent

et grave. C'est de là que date l'influence que Taine a prise sur

toute la jeune génération» (cité par Giraud, _Essai sur Taine_,

p. 50).

[332] Lettre à Cornélis de Witt, gendre de Guizot: «Dire, comme M.

Guizot, que l'homme a été créé tout d'un coup complet, à la vérité

par miracle, c'est, à mon sens, contredire toutes les analogies,

et dans les sciences positives on ne procède que par analogie. Le

corps du premier homme se composait, j'imagine, comme le nôtre, de

carbone, d'oxygène, d'azote, d'hydrogène, de phosphates, etc. Il faut

bien admettre que les éléments se trouvaient dans le milieu ambiant,

à moins de prétendre qu'ils ont été tout d'un coup surajoutés à la

matière ou descendus d'en haut dans une cloche. Représentons-nous

alors l'événement, tel qu'il a dû se passer. Il a donc fallu que

tout d'un coup, comme par un coup de baguette magique, ces divers

éléments se soient rapprochés, combinés, proportionnés, que les

tissus, les organes se soient construits, disposés, balancés, etc.»

(_Correspondance_, II, p. 313).

[333] Cité par Giraud, p. 187.

A la doctrine enseignée dans les lycées la jeunesse commençait à

opposer la philosophie positiviste. Auguste Comte, bien qu'il écartât

résolument l'idée de Dieu, avait terminé sa carrière en fondant une

religion nouvelle, et, pour la faire triompher, il avait recherché

l'alliance des jésuites et l'accord avec l'Église. Mais à sa mort le

positivisme demeurait encore inconnu, en dehors du groupe des fidèles;

celui qui le révéla au grand public, ce fut un disciple hérétique.

Littré, dès sa jeunesse, avait écarté le problème de l'au-delà comme

insoluble, et refusé de s'aventurer sur cet océan du mystère pour

lequel le navigateur ne possède ni voile ni gouvernail[334]; admirateur

du _Cours de philosophie positive_, il ne suivit pas le maître dans

sa tentative religieuse. La politique acheva de les séparer; l'ardent

républicain qu'était Littré ne put admettre l'adhésion de Comte au

2 décembre. Néanmoins c'est son livre sur Auguste Comte qui fit

véritablement connaître à la France la nouvelle doctrine; ce fut donc

le positivisme de gauche, le positivisme purement scientifique, sans

mélange de religion, qui s'offrit à l'adhésion d'une jeunesse dégoûtée

de l'éclectisme. D'ailleurs Littré plut à celle-ci par la fermeté

tranquille de ses négations, par la netteté scientifique avec laquelle

il répondait aux partisans du miracle: «Jamais, dans les amphithéâtres

d'anatomie et sous les yeux des médecins, un mort ne s'est relevé et ne

leur a montré, par sa seule apparition, que la vie ne tient pas à cette

intégrité des organes qui, d'après leurs recherches, fait le nœud de

toute existence animale, et qu'elle peut encore se manifester avec un

cerveau détruit, un poumon incapable de respirer, un cœur inhabile à

battre. Jamais, dans les plaines de l'air, aux yeux des physiciens, un

corps pesant ne s'est élevé contre les lois de la pesanteur, prouvant

par là que les propriétés des corps sont susceptibles de suppressions

temporaires, qu'une intervention surnaturelle peut rendre le feu sans

chaleur, la pierre sans pesanteur et le nuage orageux sans électricité.

Jamais, dans les espaces intercosmiques, aux yeux des astronomes,

la terre ne s'est arrêtée dans sa révolution diurne, ni le soleil

n'a reculé vers son lever, ni l'ombre du cadran n'a manqué de suivre

l'astre dont elle marque les pas; et les calculs d'éclipses, toujours

établis longtemps à l'avance et toujours vérifiés, témoignent qu'en

effet rien de pareil ne se passe dans les relations des planètes et de

leur soleil. Ainsi a parlé l'expérience perpétuelle[335]».

[334] Vers 1835, il disait à Hauréau, qui l'interrogeait sur

l'immortalité de l'âme: «Je ne parle jamais des choses qui me sont

inconnues» (Hauréau, _Notice sur Littré dans Histoire littéraire de

la France_, t. XXIX).

[335] Préface de la 2e édition de la traduction de Strauss. Le

morceau fut cité avec éloges par Renan (_Questions contemporaines_,

p. 221).

Littré acquit une grande influence personnelle par la dignité de sa

vie, la hauteur de sa pensée, la variété de ses connaissances. Un grand

savant, son ami Robin, converti comme lui au positivisme, contribuait

aussi à répandre la doctrine. Les attaques de la presse catholique

achevèrent de faire connaître ces hommes peu bruyants: l'ardente

campagne menée par Dupanloup pour empêcher l'élection de Littré à

l'Académie française le rendit populaire comme une victime du parti

clérical. Ainsi, quand Guéroult en 1858 exhortait la France à faire

son bilan intellectuel, il ne se doutait pas que son vœu était déjà

exaucé, qu'une légion de penseurs indépendants s'était formée qui se

lançait avec confiance dans l'arène philosophique. Les hommes de 1830

avaient célébré la poésie et le sentiment religieux; les hommes de 1860

célébraient la science et la libre pensée.

CHAPITRE VIII

La guerre au cléricalisme

I

La question romaine a dominé depuis 1860 la politique intérieure de la

France. Je dis la politique intérieure: car tous les partis durent s'en

occuper et modifièrent parfois leur attitude envers le gouvernement

selon les variations de sa conduite à l'égard du pape. Chacun chercha

des arguments pour ou contre l'Eglise, et les discussions des savants

et des philosophes trouvèrent ainsi un auditoire beaucoup plus

nombreux et plus attentif que d'habitude. La langue des journaux

et des livres emploie un terme nouveau, qui fera bientôt fortune,

celui de _clérical_: l'adjectif avait déjà été utilisé, avec un sens

défavorable, par les libres penseurs de 1848, comme Deschanel et Victor

Hugo; le substantif apparaît vers 1860, en attendant que Sainte-Beuve,

à la grande colère du cardinal Donnet, l'apporte à la tribune du

Sénat[336].

[336] Montalembert souligne le mot, comme un terme nouveau, lorsqu'il

parle, dans son discours de Malines, du despotisme _clérical_ de

Ferdinand VII en Espagne. Sainte-Beuve également, dans un article

de 1863, souligne deux fois lorsqu'il parle du parti _clérical_, et

de la difficulté de l'atteindre, «en respectant, comme il convient,

le religieux en lui et en n'attaquant que le _clérical_» (_Nouveaux

Lundis_, IV, p. 431). La même année l'évêque de Poitiers disait dans

une homélie: «Après tant d'autres appellations outrageuses à l'égard

des hommes de foi, des hommes de bien, la suprême injure aujourd'hui,

c'est de les qualifier du nom de _cléricaux_» (_Œuvres_, V, p. 8).

C'est le 19 mai 1868 que Sainte-Beuve, parlant au Sénat du parti

clérical, fut interrompu par Donnet qui lui dit: «Pourquoi donc, deux

fois à cette tribune, ce mot de _cléricaux_?»

Vers ce moment naquirent trois grands journaux, fondés par les trois

hommes qu'Emile de Girardin avait pris comme collaborateurs à la

_Presse_, Guéroult, Nefftzer et Peyrat. Guéroult le premier réussit

en 1859 à créer _L'Opinion nationale_, sous le patronage du prince

Napoléon; ce fut l'organe des bonapartistes de gauche, qui offraient

volontiers leur alliance aux républicains pour une campagne commune

contre la domination de l'Église. Tous les incidents de l'histoire de

l'unité italienne furent suivis et notés par ce journal avec un soin

minutieux; il s'occupait également de l'action politique ou religieuse

du clergé français. Dans les premiers temps _l'Opinion nationale_

déclara qu'on devait attaquer le parti clérical, non le catholicisme,

et fut heureuse d'invoquer l'approbation de prêtres ou d'abonnés

catholiques[337]. Mais bientôt le langage devient plus hardi, et c'est

l'Église elle-même qui est mise en cause.

[337] 18 et 23 novembre 1859, 15 janvier 1860.

Le directeur saint-simonien de _l'Opinion nationale_ ne perd pas une

occasion de rappeler à ses lecteurs que la politique et la religion

sont inséparables, que la première dépend de la seconde; il faut donc

en finir avec les silences hypocrites qui, sous apparence d'assurer

l'apaisement, perpétuent sans les résoudre les contradictions les

plus criantes[338]. Son collaborateur Sauvestre est chargé de la

guerre quotidienne contre le clergé. Il montre ce corps dominant la

France provinciale, terrorisant les maires de campagne, assurant une

clientèle aux médecins pieux, faisant révoquer tout employé qui ne

va pas à la messe; les instituteurs laïques surtout rencontrent chez

cet ancien membre de l'enseignement un appui chaleureux[339]. Les

progrès et la richesse des congrégations l'effrayent; il compte 200.000

prêtres, moines et religieuses en France: «ces 200.000 personnes liées

par un même serment, un même esprit, une même soumission, obéissent

à un prince étranger, qui ne veut pas reconnaître nos institutions.

Ces 200.000 prêtres et religieux tiennent chez nous la jeunesse par

l'éducation, par les sacrements, et l'âge mûr par la peur de la

Révolution en ce monde et du diable en l'autre[340]». Reprenant, lui

aussi, la polémique de l'ancien _Constitutionnel_, Sauvestre expose

les projets et les ambitions de ces jésuites qui instruisent les

fils de la bourgeoisie[341]. Le journal n'oublie point de signaler

tous les scandales qui se produisent dans le monde ecclésiastique;

et justement l'Empire, mécontent de la levée de boucliers du clergé,

laissait la magistrature en 1861 poursuivre une série d'affaires de

mœurs où étaient impliqués des prêtres[342]. Le critique scientifique

de _l'Opinion nationale_, Victor Meunier, montre la lutte engagée entre

l'esprit mythologique et l'esprit scientifique; il se réjouit de voir

la science enfin mise à la portée de tous par de bonnes collections

telles que la _Bibliothèque utile et la Bibliothèque des merveilles_.

Il défend la génération spontanée avec une ardeur digne d'une meilleure

cause; le transformisme lui plaît, car, selon le mot d'un savant,

«autant vaudrait être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré». Le

critique littéraire, Jules Levallois, manifeste sa sympathie pour un

christianisme épuré, qui serait d'accord avec la science moderne. Il

accueille avec enthousiasme la _Vie de Jésus_, qui offre aux hommes

pénétrés du sentiment religieux une heureuse tentative de conciliation;

Renan possède ce qui manquait à Voltaire, «le sentiment de la dette

de respect et de reconnaissance que l'humanité a contractée envers

Jésus[343]». Les livres des protestants libéraux, de Félix Pécaut

surtout, lui paraissent préparer la solution de l'avenir, un théisme

chrétien dégagé des vieux dogmes surannés[344].

[338] Guéroult a vigoureusement développé ces idées dans son

introduction aux _Lettres d'un libre penseur_, de Léon Richer.

[339] Sauvestre. _Lettres de province_, 1862; _Le parti dévot_, 1863.

Le tout a paru d'abord en articles dans l'_Opinion nationale_.

[340] _Les congrégations religieuses_, p. 20. Cf. Sauvestre, _Sur les

genoux de l'Eglise_, 1868.

[341] _Instructions secrètes des Jésuites._ En dix-huit mois on

vendit 22.000 exemplaires de cette brochure.

[342] On trouve la liste et le détail de ces procès scandaleux dans

_Les congrégations religieuses_. Ils provoquèrent une circulaire du

Frère Philippe, supérieur général des Frères des Ecoles chrétiennes

(2 mai 1861), qui fit grand bruit. Ces incidents permettaient à

Michelet d'écrire en 1861, dans la préface d'une nouvelle édition

de son livre, _Le prêtre, la femme et la famille_: «Je remercie la

justice de France qui, dans son beau réveil, a pris à cœur la défense

des mœurs, qui, dans les cent procès commencés à la fois, fait luire

une telle lumière sur la question (du reste peu obscure) du célibat

ecclésiastique».

[343] Levallois, _La piété au dix-neuvième siècle_, p. 268.

[344] _Id._, _Déisme et christianisme_, _passim_.

Aucun rédacteur de l'_Opinion nationale_ ne traita la question

religieuse avec plus de force et d'audace que Léon Richer[345]. Il faut

choisir, dit-il; l'heure n'est plus aux compromis. Le catholicisme

abandonne les principes de justice et de liberté qui présidèrent à

sa naissance; il est devenu absolutiste et rétrograde. L'éducation

française tout entière est pervertie par lui, puisque, non content

de posséder ses écoles particulières, il surveille aussi les écoles

publiques. Les petits séminaires forment des fanatiques à l'esprit

étroit, obsédés par la peur de l'enfer; les couvents féminins dressent

des jeunes filles dociles et insignifiantes. Les prêtres autorisent,

quand ils ne les encouragent pas, les superstitions vulgaires et

la croyance aux miracles[346]. Mais cette puissance cléricale a

comme résultat la baisse de la foi: «le clergé catholique a semé la

superstition, il récolte l'incrédulité». Entre un groupe nombreux

de croyants, de croyantes surtout, et une petite minorité de libres

penseurs, l'immense majorité se laisse aller au scepticisme et à

l'indifférence religieuse. Il est temps de sauver la croyance à

Dieu et à l'immortalité de l'âme, de refaire l'unité morale de la

France. Appelons à nous les groupes révoltés contre l'orthodoxie

confessionnelle, catholiques libéraux, protestants libéraux, israélites

libéraux; unissons-les sur le terrain du rationalisme religieux,

de la religion progressive, sans dogme obligatoire, sans autorité

intolérante[347].

[345] _Lettres d'un libre penseur à un curé de campagne_, 1868. Ce

livre, comme la plupart des ouvrages indiqués précédemment, est un

recueil d'articles publiés d'abord dans l'_Opinion nationale_. Léon

Richer s'est fait connaître surtout par sa campagne en faveur du

féminisme.

[346] «Vous avez fait du catholicisme la religion de la peur... Vous

régnez beaucoup plus par l'enfer que par le ciel.» (1re série, lettre

VII).

[347] V. la profession de foi de l'auteur (1re série, lettre XVII):

«J'affirme l'infaillibilité de la raison et la puissance de la

science... Je proclame la religion indéfiniment progressive, comme

la science... Chacun de nous porte son temple en soi; chacun est son

propre prêtre».

Deux années après la naissance de l'_Opinion nationale_, Auguste

Nefftzer fonda le _Temps_, et lui donna comme programme la défense de

la liberté sous toutes ses formes. La liberté religieuse y figurait

en bonne place; Nefftzer déclara toujours qu'un des moyens les plus

sûrs de la garantir était la séparation de l'Église et de l'État,

mais son opportunisme prudent lui faisait comprendre qu'on était loin

d'une pareille solution. Un de ses principaux collaborateurs fut

Edmond Scherer; l'ancien théologien de Strasbourg appela auprès de lui

l'ancien pasteur de Genève. Scherer se révéla bientôt comme un critique

littéraire de premier ordre; il ne cessa de revendiquer les droits de

la raison vis-à-vis de l'autorité religieuse, non sans se demander

parfois avec inquiétude ce que deviendrait la morale quand elle aurait

perdu le support théologique, dont il reconnaissait la faiblesse.

Le _Temps_ fut suivi par _l'Avenir national_, fondé en 1864; Peyrat

soutint dans ce journal une politique plus radicale, plus franchement

novatrice que celle de ses émules. Ainsi, à propos de la séparation,

il ne se contentait pas d'une adhésion de principe; cette réforme

lui paraissait devoir être demandée, justifiée par tous les organes

de l'opinion indépendante. Il trouvait encore le temps de traiter en

dehors de son journal certaines questions religieuses; son _Histoire

élémentaire et critique de Jésus_ n'a rien du charme de Renan; c'est un

livre sec, précis, destiné à montrer combien nous savons peu de choses

exactes et sûres concernant la personne du fondateur du christianisme.

Les trois nouveaux journaux ne parvinrent pas à détrôner le _Siècle_,

qui demeura jusqu'à la mort de Havin le grand organe de gauche; mais

ils apportaient dans l'exposé des questions religieuses un esprit

moins étroit, une critique moins superficielle. Nullement ennemis du

sentiment religieux, presque tous ces anciens théologiens adoptent

l'idéal du christianisme progressif, qui était alors soutenu avec

talent par le protestantisme libéral.

II

L'esprit laïque trouva un terrain favorable dans la franc-maçonnerie.

Cette association avait mené sous la monarchie de Juillet une vie

obscure et languissante. Beaucoup de ses membres ayant participé au

mouvement républicain de 1848, elle courut des risques sérieux après

le 2 décembre; l'alliance du pouvoir avec l'Église paralysa l'activité

de plusieurs loges; les préfets en fermèrent quelques-unes, surtout

parmi celles qui dépendaient du Suprême Conseil Ecossais[348]. Le

Grand Orient, qui groupait en France la majorité des loges, désarma

les défiances de l'Empire en élisant grand maître le prince Lucien

Murat; mais ce choix provoqua bientôt des querelles intestines. Lucien

Murat souleva de vives colères en établissant une censure préalable

sur les écrits maçonniques, et surtout en votant au Sénat pour le

pouvoir temporel du pape. Aussi, quand la date de la réélection du

grand maître approcha en 1861, beaucoup de francs-maçons lui opposèrent

le prince Napoléon. Le gouvernement impérial, attaqué par les amis du

pouvoir temporel, se montrait alors bien disposé pour l'association

anticléricale; Persigny, dans une circulaire ministérielle, opposa

l'activité charitable de la franc-maçonnerie aux intrigues politiques

de la Société de Saint Vincent-de-Paul. Mais cette bienveillance était

singulièrement despotique. Pour éviter un conflit entre deux parents

de l'empereur, on ajourna l'élection à 1862; puis en janvier 1862

Napoléon III, sans attendre un vote, nomma grand maître le maréchal

Magnan. Celui-ci gagna la sympathie des ateliers par diverses mesures

libérales, mais l'association tenait à recouvrer son droit de vote;

elle l'obtint en 1864, et désormais la situation redevint normale.

Alors commence une époque d'activité d'autant plus grande que les

élections législatives de 1863 avaient secoué la torpeur politique de

la France. Le pays possédait fort peu de libertés; la franc-maçonnerie

était, en dehors des associations charitables, un des seuls groupements

où l'on pût se rencontrer périodiquement sans avoir à craindre une

descente de police. Voilà pourquoi, bien que le grand maître élu après

la mort de Magnan, le général Mellinet, comptât parmi les fidèles

de Napoléon III, les républicains se firent recevoir en nombre dans

quelques ateliers. Une revue fondée en 1858 par deux d'entre eux, Louis

Ulbach et François Favre, le _Monde maçonnique_, était devenue l'organe

des éléments jeunes et audacieux qui voulaient secouer l'inertie de la

fédération.

[348] V. _Revue des études napoléoniennes_, 1913, t. II, p. 286.

La gauche maçonnique ouvrit un grand débat religieux. La Constitution

du Grand Orient renfermait un hommage explicite au Grand Architecte

de l'Univers; un groupe demanda, au nom de la liberté de conscience,

la suppression de cette phrase. «On peut dire de l'idée de Dieu,

écrivait François Favre, le contraire de ce qu'un homme d'État célèbre

disait de la république en 1848: c'est l'idée qui nous divise le

plus[349]». Le chef de ce groupe révolutionnaire fut Massol[350]. Fils

d'un républicain de 1793, il avait figuré parmi les fidèles de l'école

saint-simonienne, parmi les quarante de Ménilmontant; plus tard, en

1848, Proudhon l'eut comme collaborateur au _Peuple_. Massol avait

une grande action personnelle, il excellait à répandre ses idées en

causant avec quelques interlocuteurs. En 1863 il remporta un premier

succès dans la franc-maçonnerie, quand le grand maître (c'était encore

Magnan) proposa que l'association demandât la reconnaissance d'utilité

publique. Il combattit vivement ce projet devant l'assemblée annuelle:

l'association, disait-il, perdrait désormais sa liberté, serait obligée

de substituer à son régime fédératif un pouvoir centralisé, pour n'être

plus finalement qu'une banale société de secours mutuels. Le projet

fut rejeté[351]. Encouragé par cette victoire, Massol mena la campagne

contre la formule sur le Grand Architecte de l'Univers; il rencontra

de vives résistances. La franc-maçonnerie, disaient ses adversaires,

laisse de côté les religions positives, mais croit en Dieu; si la

déclaration officielle écarte des loges quelques athées, c'est tant

mieux; on ne peut être bon franc-maçon qu'en admettant ces trois idées,

l'existence d'un Dieu personnel, l'immortalité de l'âme et l'amour

du prochain[352]. Le débat intéressa la grande presse quotidienne:

l'historien Henri Martin, dans le _Siècle_, approuva la fidélité de

l'association au théisme, tandis que Massol, Caubet, Henri Brisson,

lui répondaient en invoquant la liberté de conscience[353]. Finalement

l'assemblée de 1867 donna tort aux novateurs et décida le maintien

obligatoire de la formule qui reconnaissait l'existence de Dieu. Malgré

ces débats, ou plutôt à cause d'eux, l'association grandissait et

prospérait; dans chaque ville de quelque importance, les plus notables

des républicains et des amis de l'esprit laïque se réunissaient dans

un atelier maçonnique. C'est ainsi que les loges fournirent à Jean

Macé les meilleurs de ses adhérents lorsqu'il fonda la Ligue de

l'enseignement.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 13 / 27 段