Renan avait laissé passer les attaques, les menaces, les injures sans

y répondre. Deux ans plus tard il continua son histoire par le volume

sur les _Apôtres_. Cette fois l'hypothèse tenait moins de place, le

livre était moins inattendu; aussi, tout en obtenant un grand succès,

provoqua-t-il un moindre scandale. Pourtant la préface maintenait

énergiquement ses opinions sur le miracle et raillait les tenants du

surnaturel: «Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne

pas s'en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants

compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce

qui n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle devant le

public qu'il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules.

La condition du miracle, c'est la crédulité du témoin». Il parlait

avec sa politesse hautaine des violences proférées contre lui[301]. Sa

résolution demeurait ferme d'éviter les polémiques inutiles; rien ne

lui paraissait plus désirable que le maintien de la société actuelle,

où l'orthodoxie, le rationalisme, l'art, la morale ont chacun leur part

et doivent se supporter mutuellement.

[301] «Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse assurance,

une colère partant si franchement de si belles et si bonnes âmes,

j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme qui suait

pour apporter un fagot à son bûcher: _O sancta simplicitas!_» Cf. la

préface de la treizième édition de la _Vie de Jésus_.

Ce n'était pas seulement l'histoire religieuse qui fournissait

aux critiques l'occasion de reviser les affirmations de l'Eglise.

L'histoire de la pensée grecque, étudiée avec plus de soin

qu'autrefois, permit de retrouver chez les païens les grandes vérités

morales dont l'opinion commune faisait hommage à l'Evangile. Jacques

Denis, un universitaire d'esprit très libre, avait fait un mémoire,

couronné par l'Institut en 1853, sur la morale grecque; de là sortit

un beau livre, l'_Histoire des théories et des idées morales dans

l'antiquité_: «L'homme est un, quoiqu'il change sans cesse, disait

l'auteur dans sa préface; la vie morale de l'humanité est une,

quoiqu'elle soit dans un perpétuel mouvement». Grâce à la philosophie,

ce mouvement devient un progrès continu, justifiant le vers pris comme

épigraphe de l'ouvrage: _Et quasi cursores vitaï lampada tradunt_.

L'ouvrage fut remarqué; plus d'un grand écrivain parisien félicita le

modeste universitaire de province qui avait si bien défendu la morale

des anciens[302].

[302] V. la notice de Paul Janet sur lui dans l'_Annuaire de l'Ecole

Normale Supérieure_, 1898. Mal vu du gouvernement, la publication de

son livre le fit envoyer en disgrâce, une fois de plus, du lycée de

Strasbourg à celui de Pau.

Jacques Denis expliquait en débutant pourquoi il avait laissé de

côté l'influence de la philosophie antique sur la morale chrétienne.

«Quoique je n'espère rien et que je craigne peu de chose, disait-il,

je ne me sens pas dans une position assez libre pour toucher à de

pareils sujets[303]». L'ouvrage qu'il n'avait pu composer fut bientôt

fait par Havet. Admirateur passionné de l'hellénisme, celui-ci montra

la littérature et la morale des Grecs préparant, inspirant tout ce

qu'il y avait de bon dans l'Evangile et dans le christianisme. _Natura

non facit saltus_; cet axiome que Sainte-Beuve lui avait conseillé

de prendre comme épigraphe de son livre en indique l'esprit et la

tendance. Ce livre de science fut accompagné d'une préface belliqueuse

où l'écrivain protestait contre les phrases convenues sur la révolution

morale opérée par Jésus, contre la faiblesse intellectuelle des gens

«comme il faut», et citait à l'appui de sa thèse l'opinion d'un grand

nombre de publicistes indépendants[304].

[303] _Histoire des idées morales_, préface.

[304] _Le christianisme et ses origines_, préface. Cette préface,

écrite avant la guerre de 1870, fut publiée sans changements l'année

suivante. «Le double crime du christianisme, dit Havet, a été de

mettre la guerre, d'une part, dans l'intérieur même de l'homme,

par la violence faite à la nature; d'autre part, dans la société

humaine, entre les élus et les réprouvés. Le premier de ces torts est

aussi celui de la morale platonique et stoïque; le second est plus

particulièrement celui de l'Eglise.»

Les sciences naturelles n'étaient pas, comme les sciences

philologiques, des importations venues d'Allemagne; la France

avait produit depuis longtemps une série de grands naturalistes.

Mais la génération romantique avait négligé les travaux de Geoffroy

Saint-Hilaire et prêté une attention médiocre aux débuts de la

géologie. Les hommes du second Empire, au contraire, suivirent avec un

intérêt passionné les découvertes de Boucher de Perthes et les théories

de Darwin.

C'est une intéressante figure que celle de Boucher de Perthes. Ce

provincial, fixé dans sa résidence d'Abbeville, y avait rempli

consciencieusement jusqu'en 1852 les fonctions de directeur des

douanes; il y menait une vie d'amateur riche, intelligent, curieux

de toutes choses, très attentif à la politique française, prônant

la théorie économique du libre échange à une époque où elle faisait

encore scandale. Cet amateur avait un esprit génial, avec une volonté

ferme qui lui permit de lutter pour ses idées sans jamais se laisser

décourager par les réfutations, les railleries ou, ce qui était plus

grave, par le silence des autorités scientifiques. C'est ainsi qu'il

devint le créateur de la science préhistorique. S'intéressant à elle

dès sa jeunesse, il présenta en 1838 aux naturalistes parisiens les

premières haches diluviennes découvertes par lui. Brongniart, puis

Jean-Baptiste Dumas se rallièrent à ses idées, sans oser le dire bien

haut; les autres savants demeurèrent indifférents jusqu'à l'année

glorieuse, l'année 1859. A cette date, les principaux géologues de

l'Angleterre vinrent visiter Abbeville pour vérifier ses affirmations

et se déclarèrent convaincus; ensuite Gaudry, après avoir fait le même

voyage, lut à l'Académie des Sciences, le 3 octobre 1859, un rapport

qui entraîna les indécis. Boucher de Perthes ne se tenait pas encore

pour satisfait: après les instruments de l'homme fossile, c'était

cet homme lui-même qu'il voulait retrouver; en 1863 fut découverte

la mâchoire de Moulin-Quignon, et cette fois l'Académie des Sciences

enregistra aussitôt la nouvelle conquête.

Boucher de Perthes ne tirait pas de ses travaux des conclusions

irréligieuses. Le rôle politique du clergé lui déplaisait beaucoup,

et les progrès des congrégations catholiques lui paraissaient

inquiétants[305]; mais il n'aimait pas les discussions pouvant ébranler

le culte établi. Lui-même croyait en Dieu, en un Dieu qui n'a point

créé la forme du monde ni les corps qui s'y trouvent; la religion

lui apparaissait comme un bienfait pour la conscience[306]. Ce grand

travailleur aimait la science et fuyait la polémique religieuse[307].

Mais ses lecteurs furent moins discrets: si l'homme remontait au début

de l'époque quaternaire, si son histoire primitive s'était déroulée

sur la terre pendant de longs siècles, que devenaient les dates fixées

par les théologiens pour la création du monde, 4963 ou 4004 avant

Jésus-Christ? La question allait être souvent posée par tous ceux qui

cherchaient dans la science des armes contre l'Eglise.

[305] Boucher de Perthes, _Sous dix rois_, VI, 128, 167, 436; VIII,

436 et _passim_.

[306] _Id._, _De la création_, 1841.

[307] V. son discours à la Société impériale d'émulation, le 7 juin

1860.

Vers la même époque le transformisme, exposé par Lamarck, défendu

par Geoffroy Saint-Hilaire dans une polémique fameuse contre Cuvier,

reparut en France avec Darwin. Ce fut une femme, Clémence Royer, qui

présenta au public français la traduction de _l'Origine des espèces_.

Née dans une famille bretonne, catholique et royaliste, elle avait

bientôt rompu avec son milieu et rejeté les idées religieuses. Le

système de Darwin lui parut fournir une réfutation décisive du dogme

chrétien; c'est ainsi que l'ouvrage du grave et paisible savant

anglais, adversaire des controverses irritantes, parut précédé par une

fougueuse préface de la traductrice. «Oui, disait-elle en commençant,

je crois à la révélation, mais à une révélation permanente de l'homme

à lui-même et par lui-même, une révélation rationnelle qui n'est

que la résultante des progrès de la science et de la conscience

contemporaines, à une révélation toujours partielle et relative qui

s'effectue par l'acquisition de vérités nouvelles, et plus encore par

l'élimination d'anciennes erreurs». Il y eut ainsi une belle époque

de découvertes et de progrès avant Jésus, qui sut bien exprimer

les préceptes moraux connus depuis longtemps[308]. La doctrine se

transforma bientôt et devint le catholicisme, religion savante qui

allait pendant mille ans figer les principes de la philosophie ancienne

dans ses dogmes immuables. Le réveil date du seizième siècle; enfin est

arrivé l'âge de l'Encyclopédie, le siècle révélateur par excellence.

Le travail scientifique poursuivi depuis lors vient de résoudre la

question de l'origine des espèces. Deux solutions sont en présence:

ou bien les êtres vivants dérivent les uns des autres, ou bien chaque

forme spécifique a été créée par la volonté divine. La seconde

solution est celle de Platon, de la Bible, du réalisme; la première,

celle des nominalistes, est désormais démontrée par Darwin. Or le

système nominaliste justifie l'individualisme et le progrès humain

par la liberté; le système réaliste exige une autorité puissante,

une organisation reposant sur le socialisme et l'immobilité. Voilà

pourquoi l'orthodoxie chrétienne s'est insurgée contre Darwin[309]. La

théorie de celui-ci entraîne de profondes conséquences morales, car

elle condamne à la fois l'égalité absolue et les castes fermées. «La

doctrine de M. Darwin, c'est la révélation rationnelle du progrès, se

posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle

de la chute». Il faut choisir: «pour moi, conclut Clémence Royer, mon

choix est fait: je crois au progrès».

[308] «Le prophète galiléen vint mêler à beaucoup de rêveries

orientales quelques préceptes moraux que d'autres avaient enseignés

dès longtemps, du moins en ce qu'ils renferment d'incontestablement

vrai, juste et bon, et qu'il eut seulement le mérite d'exprimer

sous une forme originale, symbolique et populaire, à laquelle

son éloquence persuasive donnait une puissance d'entraînement

irrésistible.»

[309] «En effet, les théologiens le sentent bien et l'ont toujours

senti: pour que l'humanité ait péché en Adam, il faut qu'elle soit

une entité collective; pour être rédimée par les mérites d'un seul,

comme pour avoir été maudite pour la faute d'un seul, il faut qu'elle

ait, outre la vie individuelle de chaque être, une vie spécifique, en

quelque sorte substantielle, bien définie et exactement limitée, sans

lien généalogique avec aucune espèce antécédente.»

La femme ardente et batailleuse qui présentait ainsi Darwin au public

français rappelait que la nouvelle doctrine avait déjà soulevé en

Angleterre et en Allemagne de sérieuses controverses; elle invita les

amis de la science à la défendre énergiquement contre le clergé de

France[310]. Mais les théologiens protestants, accoutumés à lire et

à commenter la Bible, furent peut-être plus émus que les théologiens

catholiques. Ceux-ci combattirent cependant le darwinisme en voyant que

c'étaient les adversaires de l'Église qui lui faisaient bon accueil;

mais bientôt quelques savants français commencèrent à s'y rallier,

tandis que certains catholiques s'appliquaient à démontrer que les

théories nouvelles comportaient une interprétation conciliable avec les

croyances religieuses.

[310] «Au siècle dernier, disait-elle, le seul vrai grand siècle,

on guerroyait ainsi bravement, sans ménagements pour l'erreur, sans

pactiser avec les faiblesses humaines» (avant-propos de la 2e

édition).

Les maîtres de la science évitaient d'ailleurs autant que possible de

se mêler aux polémiques philosophiques ou religieuses. Parfois on les

y entraînait à leur corps défendant. Ainsi le débat sur la génération

spontanée, dans les années 1864 et 1865, se rattachait par un lien très

fragile aux discussions sur la Genèse; Voltaire n'avait-il pas combattu

avec esprit l'hypothèse à laquelle Pasteur opposait ses expériences?

Néanmoins la presse fit si bien que Pouchet apparut comme le défenseur

de la libre pensée, Pasteur comme celui de l'Église, alors que le

grand chimiste recherchait uniquement la vérité scientifique[311].

Claude Bernard opposa une résistance invincible aux efforts de tous

ceux qui voulaient l'entraîner hors de son domaine: «Les systèmes ne

sont point dans la nature, écrivait-il, mais seulement dans l'esprit

des hommes[312]. Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y

avoir ni spiritualisme ni matérialisme... Les causes premières ne sont

point du domaine scientifique, et elles nous échapperont à jamais[313].»

[311] V. la campagne menée contre Pasteur par Victor Meunier dans

l'_Opinion nationale_.

[312] _Introduction à l'étude de la médecine expérimentale_, p. 387.

[313] _Ibid._ p. 113.

II

L'amour de la science, la confiance dans ses méthodes, l'admiration

pour ses progrès caractérisent les hommes du second Empire, et devaient

agir sur leur philosophie. Mais cette philosophie nouvelle rencontrait

l'opposition de la philosophie classique, maîtresse de l'enseignement,

c'est-à-dire de la philosophie éclectique. Lorsque Duruy remplaça la

classe de «logique» par le programme complet de philosophie tel qu'on

l'enseignait jusqu'en 1851, ce furent la psychologie et la métaphysique

de Victor Cousin qui reprirent leur place dans les leçons des

professeurs. Cousin avait préconisé, à l'époque de sa toute-puissance,

l'accord entre la philosophie et la religion; il poursuivit la même

alliance quand l'Empire lui eut enlevé son autorité universitaire.

Lui-même donnait l'exemple dans les nouvelles éditions de ses ouvrages,

corrigeant, retranchant, adoucissant toujours. En même temps il

entamait des pourparlers compliqués avec Rome, offrant des concessions,

refusant une soumission. Les catholiques intransigeants s'efforcèrent

d'obtenir une condamnation formelle de ses écrits; Pie IX, plus

indulgent, finit par décider l'ajournement indéfini de la sentence de

l'Index[314]. Le philosophe reconnaissant vint s'asseoir à côté de

l'archevêque de Paris au pied de la chaire de Notre-Dame pendant les

conférences du Père Hyacinthe[315].

[314] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, II, p. 64 sqq.

[315] Ce mélange de politique et de conviction apparaît dans le

langage que tenait Cousin, peu de temps avant sa mort, à son ami

Dubois: «Oui, mon ami, le Dieu de Socrate et de Platon, Jésus, mais

Jésus seul. On doit bien le savoir, et si je suis ici, on viendra à

mon chevet, l'archevêque de Paris, par exemple, qui me veut du bien;

je lui dirai mon affaire, comme je vous la dis là, et il fera ensuite

comme il l'entendra, et il entendra bien, et en homme de sens, j'en

suis sûr.» (Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 98). Il disait

vers le même temps à son élève Waddington: «Vous savez combien j'ai

toujours eu horreur du radicalisme en politique et en philosophie;

comment ne le condamnerais-je pas dans le domaine de la religion?»

(ibid., p. 242).

De même que lui, Guizot continuait à dire que la société moderne a

besoin du christianisme. La révolution de 1848, l'avènement de la

démocratie qu'il détestait, une attention plus grande apportée aux

choses religieuses depuis qu'il avait quitté la politique, accentuaient

chez lui une conviction qui remontait aux premiers temps de sa vie.

Mais cet apologiste de la foi chrétienne était un partisan des

principes de 1789. Les droits et la dignité de l'individu, affirmés

par la Révolution, ne sont-ils pas dans l'Évangile? demandait Guizot;

le mot de saint Pierre, «mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes»,

ne justifie-t-il pas la résistance à l'oppression? Quant à la

science, on ne saurait l'opposer à la religion, puisqu'elles ne se

rencontrent pas dans le même domaine. La conciliation avec le présent

demeure évidemment plus facile pour les églises protestantes; mais

le catholicisme a dû apprendre, par l'expérience de ces cinquante

dernières années, combien il gagne à se tenir éloigné de la politique.

Le catholicisme et le protestantisme sont appelés, sinon à fusionner,

du moins à s'allier dans l'intérêt de la société[316].

[316] V. _L'Eglise et la société chrétienne_ (1861) et les

_Méditations_ (1866). Le _Syllabus_ l'irrita, sans lui faire perdre

courage.

Ces idées de conciliation, chères aux deux maîtres de la bourgeoisie

orléaniste, rencontraient l'appui de la plupart de leurs élèves.

Darimon et Saisset les soutinrent avec une conviction sincère dans

leurs leçons de la Sorbonne et témoignèrent une sympathie de plus en

plus marquée pour le christianisme. Jules Simon différait d'eux par ses

opinions politiques, mais nullement par sa foi philosophique. Un autre

philosophe mêlé à la politique, ami intime de Cousin, républicain de

vieille date comme Jules Simon, Barthélemy Saint-Hilaire, insistait sur

la coexistence nécessaire entre la foi et la raison, sur la sympathie

qui doit unir la philosophie spiritualiste et le christianisme[317].

Même sympathie pour la religion chrétienne chez les spiritualistes

affranchis de l'influence de Cousin, comme Ravaisson et Lachelier. Un

disciple indépendant de l'école éclectique, Rémusat, tenait un langage

semblable; il aimait à citer les catholiques tolérants, un Maret, un

Gratry, et ne cachait pas son goût pour les théories moyennes[318].

Mais sa franchise lui faisait avouer que l'éclectisme avait trop voulu

concilier les inconciliables: «Elèves des modestes sages de l'Ecosse,

nous sommes tous enclins à faire trop peu de compte des difficultés

et à passer par-dessus certaines contradictions que la pratique peut

tolérer, mais non la science[319].» Cette même liberté d'esprit

permettait à Rémusat de protester contre l'injustice de ses amis

envers les penseurs du siècle précédent[320].

[317] V. dans son livre, _Mahomet et le Coran_, la préface intitulée

«Des devoirs mutuels de la philosophie et de la religion.»

[318] Il applaudit aux efforts de ceux qui, «fuyant les doctrines

exclusives, absolues, travaillent à rendre possible l'harmonie des

principes et des croyances qui ennoblissent ou consolent l'humanité.»

(_Philosophie religieuse_, p. 98).

[319] _Ibid._, p. 174.

[320] Au dix-huitième siècle, dit-il, «la philosophie manque souvent

de grandeur, et l'esprit humain ne s'est jamais senti si grand. La

doctrine est sans élévation, et les desseins sont sublimes... La

société formée par ces maîtres si décriés aujourd'hui a produit la

noble génération dont nous avons vu s'éteindre les derniers restes.

Ces disciples d'une école tant outragée, où sont donc leurs pareils

en générosité, en indépendance, en désintéressement, en courage?»

(_Politique libérale_, pp. 80 et 101.)

Si Rémusat lui-même critiquait la prudence excessive de la philosophie

éclectique, les concessions de Cousin au clergé, les corrections

continuelles faites à ses livres étonnaient et irritaient ceux qui

n'appartenaient point à l'école. Un prélat intransigeant, Pie, les

relevait avec dédain[321]. Un libéral modéré, Laboulaye, se plaignait

que la philosophie n'osât pas aborder les sujets traités par la

religion[322]. Les anticléricaux tels que Guéroult dénonçaient la

reculade honteuse de la philosophie universitaire[323]. Mais ce furent

surtout les apôtres de la science, les maîtres de la jeunesse nouvelle,

Renan et Taine, qui se chargèrent de l'exécution.

[321] «Il est bien un peu étonnant qu'on ne puisse jamais raisonner

d'après une édition quelconque des œuvres philosophiques de certains

hommes illustres, sans devoir s'enquérir préalablement si depuis

l'année précédente ils n'ont pas changé d'avis, s'ils n'ont pas

énoncé une nouvelle doctrine, ou repris une doctrine plus ancienne

qu'ils avaient abandonnée.» (_Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers_,

III, p. 252).

[322] «Jamais une conscience délicate n'acceptera cette politique,

dictée sans doute par des motifs honorables, mais qui sent le

mensonge et l'hypocrisie. Si le christianisme est faux, attaquez-le

franchement, c'est un devoir; si le christianisme est vrai,

faites-lui sa place dans la science et dans la vie» (_La liberté

religieuse_, préface). Le sévère et clairvoyant ami de Cousin,

Dubois, écrivait aussi dans ses notes: «M. Cousin efface avec le plus

grand soin toutes ses sévérités contre la philosophie écossaise,

toutes ses aspirations aux grands problèmes ontologiques, communs aux

religions et à la philosophie.» (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 93.)

[323] Guéroult, _Etudes_, p. 54 sqq.

Renan consacra au philosophe un de ces articles élogieux et courtois

d'où le blâme ressortait d'autant plus sévère. Cousin, dit-il,

est avant tout un grand orateur: «Toutes les doctrines ne sont pas

également éloquentes, et je crois bien que plus d'une fois M. Cousin

a dû se laisser entraîner vers certaines opinions autant par la

considération des beaux développement auxquels elles prêtaient que

par des démonstrations purement scientifiques». Cousin est aussi un

politique, persuadé comme Royer-Collard que chaque gouvernement a sa

philosophie: «est-ce que chaque gouvernement a sa chimie, sa physique

ou son astronomie? est-ce que chaque gouvernement a sa philologie?»

Cette politique est particulièrement dangereuse quand elle veut régler

les rapports de la science avec la religion. «C'est une position

difficile que celle de catholique malgré l'Église»; c'est celle qu'a

prise le chef de l'éclectisme[324].

[324] _Essais de morale et de critique._ Renan voit dans Cousin le

représentant de son époque: «L'idée d'une science indépendante,

supérieure ou, si l'on veut, étrangère à la politique, n'est pas le

fait de la génération à laquelle appartient M. Cousin.»

Taine était entré à l'École Normale en 1848, déjà détaché des idées

religieuses, imbu de spinozisme, plein de respect, de passion pour

cette vérité rationnelle et scientifique dont il parlait à ses jeunes

amis avec l'accent d'un apôtre. Devenu professeur, il eut à subir deux

persécutions, celle du clergé, celle de la philosophie officielle. La

première se dissimula sous des formes polies. A Nevers, l'aumônier

l'avertit de lui signaler ceux de ses élèves qui montreraient de

l'irréligion[325]; le recteur, un prêtre universitaire bienveillant,

lui conseilla la prudence[326]; il se vit contraint d'aller au

sermon[327]. A Poitiers, on lui interdit de laisser lire à un de ses

élèves les _Provinciales_; on lui ordonna de faire à l'entrée en classe

la prière en latin, qu'il abrégea d'ailleurs de moitié[328]. La seconde

persécution fut beaucoup plus pénible pour lui: obligé, pour être admis

au doctorat, de renoncer à ses études sur les sensations et de choisir

pour sa thèse un sujet littéraire inoffensif, il se consolait en lisant

Hegel et en complétant ses études scientifiques. Enfin il quitta

l'Université, résolu à dire son fait à cette philosophie qui opprimait

la pensée. On le vit dans son livre sur _Les philosophes classiques du

dix-neuvième siècle en France_.

[325] Taine, _Correspondance_, I, p. 138.

[326] _Ibid._, I, p. 147.

[327] _Ibid._, p. 203.

[328] _Ibid._, pp. 237 et 259.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 12 / 27 段