indiscrets. L'année 1858, qui apparut comme celle de l'alliance
définitive avec l'Empire, fut témoin de deux véritables défis jetés par
les croyants aux partisans du rationalisme: ce furent le miracle de
Lourdes et l'affaire Mortara. Le miracle de la Salette en 1846 n'avait
guère ému jusque-là que la région des Alpes; dans ce pays même il avait
soulevé chez certains catholiques des doutes sérieux et des critiques
passionnées. Le miracle de Lourdes rencontra aussitôt l'adhésion du
peuple du Midi, l'attention favorable de la presse catholique et du
clergé. Les journaux libéraux l'accueillirent avec un ironique dédain,
sans se douter que cette nouvelle amènerait bientôt vers les Pyrénées
des foules considérables[252]. Par contre, l'Europe entière fut remuée
par l'affaire Mortara. Un enfant juif de Bologne avait été baptisé, à
l'insu de ses parents, par la volonté de sa nourrice qui le croyait
en danger de mort; il guérit bientôt, et le gouvernement pontifical
prévenu le fit enlever à sa famille, ne voulant pas qu'un enfant
baptisé fût ramené à la religion israélite. Les journaux français de
toutes nuances protestèrent, s'indignèrent: le _Journal des Débats_,
le _Siècle_ demandaient au gouvernement français, protecteur du
pape, d'intervenir au nom de l'humanité; un prêtre gallican, l'abbé
Delacouture, affirma que le droit naturel exigeait la restitution de
l'enfant à ses parents[253]. Mais l'_Univers_ approuva Pie IX et
justifia sa conduite; Dom Guéranger, avec une implacable netteté,
avertit les catholiques libéraux qu'il fallait choisir: «ou le pape
a bien fait, et alors le surnaturel l'emporte en dépit des idées
modernes; ou ils jugeront que le pape a mal fait, et ils se séparent du
christianisme, dont le Pontife n'a fait qu'appliquer les principes les
plus vulgaires[254]». Le gouvernement de Napoléon III, embarrassé par
cet incident, essaya d'obtenir une concession de Rome; Pie IX répondit
_Non possumus_, et l'enfant demeura catholique, éloigné de sa famille.
Edmond About put écrire: «L'Église catholique romaine, que je respecte
profondément, se compose de 139 millions d'individus, sans compter le
petit Mortara[255]».
[252] «Partout où l'on croit aux miracles, écrivait Guéroult, il y
a des miracles; partout où l'on n'y croit plus, c'est-à-dire où ils
seraient le plus nécessaires, on n'en voit plus. La Sainte Vierge
fait des apparitions à Lourdes, elle n'en fait pas à Paris; elle
se montre à Bernadette, elle ne se montre pas à l'Académie des
Sciences.» (_Etudes_, p. 139.)
[253] Delacouture, _Le droit canon et le droit naturel dans l'affaire
Mortara_, 1858.
[254] _Univers_, 24 octobre 1858. Guéroult constatait tristement
que le moyen âge a le courage de ses convictions, «tandis que
le dix-neuvième siècle est poltron, légèrement hypocrite, qu'il
s'incline jusqu'à terre devant des dogmes qu'il a désertés dans le
fond de son cœur.» (_Etudes_, p. 212).
[255] _La question romaine_, début.
A côté des journaux, quelques revues s'étaient fondées, modestes
et peu connues, pour maintenir la tradition de la libre recherche
philosophique; mais leur faible notoriété permit au gouvernement de
frapper sans scrupule les recueils qui s'attaquaient trop franchement
aux croyances religieuses. _L'Avenir_, créé par Eugène Pelletan, compta
parmi ses collaborateurs des philosophes, surtout Vacherot et Jules
Barni; c'était la _Liberté de penser_ qui ressuscitait, mais avec la
prudence et les précautions nécessaires en 1855. Cela n'empêchait pas
Vacherot d'exprimer complètement sa pensée: répondant au gallican Huet,
qui jugeait encore une conciliation possible, il déclara nettement
que la démocratie ne peut s'accorder avec le catholicisme, ni même
avec le simple christianisme évangélique, celui-ci impliquant toujours
«autorité, anathème, excommunication»[256]. _L'Avenir_ fut supprimé
au bout d'un an. Même indépendance dans la _Revue philosophique et
religieuse_, fondée par des saint-simoniens à la recherche d'une
religion, mais ouverte aussi à des philosophes d'esprit différent,
comme Littré ou Renouvier. Le grand public s'intéressa davantage à un
recueil plus littéraire, plus accessible pour lui, la _Revue de Paris_.
Vacherot y termina les articles commencés dans _L'Avenir_. «La Science,
concluait-il, voilà la lumière, l'autorité, la religion du XIXe
siècle».[257] Ces deux recueils furent supprimés par le pouvoir après
l'attentat d'Orsini.
[256] _L'Avenir_, 11 novembre 1855.
[257] 1er juin 1856, Barni, Ulbach, Jozeau traitèrent aussi dans ce
recueil les questions religieuses.
Journaux et revues étaient plus surveillés que les livres. Quand
la tribune et la presse font silence, le livre demeure le plus sûr
moyen de diffusion pour les idées indépendantes. Voulant combattre la
réaction, plusieurs écrivains se remirent à étudier le dix-huitième
siècle et découvrirent des trésors d'esprit et de bon sens chez ces
philosophes si dédaignés par les hommes de 1830. Un disciple de Cousin,
mais disciple indépendant qui avait refusé le serment après le coup
d'Etat, Bersot, parla du temps des encyclopédistes avec un mélange
de défiance et de sympathie; la sympathie l'emportait[258]. Un jeune
publiciste libéral qui débutait à ce moment, Lanfrey, ne fit pas les
mêmes réserves; son livre sur _L'Eglise et les philosophes du XVIIIe
siècle_ retrace avec enthousiasme la longue bataille soutenue contre
le fanatisme. C'était aussi un pur voltairien que le journaliste Erdan
qui, dans la _France mystique_, traça le tableau ironique et vivant des
nombreuses petites sectes religieuses nées à Paris depuis 1830; chemin
faisant, il s'amusait à citer maintes épigrammes de Voltaire contre
le catholicisme. Cette audace fit condamner en 1856 l'auteur à la
prison, le livre au pilon. Mais la crainte de la répression n'empêcha
pas divers théoriciens d'entreprendre l'exposé sincère et sérieux de
leurs opinions: les plus remarquables furent Jules Simon, Vacherot et
Proudhon.
[258] _Etudes sur le XVIIIe siècle_, 1855. «J'aime le dix-huitième
siècle: il avait deux qualités françaises, les deux qualités de la
jeunesse: il était aimable et généreux.» (I, p. 506.)
Jules Simon était comme Bersot, un éclectique de gauche. Moins hardi
que lui comme philosophe, il ressemblait à Cousin par son attachement
au spiritualisme, par la façon dont il conciliait le respect de
l'Eglise avec l'indépendance de la raison; sa virtuosité d'écrivain et
d'orateur égalait celle de son maître. Il se distinguait de lui par
ses convictions républicaines et par un intérêt très grand pour les
questions sociales. Sa protestation courageuse contre le coup d'Etat,
en l'éloignant de la Sorbonne, lui avait assuré l'estime de tous les
libéraux. Ils lurent avidement son livre sur _La religion naturelle_
(1856). Jules Simon expose les trois dogmes de cette religion,
l'existence de Dieu, la Providence, l'immortalité de l'âme; il en
expose le culte, c'est-à-dire des heures déterminées pour la prière,
pour l'examen de conscience: ce culte n'a pas besoin d'être public,
et la prière sera, non pas une requête invitant Dieu à transgresser
les lois de la nature par un miracle, mais une effusion de l'âme, un
remerciement à l'auteur du monde.
Une société libérale de Belgique invita Jules Simon à venir faire
une série de conférences consacrées à la liberté de conscience; un
nouveau livre sortit de là. Jules Simon y parle avec admiration de
la morale chrétienne[259], mais il montre combien les ultramontains
sont éloignés de l'esprit de l'Evangile. D'abord ils ont invoqué les
doctrines contraires aux leurs, quand ils espéraient en profiter; ce
fut la campagne pour la liberté de l'enseignement. Plus tard, ils
ont dévoilé peu à peu leur véritable pensée. «Par bravade, on en est
venu à glorifier l'inquisition, à justifier la Saint-Barthélemy, à
chercher tout ce qui pouvait offenser la raison publique, à raconter
des miracles absurdes, sur la foi du premier venu, au risque de blesser
la conscience des catholiques et de fournir des armes aux incrédules,
à faire revivre des superstitions qu'on croyait abolies, à nous
remettre sous les yeux, avec une persistance insensée, cette théorie
de l'abêtissement dont Pascal avait livré le secret dans un jour de
désespoir»[260]. Jules Simon est en religion ce qu'il sera toute sa
vie, un libéral et un modéré; l'intolérance religieuse, qui maintient
le dogme et la discipline de l'Eglise, lui paraît acceptable, comme
à Vinet, pourvu qu'elle n'ait d'autre sanction que l'excommunication;
mais il déteste l'intolérance civile, l'appel fait par une Eglise
quelconque à l'appui du pouvoir temporel.
[259] «Je suis rempli à la fois de respect et d'admiration pour le
christianisme, cette doctrine si simple et si profonde, qui enseigne
si clairement l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme, dont la
morale est si pure, si pleine de charité, dont l'autorité sur les
plus grands esprits et sur les foules est si imposante depuis tant de
siècles.» (_La liberté de conscience_, p. 10.)
[260] _Ibid._, p. 236.
Vacherot n'avait pas les ménagements de Jules Simon pour le
catholicisme. Taine a tracé l'inoubliable portrait de ce philosophe
indifférent au bien-être, timide et silencieux devant le public, mais
énergique et indomptable dès qu'il s'agissait de défendre la liberté
de sa pensée, d'exposer les conséquences les plus audacieuses de
ses réflexions[261]. Dès 1850, alors que ses fonctions officielles
semblaient encore devoir lui imposer quelque réserve, il avait écarté
avec dédain les compromis chers à l'éclectisme. «Si la philosophie de
notre temps, écrivait-il, veut être prise au sérieux, il faut qu'à
l'exemple du siècle dernier, elle parle haut et clair sur toutes
choses, avec plus de respect pour les doctrines du passé, mais avec
non moins d'indépendance et de résolution... La science n'a rien de
commun avec la politique; elle n'en connaît ni les ménagements ni
les compromis. Tout autre intérêt que celui de la vérité lui est
indifférent; tout autre joug lui est intolérable»[262]. Ce fier
langage, Vacherot l'a justifié par sa vie entière, et ce fut sa
pensée toute franche sur les grandes questions contemporaines qu'il
exposa dans le livre intitulé la _Démocratie_. Il y réserve une place
importante aux conditions morales du régime démocratique, surtout au
problème de l'éducation. Celle-ci jusqu'à présent, dit-il, s'est faite
par la religion. Mais la religion se déclare infaillible, repose sur
l'autorité, engendre l'intolérance, n'admet pas le changement; c'est
juste le contraire de ce qui convient à la démocratie, fondée sur la
liberté, la tolérance et le progrès. L'éducation religieuse complétait
logiquement l'ancien régime, aujourd'hui elle engendre l'anarchie. Le
protestantisme, à la rigueur, peut se concilier avec la démocratie,
parce qu'il admet seulement l'autorité de la Bible; le catholicisme,
qui reconnaît l'autorité de l'Eglise, ne pourra jamais préparer les
hommes au _self government_. Essayons donc de nous passer de la
religion; nous ne pourrons y arriver qu'en organisant pour toutes les
classes, pour tous les âges, un puissant enseignement moral. «Malheur
à une société où la religion n'aurait d'autre héritière que la morale
naturelle! Il lui faudrait bien vite en revenir au catéchisme de
l'Eglise, sous peine de périr»[263].
[261] C'est «Monsieur Paul» dans _Les philosophes classiques du XIXe
siècle_.
[262] _Histoire critique de l'école d'Alexandrie_, t. III,
avant-propos.
[263] _La Démocratie_, l. I, chap. III.
L'opposition entre la démocratie et le catholicisme fait le fond de
l'ouvrage publié à la même date par Proudhon, _De la justice dans la
Révolution et dans l'Eglise_. Après le 2 décembre il avait accueilli
avec résignation le coup d'Etat, en invitant le nouveau maître de
la France à se tenir en garde contre le pouvoir des prêtres[264].
Depuis lors ce pouvoir n'avait fait que grandir. Aussi la _Justice_
est-elle destinée à combattre les essais de conciliation, les compromis
hypocrites ou sincères des politiques. Proudhon écarte avec dédain les
polémiques secondaires sur la valeur comparée des divers cultes ou sur
les fautes commises par le clergé; il veut aller au fond des choses.
Toutes les religions sont inspirées par l'idée de la transcendance;
le système de la Révolution est celui de l'immanence. La religion la
plus logique, la plus complète est le catholicisme; aucune autre n'a su
comme lui se servir de tous les moyens pour humilier, pour rabaisser
l'homme. La Révolution est logique aussi, en proclamant que le mal
vient des fautes des hommes, en leur apprenant à le corriger, en
édifiant une morale affranchie de la croyance en Dieu. Les partisans
de la Révolution doivent se délivrer de l'idée de l'Absolu. Cette idée
existe, et l'athéisme vulgaire, en la niant, commet la même sottise
que les utopistes qui, pour détruire l'égoïsme, suppriment la famille
et la propriété, ou qui, pour sauver la liberté, veulent abolir l'Etat
et les lois. La Révolution affirme l'absolu, qui pour elle se nomme la
Justice, mais elle refuse d'en faire une idole; ainsi elle laisse une
place à la métaphysique, sans vouloir s'y asservir[265].
[264] _La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat_, 1852.
[265] 9e étude, p. 23 sqq.
Les idées seraient claires, continue Proudhon, les discussions
seraient loyales sans les mensonges des conciliateurs, qui ont
envahi la société. L'exégèse biblique emploie toutes les ruses pour
s'accommoder aux découvertes scientifiques: sur le déluge, sur l'âge
des patriarches, sur l'unité de la langue primitive, elle accepte
successivement tous les systèmes. On prétend même adoucir les dogmes;
la casuistique des jésuites excelle à ces accommodements. Les
philosophes sont plus perfides encore avec leurs avances à l'Eglise:
Cousin s'entend avec l'archevêque de Paris, Renan veut conserver
la religion pour le peuple. Les savants justifient les mythes par
la science positive: l'un affirme l'existence du couple adamique,
l'autre fait une géologie approuvée par l'archevêché; un historien
adopte la chronologie biblique pour les temps antérieurs à Cyrus[266].
Mêmes inconséquences chez les littérateurs, chez les journalistes.
Le brave Eugène Sue nous recommande l'unitarisme de Channing[267].
Le _Journal des Débats_, si élégamment rédigé, défend d'une manière
singulière le spiritualisme contre l'Eglise, l'Evangile contre le
pape, le gallicanisme contre les ultramontains. Le _Siècle_, «plaidant
à la fois pour la démocratie et pour l'Evangile, affirmant _ex æquo_
la liberté et la religion, le travail et la charité, Saint-Simon et
le Christ, déblatérant au nom de Dieu contre les prophéties et les
miracles, est à la hauteur de sa clientèle[268].» On a même voulu
rendre la Révolution complice de ces mensonges, la présenter comme
l'achèvement de la Révélation. Laissons là ces tentatives puériles.
«Chrétien ou républicain, voilà le dilemme». Renonçons à parler de
socialisme chrétien, de foi positive, de république féodale, d'empire
démocratique, de mariage libre; autant de mots qui hurlent de se
trouver accouplés. Soyons plus francs, si nous voulons échapper à
l'abêtissement dont l'Eglise menace la France[269].
[266] _Ibid._, p. 82 sqq.
[267] «Après trois cents ans d'ironie, nous renierions la foi
de Rabelais, de Voltaire, de Diderot, de Danton, la vieille,
l'inexpugnable foi gauloise! Et pourquoi, grand Dieu! pour une
logomachie américaine» (_ibid._, p. 90).
[268] 7e étude, p. 90.
[269] «Avec un personnel de 82.000 agents, qui dans vingt ans aura
doublé;
Avec un revenu de 100 millions, qui triplera;
Avec le privilège de l'enseignement primaire, l'adultération et
la répression de l'enseignement supérieur, le bâillonnement de la
presse, la censure des livres, le triage des bibliothèques, la
corruption du corps enseignant;
Avec la connivence de la bourgeoisie et l'appui de 400.000
baïonnettes;
L'Eglise en vingt ans aura fait de la France émasculée et domptée ce
qu'elle a fait de l'Italie, de l'Espagne, de l'Irlande, ce qu'elle
est en train de faire de la Belgique, une société _abêtie_; société
composée de prolétaires, de privilégiés et de prêtres, qui, ne
produisant plus de citoyens ni penseurs, destituée de sens moral,
armée seulement contre les libertés du monde, finira par soulever
contre elle l'indignation des races dissidentes, et se faire jeter
aux gémonies de l'histoire.» (5e étude, p. 183.)
L'ouvrage de Proudhon avait paru le 22 avril 1858; cinq jours après, le
parquet le fit saisir, et l'auteur fut condamné à trois ans de prison,
4.000 francs d'amende, et à la suppression du livre. Il protesta dans
un nouvel écrit, pour montrer qu'il avait attaqué l'Eglise, mais non
la morale, qu'il n'avait pas même outragé la religion, puisque la
libre pensée moderne s'assimile tous les éléments bienfaisants du
christianisme[270]. L'ouvrage austère de Vacherot ne fut pas mieux
traité que le fougueux pamphlet de Proudhon; le philosophe, condamné à
la prison, purgea sa peine à Sainte-Pélagie, tandis que Proudhon fuyait
en Belgique. La jeunesse intellectuelle était ainsi préparée à saluer
dans ces adversaires du catholicisme triomphant les victimes de la
persécution.
[270] «La science des religions a tué de nos jours le libertinage. Le
respect philosophique des cultes, le seul que nous commande la loi
de 1819, commence à Dupuis, l'auteur de _L'origine des cultes_... De
la religion nous reprenons et nous nous assimilons tout, l'idée, le
mythe, le sentiment, l'âme, en un mot: nous ne laissons à l'Eglise
que la lettre morte, la momie». _La Justice poursuivie par l'Eglise._
_Œuvres_, XX, (p. 218-220).
La puissance du clergé dans la société politique devait porter ses
adversaires à soutenir la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Cependant l'idée n'est encore formulée que rarement. Si les
révolutionnaires violents de Londres en parlaient comme d'une
nécessité, leur manifeste passait à peu près inaperçu en France[271].
Jules Simon, avec ses principes libéraux, ne pouvait combattre la
doctrine de la séparation; mais il déclara préférer dans la pratique
le maintien du Concordat complété par les articles organiques[272].
Les libéraux du _Journal des Débats_ furent moins timides; ce sont
eux qui ont rendu droit de cité en France à l'idée oubliée depuis
un quart de siècle. Laboulaye, résumant le livre de Jules Simon,
affirma, contrairement à l'opinion du philosophe, que l'antipathie
traditionnelle du peuple français pour l'intervention des prêtres dans
la politique le préparait à ce régime nouveau, annoncé par Bunsen
et Vinet[273]. «Puisse l'avenir ne pas nous donner tort! ajoutait
Laboulaye; puisse-t-il éviter au monde le triste spectacle de ces
Eglises qui se jettent dans les bras de l'Etat, pour qu'il fasse à
leur profit la police des consciences[274]!». Prévost-Paradol défendit
la même cause. Converti au protestantisme par amour de la liberté, il
fit l'introduction du livre de Samuel Vincent qu'on voulait rééditer.
Il y parle de la religion en général avec respect, avec sympathie,
car elle sert à élever l'homme au-dessus des basses préoccupations
matérielles[275]; mais elle doit ménager les droits de l'individu.
Pour cela, il faut qu'elle vive séparée de l'Etat. Ce régime, qui a
réussi aux Etats-Unis, peut convenir aussi au peuple français. «Bien
qu'il soit téméraire de faire aucune prédiction en ce qui touche la
conduite d'un peuple si mobile, il n'y a pas une présomption trop
grande à espérer que notre génération ne disparaîtra pas du monde avant
d'avoir vu s'opérer parmi nous la séparation complète et définitive des
cultes et de l'Etat[276]».
[271] V. la _Lettre au peuple_, manifeste publié en 1852 par le
groupe de la «Commune révolutionnaire», à Londres; c'est l'œuvre de
Félix Pyat.
[272] Il énumère les difficultés de la séparation: que deviendront
les édifices religieux? Comment pourra s'organiser le paiement du
culte par les fidèles? Ne vaut-il pas mieux conserver le Concordat
qu'émanciper une association formidable, dans un pays où il n'y a pas
d'association, que donner la pleine liberté de son action au «seul
pouvoir en France qui n'émane pas du pouvoir central». Et voici la
conclusion: «Dans un Etat libre, il faut donner la liberté au clergé;
dans un Etat où les libertés fondamentales n'existent pas, la lutte
étant trop inégale, il faut s'en tenir à un concordat, le faire
le meilleur possible..., et tenir la main à ce qu'il soit exécuté
strictement» (_La liberté de conscience_, introduction).
[273] «Il n'est aucun peuple qui soit aussi bien préparé à la
séparation de l'Eglise et de l'État» (_La liberté religieuse_, p. 71).
[274] _Ibid._, préface.
[275] «Tout système religieux, si imparfait qu'il puisse être, qui
élève les regards de l'homme hors de ce monde et qui lui montre
en dehors de ce monde quelque chose à adorer, rend service à la
dignité humaine et diminue d'autant nos chances d'abaissement.» (_Du
protestantisme en France_, introduction, p. XXXIII).
[276] _Ibid._, p. XXII.
CHAPITRE VII
La critique et la science laïque
I
Jusqu'en 1859 l'Empire fut un gouvernement de droite, allié de
l'Église, ennemi des libéraux et des républicains. La guerre d'Italie
parut devoir l'amener à une politique de gauche et le brouiller avec
le parti catholique. Napoléon III fit son possible pour éviter cette
rupture; pendant dix ans sa politique intérieure ou extérieure fut
hésitante, féconde en brusques variations: dans la Péninsule son
gouvernement favorisait tour à tour Victor-Emmanuel et Pie IX, laissait
conquérir la Romagne par Cavour et faisait l'expédition de Mentana;
en France les ministres flattaient l'épiscopat ou luttaient avec lui,
développaient l'éducation laïque et punissaient les attaques aux dogmes
chrétiens. Ces hésitations, si fâcheuses pour le prestige de l'Empire,
donnèrent du moins plus de liberté qu'auparavant à la presse et au
livre. Mais les hommes de science et de pensée n'avaient pas attendu
l'an 1859 pour se mettre à l'œuvre; depuis plusieurs années des études
sérieuses se poursuivaient lentement, dans le silence du cabinet ou du
laboratoire. Les travailleurs qui les avaient entreprises étaient unis
par une foi commune, la foi en la science; aucune tradition ancienne,
aucun souci politique ou religieux ne leur paraissait assez respectable
pour les arrêter dans l'exposé de la vérité. Les sciences philologiques
d'un côté, les sciences naturelles de l'autre, progressèrent en même
temps, s'organisèrent avec une égale confiance, et conduisirent
beaucoup de leurs adeptes à repousser avec une égale sérénité les
affirmations des groupes confessionnels.