malgré quelques froissements, depuis l'élection du 10 décembre 1848;
le 2 décembre 1851 parut la consacrer d'une manière définitive. Les
deux grands chefs catholiques, Montalembert et Veuillot, s'entendirent
pour approuver le coup d'État; ceux de leurs amis, tels que Falloux,
qui n'allaient pas jusqu'à l'adhésion publique, étaient quand même
satisfaits. Le clergé apprit bientôt que Rome se félicitait du triomphe
remporté par Louis-Napoléon; _l'Univers_ cita le mot de Pie IX: «Le
ciel vient d'acquitter la dette de l'Église envers la France»[229]. Les
évêques suivirent le pape: si quelques-uns, comme Pie et Dupanloup,
s'imposaient une certaine réserve dans leur langage, la plupart
employèrent des formules chaleureuses pour célébrer l'acte qui avait
sauvé la France. Lacordaire et les quelques amis qui protestaient avec
lui restèrent isolés. Bientôt, il est vrai, Montalembert se ressaisit,
regretta sa conduite, et voulut détourner ses coreligionnaires d'un
entraînement aveugle vers le despotisme; un petit groupe seulement
le suivit. Un an après le coup d'État, le rétablissement de l'Empire
excita de nouveau les acclamations de l'épiscopat; Parisis et Salinis
se distinguèrent par leur enthousiasme. Les fêtes religieuses devinrent
de grandes cérémonies officielles; les fonctionnaires civils y
prenaient part, et l'on y célébrait à la fois l'Église et l'empereur.
[229] _Univers_, 7 janvier 1852.
Cette alliance différait de celle qui avait uni le trône et l'autel
sous la Restauration. Entre les Bourbons et le clergé catholique
il y avait affinité naturelle, car tous croyaient au droit divin
des rois; les prélats gallicans de 1830 voyaient dans le monarque,
au moins autant que dans le pape, un chef respecté; si la Charte
leur déplaisait, du moins elle reconnaissait le catholicisme comme
la religion de l'État. Sous l'Empire il n'en est plus de même. La
Constitution de 1852 mentionne les principes de 1789; l'empereur tient
son pouvoir du peuple et n'admet pas de religion d'État. L'Église,
de son côté, qui a compris quelle puissance lui est donnée par le
suffrage universel, se trouve assez forte pour indiquer les conditions
de son concours. Lorsque Napoléon III exprima le désir d'être sacré à
Notre-Dame, Pie IX exigea préalablement la suppression des articles
organiques; l'empereur hésita et finalement se déroba. Parmi ses
conseillers, plusieurs craignaient les empiètements du clergé: un
légiste gallican, Rouland, surveillait avec soin les progrès de
l'ultramontanisme; Fortoul, dès qu'il le put, modifia quelques articles
de la loi de 1850, surtout en rétablissant les recteurs d'académies,
capables de tenir tête aux évêques. D'ailleurs un sceptique du genre
de Morny, un napoléonien autoritaire comme Persigny, pouvaient bien
favoriser l'Église par politique; ils ne lui appartenaient pas.
Pendant longtemps ces difficultés, ces défiances n'apparurent pas au
dehors; le public ne voyait que l'union intime des deux puissances.
Napoléon III faisait prêcher le carême à la chapelle des Tuileries; le
P. Ventura, l'ancien ami de Lamennais et du libéralisme, converti aux
doctrines ultramontaines et conservatrices, fit à la cour impériale
des sermons sur la politique, où les demandes les plus audacieuses
des évêques de l'ancien régime étaient dépassées[230]. L'impératrice
était une catholique fervente. Les ministres multipliaient les
manifestations de zèle envers l'Église. Fortoul, par exemple, malgré
ses réserves secrètes, semblait s'être donné comme but essentiel
d'humilier les professeurs devant les évêques; les aumôniers exerçaient
une surveillance véritable sur le corps enseignant et sur les élèves;
bien que la philosophie eût été découronnée, la classe de _logique_
demeurait toujours l'objet de leurs suspicions. Les préfets suivirent
l'exemple venu de haut; la magistrature poursuivait les livres
irréligieux avec un zèle infatigable[231]. La politique extérieure
allait dans les mêmes voies: le gouvernement qui, après avoir
restauré Pie IX à Rome, protégeait les moines latins contre la Russie
schismatique, apparut comme le chevalier de l'Église; l'occupation
de la Nouvelle-Calédonie, les guerres de Chine et de Cochinchine
montrèrent les missionnaires et les soldats français travaillant de
concert. L'année 1858 marque l'apogée de l'alliance. Elle s'ouvre par
l'attentat d'Orsini, qui décide l'empereur à donner un coup de barre à
droite, et qui paraît le brouiller avec les Italiens. Elle se continue
par le voyage triomphal de Bretagne: l'empereur et l'impératrice
parcourent la presqu'île en souverains très chrétiens et viennent
célébrer la fête napoléonienne du 15 août à l'église de Sainte-Anne
d'Auray; l'évêque de Rennes salue Napoléon III, «de tous les monarques
français depuis saint Louis, le plus dévoué à l'Église et à son œuvre
de civilisation et de progrès». L'_Univers_ décrit les étapes de ce
voyage dans des chroniques enthousiastes.
[230] Ces conférences de 1857 sont réunies dans _Le pouvoir politique
chrétien_, par Ventura (1858). L'impression fut si mauvaise que
Napoléon III blâma ouvertement le prédicateur. (Bazin, _Mgr Maret_,
II, p. 87.)
[231] En 1852, le tribunal de commerce de la Seine donna gain de
cause à un libraire qui avait retiré de la circulation un livre
d'histoire religieuse condamné par l'Index; et les catholiques
d'affirmer triomphalement que la juridiction de l'Index était
reconnue désormais en France. (_Annales de philosophie chrétienne_,
t. XLV, p. 234.)
Les époques d'alliance intime entre l'Église et l'État ont toujours été
celles où l'anticléricalisme se réveillait avec une force nouvelle; il
fut d'autant plus ardent cette fois que l'alliance était ouvertement
conclue contre la liberté, comme Louis Veuillot le montra sans relâche.
On peut dire sans hyperbole que nul n'a plus contribué que le grand
polémiste catholique à développer la haine contre le clergé. Il se
plaisait à faire ressortir dans la doctrine catholique les affirmations
les plus contraires aux principes modernes, à railler, à humilier
le libéralisme. On a eu tort, dit-il par exemple, de ne pas brûler
Luther: celui-ci et ses complices ont détaché de l'Eglise 40 millions
d'hommes; cela fait depuis le seizième siècle douze générations,
c'est-à-dire 480 millions d'hommes damnés parce qu'on n'a pas supprimé
à temps ce prêcheur d'hérésies[232]. Tâchant d'imiter Veuillot, sans
avoir son talent, les rédacteurs de _l'Univers_, Coquille, Aubineau,
Guéranger, Dulac, Jules Morel multipliaient les déclarations les mieux
faites pour étonner, pour exaspérer les hommes du XIXe siècle. Il
serait facile de choisir à peu près au hasard dans leurs articles,
mais nous n'avons pas besoin de nous charger de cette recherche;
Montalembert s'y est appliqué avec un soin minutieux[233]. D'après
eux, l'édit de Nantes fut un chef-d'œvre d'imprévoyance et d'iniquité;
la Révocation, y compris les dragonnades, fut digne d'éloges; le duc
d'Albe a sauvé l'indépendance et la foi de la Belgique; la Révolution
ne mérite qu'anathèmes. D'après eux également, la liberté politique
est inutile et nuisible; la liberté de la presse doit être supprimée,
sauf exception pour _l'Univers_, car «nous sommes un journal qui se
confesse»; la seule liberté légitime, et qui doit demeurer complète,
est celle de l'Église.
[232] Cité par Guéroult, _Etudes de politique et de philosophie
religieuse_, p. 208.
[233] V. Lecanuet, _Montalembert_, III, p. 88.
L'_Univers_ devint très précieux pour les ennemis de l'Eglise, parce
qu'il leur offrait une mine d'arguments toujours renouvelés. Quand un
journal libéral, redoutant les rigueurs du gouvernement, hésitait sur
les sujets à traiter, il avait la ressource de se rabattre sur une
polémique avec la feuille ultramontaine. Les catholiques libéraux,
devenus les ennemis acharnés de Veuillot, ne cessèrent de lui reprocher
d'irriter contre l'Église tous les neutres, tous les modérés: Albert
de Broglie montra que les polémistes irréligieux citaient sans cesse
l'_Univers_, qu'ils aimaient affirmer d'après lui l'opposition
entre la raison et la foi, l'intolérance nécessaire de l'Église,
l'incompatibilité entre le catholicisme et la société issue de
1789[234]. Montalembert enveloppait dans ses imprécations le rédacteur
de l'_Univers_ et les prélats qui le soutenaient. Devenu prophète de
malheur, il ne cessa de répéter pendant dix-huit ans que l'Église,
par cette alliance avec le despotisme suivant de si près l'alliance
avec la république, préparait et justifiait d'avance les représailles
d'une révolution triomphante. Il le déclara dès 1852, en pleine
réaction; il le répéta en 1863, au congrès catholique de Malines; ses
conversations avec les étrangers, ses lettres à des amis reprenaient
continuellement la même prédiction sinistre sur la victoire inévitable
de l'anticléricalisme[235].
[234] V. Georges Weill, _Histoire du catholicisme libéral en France_,
p. 123.
[235] «Ce n'était donc qu'un masque, vous dira-t-on, que cet amour
de la liberté dont vous vous targuiez, un masque incommodément porté
pendant vingt ans, et que vous avez jeté à la première occasion
favorable!» (_Des intérêts catholiques au XIXe siècle_, 1852).
«S'il éclatait aujourd'hui une nouvelle révolution, on frémit à la
pensée de la rançon qu'aurait à payer le clergé pour la solidarité
illusoire qui a semblé régner pendant quelques années entre l'Eglise
et l'Empire» (discours de Malines).--Senior, _Conversations with M.
Thiers, M. Guizot_, II, p. 137. «L'Eglise sera la première victime
de la prochaine révolution, et les catholiques descendront à l'état
de _parias_ dont les généreux efforts d' O'Connell, des auteurs
de la Constitution belge, et des catholiques libéraux de France
les avaient tirés. Ils l'auront _voulu_ et _mérité_, tel est mon
pronostic» (lettre du 8 mars 1865 à la comtesse Apponyi, dans _Revue
des Deux-Mondes_, 15 novembre 1913).
Montalembert n'exagérait rien quand il parlait de la colère des
libéraux contre le clergé. Un grand esprit, libéral avant tout, mais
sincèrement attaché à la religion, Tocqueville ne cessait de gémir sur
les méfaits de l'épiscopat[236]. Un autre libéral, très sincèrement
croyant, Léon Faucher tenait le même langage[237]. Mais l'irritation
était beaucoup plus grande et plus générale chez les républicains. Ces
hommes qui avaient accueilli avec tant de joie l'adhésion de l'Eglise
à la République ne trouvaient maintenant que paroles amères au sujet
de la perfidie des prêtres. Ce courroux se manifesta surtout chez les
proscrits. Exaspérés par l'exil, se reprochant mutuellement la défaite
commune, ils n'oubliaient leurs querelles que pour maudire ensemble
la conduite de l'Eglise depuis le 2 décembre[238]. Victor Hugo se fit
l'organe du sentiment général; les _Châtiments_ poursuivirent de leurs
imprécations vengeresses le clergé aussi bien que la magistrature et
l'armée.
Oui, ces évêques, oui, ces marchands, oui, ces prêtres,
A l'histrion du crime, assouvi, couronné,
A ce Néron repu qui rit parmi les traîtres,
Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné,...
Ils vendent, o martyr, le Dieu pensif et pâle
Qui, debout sur la terre et sous le firmament,
Triste et nous souriant dans notre nuit fatale,
Sur le noir Golgotha saigne éternellement!
[236] V. Georges Weill, _ibid._, p. 129.
[237] «Le catholicisme s'expose aux mêmes périls auxquels l'avait
déjà livré Charles X, en mettant l'autel sur le trône. Nous avons en
perspective une réaction semblable à celle qui, en balayant le trône
des Bourbons en 1830, faillit aussi renverser les autels» (lettre du
14 février 1853, dans Léon Faucher, _Biographie et correspondance_,
I, p. 330).
[238] Martin Nadaud, _Mémoires_, p. 370. Cette colère apparaît dans
la phrase d'un grand déclamateur, Michel (de Bourges): «Puissé-je
m'endormir de mon dernier sommeil au bruit des temples catholiques
s'écroulant sous les coups du marteau populaire!» (lettre à Quinet,
citée par Maurice Barrès dans _Revue bleue_, 21 février 1914).
Moins illustre et moins populaire que Victor Hugo, Edgar Quinet
occupait cependant une place honorable dans la proscription.
L'événement avait justifié ses prophéties au sujet du péril que le
catholicisme faisait courir à la liberté. Voilà pourquoi les livres
écrits par lui pendant l'exil ont presque tous pour objet le combat
contre l'Eglise. Si l'Italie n'a pu réaliser son unité, c'est que les
papes l'ont frappée de mort politique; si la Hollande s'est affranchie
de l'Espagne au seizième siècle, c'est parce qu'elle a changé de
religion. Pour sauver la France, la séparation de l'Eglise et de
l'Etat, l'éducation laïque elle-même ne suffisent plus. Détruire le
catholicisme par la force? aujourd'hui cela ne peut plus réussir;
opposer la philosophie à toutes les religions? c'est insuffisant,
car les peuples ne peuvent se passer de cérémonies établissant la
communion des vivants avec les morts. Le seul moyen de vaincre, c'est
de s'attaquer au catholicisme tout seul, mais en liguant contre lui les
autres confessions chrétiennes et la philosophie moderne. Aucune secte
ne sera exclue, pourvu qu'elle soit en dehors de l'Eglise romaine, et
les démocrates donneront le bon exemple, en écartant de leurs enfants
les cérémonies catholiques. Mais à la discussion il faudra joindre la
force et fermer les églises, car jamais une religion n'a disparu sans
l'intervention du pouvoir[239].
[239] V. _Lettre sur la situation religieuse et morale de l'Europe
et La Révolution religieuse au XIXe siècle_ (_Œuvres_, t. XI), _Les
Révolutions d'Italie_ (_Œuvres_, IV), _Marnix de Sainte-Aldegonde_
(_Œuvres_, V).
En France même, l'opposition contre le clergé se manifesta bientôt
dans la presse. Les journalistes, surveillés de près, ne pouvaient
s'exprimer sur le même ton que les proscrits; force leur était de
s'imposer à eux-mêmes une censure très sévère; toutefois la controverse
religieuse leur fut permise. Aux époques de despotisme politique, on
se tourne volontiers vers les problèmes religieux: ce qui s'était vu
en Angleterre sous Elisabeth, en France au temps de Louis XIV, se
vit également après 1852. Le gouvernement impérial laissa faire, car
il désirait donner au pays l'illusion d'une presse libre et, tout en
favorisant l'Eglise, il ne voulait pas apparaître comme le protégé
des jésuites. Les questions de doctrine devaient séduire les nombreux
universitaires, particulièrement les professeurs de philosophie, qui
avaient refusé le serment ou qui, dégoûtés par la tyrannie de leurs
administrateurs, quittaient l'enseignement et cherchaient un refuge
dans la presse indépendante.
Le journal qui, sous l'Empire autoritaire, combattit les prétentions
cléricales avec le plus de franchise fut la _Presse_. C'était Emile
de Girardin qui le dirigeait, tantôt sous son nom, tantôt dans la
coulisse, lorsqu'il faisait semblant d'être dégoûté de la polémique. Ce
maître du journalisme, à qui le public demeura toujours fidèle, attira
auprès de lui et forma les hommes qui allaient créer plus tard de
grands organes libéraux, Guéroult, Peyrat, Nefftzer. Or tous ces hommes
se trouvaient être non seulement des philosophes, mais des théologiens.
Guéroult, catholique de naissance et longtemps fidèle à ses croyances,
avait passé au saint-simonisme et resta jusqu'à sa mort le fidèle
disciple d'Enfantin; il avait appris de lui que la religion domine la
politique, et se passionnait pour les problèmes posés par l'Eglise ou
par la libre pensée. Alphonse Peyrat, issu d'une famille de pasteurs
dont plusieurs avaient fait campagne contre l'athéisme, conserva de son
éducation le goût de la controverse théologique[240]. Nefftzer était
allé plus loin, il avait mené ses études jusqu'au bout à la Faculté
de théologie de Strasbourg; mais bientôt le futur pasteur perdit ses
croyances et rompit avec son Église, tout en demeurant imbu de l'esprit
protestant[241]. Ces hommes n'écartaient pas avec une indifférence
dédaigneuse les affirmations dogmatiques de l'_Univers_; ils sentaient
le besoin de les discuter et d'appuyer sur une argumentation solide le
principe de la liberté de conscience.
[240] V. Joseph Reinach dans _Revue politique et parlementaire_,
févr. 1910.
[241] V. Maurice Bloch, _Trois éducateurs alsaciens_, 1911.
Peyrat, au moment où la papauté proclama le dogme de
l'Immaculée-Conception, fit une étude minutieuse sur l'histoire de la
nouvelle croyance en montrant quelles hostilités elle avait rencontrées
parmi les meilleurs des chrétiens, depuis saint Augustin jusqu'aux
membres du Concile de Trente[242]. D'autre part il critiquait les
inconséquences des gallicans, les faiblesses des catholiques libéraux,
l'ambition des jésuites, et surtout l'intolérance de l'Église.
«Comment! disait-il à l'évêque de Poitiers, vous avez l'énergique appui
de la puissance temporelle, une large part au budget, des richesses
considérables, des journaux pour répandre vos moindres paroles, pour
attaquer vos adversaires, pour les outrager, pour les dénoncer; vous
avez le confessionnal, par où vous descendez dans les consciences; la
chaire, où vous battez le rappel et où vous parlez sans contradicteurs;
une milice de prêtres et de laïques, milice nombreuse, disciplinée
et fanatique; vous ne remplissez pas l'Empire, comme au temps de
Tertullien, mais vous l'enveloppez de votre influence; et, dans cette
situation privilégiée entre toutes, vous avez peur de la philosophie
qui ne demande contre vous que la liberté! Vous avez donc bien peu de
confiance en votre doctrine ou en vos talents[243]»?
[242] _Histoire de l'Immaculée-Conception_, 1855.
[243] _Histoire et religion_, p. 123.
Guéroult s'efforça d'attirer l'attention de ses lecteurs sur
l'importance des problèmes philosophiques. Le catholicisme, disait-il,
a seul la parole aujourd'hui: «seul il écrit, seul il dogmatise, et la
défaillance de la philosophie éclectique l'a laissé, sans contestation,
maître du champ de bataille de la polémique[244]». Il est temps que les
libres penseurs montrent plus d'activité intellectuelle. «Nous invitons
la France à profiter du calme profond que la politique lui laisse,
des loisirs que lui ménage l'apaisement de la fièvre industrielle,
pour s'interroger elle-même, pour faire son examen de conscience,
l'inventaire de son bilan intellectuel[245]». La plupart des Français
se contentant de la tolérance de fait que l'église est aujourd'hui
forcée de respecter, demeurent dans une ignorance voulue et quelque peu
hypocrite à l'égard du dogme; c'est une dangereuse paresse d'esprit,
que les publicistes libéraux ont le tort de favoriser.
[244] _Etudes_, p. 56.
[245] _Etudes_, p. 239.
C'est surtout au _Siècle_ que l'écrivain saint-simonien reprochait
le manque de franchise et de courage; et pourtant le _Siècle_, fut
pendant presque toute la durée de l'Empire, le journal quasi-officiel
de l'anticléricalisme[246]. Là aussi l'on trouvait un ami, un disciple
fidèle du Père Enfantin, Louis Jourdan, qui exposait volontiers ses
vues sur la religion de l'avenir, à la fois traditionnelle et moderne,
respectueuse de la liberté de conscience, dépourvue de clergé[247].
Mais Jourdan avait à compter avec la prudence de son directeur Havin.
Celui-ci conservait les opinions des bourgeois de 1830, la haine des
jésuites, l'horreur du parti prêtre, la sympathie pour un catholicisme
rénové qui serait très tolérant, très conciliant, et soumis à l'Etat.
On l'a comparé à M. Homais[248]. C'était du moins un Homais intelligent
que ce fin Normand, qui sut pendant quinze ans plaire à ses abonnés
républicains sans se brouiller avec l'Empire. Comprenant que la
situation politique ne lui permettait point d'attaquer l'Église en
face, il reprit avec plus de discrétion la polémique menée par le
_Constitutionnel_ sous Charles X: le _Siècle_ dénonça les abus de
pouvoir commis par les prêtres en France et plus encore à l'étranger,
releva les formules tapageuses de Louis Veuillot et les hyperboles de
tous les écrivains ultramontains. C'était le genre de discussion qui
pouvait le mieux convenir au public de 1855, dégoûté de l'idéologie
socialiste, mais peu disposé à voir recommencer le règne des «curés».
[246] L'évêque de Poitiers, Pie, l'appelle «un des organes les plus
accrédités de l'enfer» (homélie du 22 février 1860).
[247] Jourdan, _Un philosophe au coin du feu_, ch. XX.
[248] Claveau, _Souvenirs politiques et parlementaires_, I, p. 41.
Suivant son expression, Jourdan «provoquait Torquemada tous les
matins». (_ibid._, p. 107).
Les lettrés, les salons orléanistes éprouvaient quelque dédain pour
le _Siècle_ et lisaient le _Journal des Débats_. Celui-ci apporta
dans l'étude des questions métaphysiques ou religieuses un mélange de
modération discrète et de hardiesse presque téméraire; on reconnaissait
ici l'influence du rédacteur en chef, Silvestre de Sacy, catholique et
janséniste, mais tolérant pour les idées les plus audacieuses, pourvu
qu'elles fussent exprimées avec convenance et en bon langage. «Sa
religion était bien plutôt le parfum qui reste d'une croyance évanouie
qu'une adhésion ferme à des dogmes définis... Il voyait fort bien les
difficultés de croire; il ne s'empêchait pas de les voir. Il ne s'y
arrêtait pas; mais il trouvait fort bon qu'on s'y arrêtât[249]». Le
goût de la liberté intellectuelle unissait tous les rédacteurs de ce
journal, quelles que fussent leurs opinions particulières. Un brillant
universitaire, Hippolyte Rigault, parlait des choses religieuses en
catholique libéral, plus libéral que catholique, ennemi de tous les
extrêmes: «Les honnêtes gens, écrivait-il, qui ne veulent entrer ni
dans l'église de l'_Univers_ ni dans le temple de la déesse Raison,
ne savent plus où se mettre à genoux, pour prier Dieu à leur manière
sans être inquiétés[250]». Un juriste, Edouard Laboulaye, glorifiait
avec une sincérité vibrante la beauté de l'Évangile[251]. Mais comment
concilier l'Évangile avec la liberté? Laboulaye trouva la réponse dans
Channing. L'écrivain américain est un rationaliste chrétien; pour lui,
le christianisme est l'achèvement de la philosophie, la révélation
est la perfection de la raison: si les deux sont en désaccord, il
faut interpréter l'Évangile dans le sens naturel et raisonnable.
Acceptant les conclusions auxquelles Bossuet prétendait amener les
églises protestantes, Channing reconnaît que la vérité religieuse
est soumise au jugement de chaque individu et prend place parmi les
vérités humaines; au lieu du dogme, c'est l'amour du prochain qui sert
à maintenir le lien entre les hommes. Voilà les idées que Laboulaye
admire et cherche à propager. L'Église n'est plus l'étroite réunion des
hommes qui acceptent un même symbole, c'est la grande réunion de tous
ceux qui étudient et surtout qui pratiquent l'Évangile.
[249] Renan, _Feuilles détachées_, p. 129.
[250] _Œuvres complètes_, II, p. 303. Lui aussi prévoyait une
crise antireligieuse. «On peut s'attendre, écrivait-il en 1854,
à la prochaine résurrection du colonel Touquet, et les éditions
de Voltaire au plus juste prix iront préparer jusqu'au fond des
campagnes une réaction terrible d'impiété» (_ibid._, II, p. 126).
«Il est évident, disait-il l'année suivante, que l'intolérance des
radicaux en religion amasse chaque jour, dans l'âme de la jeunesse
qui pense, des colères et des haines prêtes à éclater» (_ibid._, II,
p.163).
[251] «Dans les inquiétudes de notre âme, dans ces douleurs qui ne
veulent pas de consolation, trouvons-nous dans l'Evangile, et dans
l'Evangile seul, le calme après lequel nous soupirons, le seul baume
qui adoucisse des plaies saignantes? alors l'Evangile est vrai, et
la sainteté du Christ prouve sa divinité.» (_La liberté religieuse_,
préface).
Ces journaux peu nombreux, rédigés avec soin, étaient lus attentivement
par des lecteurs moins pressés que ceux d'aujourd'hui, habiles à
deviner ce que les écrivains laissaient entendre. Ils abordaient, par
le côté extérieur au moins, les questions les plus compliquées de la
théologie. Peyrat ne fut pas le seul à discuter la décision pontificale
sur l'Immaculée-Conception. Avant qu'elle fût rendue, le _Journal
des Débats_, par la plume de Laboulaye, supplia l'Église de ne pas
commettre une pareille imprudence, de ne pas accentuer sa rupture avec
le monde.