La _Liberté de penser_ a contribué à répandre l'expression de «parti

clérical»; souvent elle l'emploie pour désigner le clergé catholique

et ceux qui le soutiennent[204]. Ce parti est à ses yeux l'ennemi

par excellence; il combat la philosophie, et la démocratie a besoin

de la philosophie pour trouver une base à la morale. Cette morale,

ce n'est plus le christianisme qui est capable de l'enseigner au

peuple. Il abêtit l'enfance par les mystères absurdes que renferme le

catéchisme; il enseigne l'injustice en racontant le péché originel et

les vengeances divines; il combat la liberté en asservissant la raison,

l'égalité en distinguant les chrétiens des infidèles, la fraternité en

disant «hors de l'Eglise, point de salut»[205].

[204] Un juriste, Serrigny, parle du parti légitimiste ou clérical:

«ces mots expriment, chez nous, une seule et même idée, tant est

intime le sentiment qui les unit» (15 juillet 1849).

[205] Jacques, _Essais de philosophie populaire_, introduction.

(_Liberté de penser_, 18 décembre 1850.)

Mais il ne suffit pas de dire que l'ancienne religion a fait son temps.

«Le vide que le christianisme, en se retirant, a laissé dans les âmes,

qui le remplira?» Il y a là une œuvre nécessaire: toute organisation

politique repose sur des principes que les citoyens doivent comprendre

et accepter; l'intelligence des principes, c'est la philosophie. La

raison humaine, par la collaboration de tous, fera naître la religion

nouvelle qui est nécessaire à notre peuple. On enseignera dans les

écoles publiques une philosophie d'Etat; c'est inévitable, puisque

l'Etat représente et réalise une certaine doctrine. Cette doctrine

spiritualiste fournira l'enseignement nécessaire à la démocratie[206].

[206] Jacques (suite), janvier 1851: «Ce sont des hommes que vous

voulez gouverner, et c'est au but que leur nature leur assigne que

vous prétendez les conduire. Commencez donc par comprendre et cette

nature et cette fin, pour y accommoder vos institutions et vos lois.»

La religion nouvelle aura-t-elle des symboles et un culte? «Je

l'ignore; ce que je sais, c'est que cela ne se fait pas par calcul et

ne se règle pas officiellement.» (_ibid._)

Amédée Jacques voulait donc reprendre, pour une république fondée sur

le suffrage universel, l'essai que Victor Cousin avait réalisé dans une

monarchie censitaire. Ce n'est pas l'idée d'une philosophie obligatoire

qu'il reproche au fondateur de l'éclectisme; c'est le manque de

confiance dans la raison humaine, de dignité devant les adversaires de

cette raison. C'est ce que la _Liberté de penser_ déclara lorsque le

philosophe, encore puissant, voulut travailler par de petits écrits

à prémunir les ouvriers contre le socialisme[207]. C'est ce qu'elle

répéta lorsque, traité en ennemi par la réaction victorieuse, il perdit

la présidence du jury d'agrégation de philosophie[208].

[207] «Vous voulez, dites-vous, faire connaître la philosophie au

peuple; c'est un noble dessein, auquel nous applaudissons volontiers.

Montrez-la donc non pas humiliée, non pas honteuse d'elle-même, non

pas emmaillotée mais libre, au contraire, mais pleine de confiance

et d'espoir, et marchant, enseignes déployées, à la conquête de

l'avenir.» (15 mars 1849.)

[208] Cousin était remplacé par un membre de la Cour de Cassation.

«Si on humilie la philosophie devant le Code, lui dit Jacques, ne

l'avez-vous pas assez humiliée devant l'éclectisme et devant la

sacristie?» (août 1851.)

Les idéalistes qui écrivaient dans cette revue n'admettaient plus,

vis-à-vis de l'Eglise, ni compromis ni transaction. Renan l'avait dit

une première fois; il le répéta en montrant l'art, la philosophie,

la littérature dominées depuis quelques mois par la peur. «Oh! les

étranges chrétiens, s'écriait-il, que les chrétiens de la peur[209]!»

Un jeune professeur à l'âme stoïque, Eugène Despois, écrit en 1850:

«Il y a désormais des jésuites et des philosophes, des royalistes et

des républicains; quant aux intermédiaires, aux hermaphrodites de la

religion, aux amphibies de la politique, cette variété de l'espèce

humaine tend à disparaître. Ce n'est pas nous qui le regrettons».

Mais nul ne poussa l'audace combative aussi loin qu'Emile Deschanel.

Celui-ci, disciple fidèle du XVIIIe siècle, avait eu maintes fois

maille à partir avec les catholiques[210]. C'est lui qui releva le

défi de Montalembert disant à la tribune: «Il n'y a pas de milieu;

il faut aujourd'hui choisir entre le catholicisme et le socialisme».

Approuvant cette franche déclaration, le professeur du lycée

Louis-le-Grand montra le catholicisme en train de mourir, le socialisme

en train de régénérer le monde[211].

[209] 15 juillet 1849 (article reproduit dans les _Questions

contemporaines_).

[210] L'_Univers_ l'avait attaqué déjà quand il était simple élève de

l'Ecole Normale. Plus tard, professeur à Bourges en 1843, il écrivait

des vers exhortant les prêtres à demeurer silencieux près du tombeau

de leur Eglise:

Silence donc, silence! Aimez la paix et l'ombre,

Suivez votre Dieu mort dans son sépulcre sombre;

Ne vous hasardez plus à la rébellion.

Ce peuple est patient; mais craignez sa colère.

Ne le réveillez pas! ne sortez pas de terre

Entre les griffes du lion!

(_Liberté de penser_, avril 1851.)

[211] Février, avril et juillet 1850.

Les articles de Deschanel causèrent une grosse émotion. Jules Simon,

qui depuis deux ans figurait parmi les rédacteurs les plus actifs de

la revue, ne voulut pas approuver cette conversion au socialisme et

quitta la _Liberté de penser_. Deschanel fut frappé aussitôt après la

publication du premier article; sans attendre la suite, le ministre

le déclara suspendu provisoirement et le traduisit devant le conseil

académique. Deschanel aggrava son cas en publiant immédiatement dans

la revue les audacieuses «considérations» exposées par lui devant ses

juges. Il ne se bornait pas à invoquer ses droits de citoyen, à montrer

que le professeur, hors du lycée, ne relève que du droit commun; il

énuméra toutes les calomnies proférées depuis dix ans par les soutiens

de l'Eglise contre l'enseignement universitaire; il se déclara fier

d'avoir mérité depuis ses débuts la haine des jésuites[212]. Le conseil

académique refusa de formuler un avis; mais au conseil de l'Université,

malgré l'opposition de Dubois, d'Ortolan, de Saint-Marc-Girardin, les

efforts de Cousin et de Giraud décidèrent la majorité à se prononcer

contre l'accusé. Celui-ci continua sa carrière de publiciste et, à

la veille du coup d'Etat, glorifia encore l'œuvre accomplie par

l'enseignement laïque[213].

[212] Mars 1850. Cf. Paul Raphael, _L'affaire Emile Deschanel_ (_La

Revue_, 1er février 1914).

[213] «Oui, qu'on le sache ou non, qu'on le veuille ou non, qu'on en

fasse un titre d'éloge ou de blâme, l'enseignement laïc et national,

malgré mille obstacles et mille entraves, résultant surtout de

l'hypocrisie de ses chefs, cet enseignement, animé d'une âme qui

n'est pas la leur, animé de l'esprit même du pays, a su faire, sous

la Restauration, des libéraux; sous la monarchie de Juillet, des

républicains; sous la République, des socialistes.» (_Liberté de

penser_, août 1851.)

La _Liberté de penser_ fit une guerre acharnée à Falloux devenu

ministre. Elle signala tous les dangers, toutes les arrière-pensées

de la loi sur l'enseignement proposée par lui. Elle dénonça les

mesures de sévérité contre les professeurs républicains, les abus de

pouvoir contre les universitaires israélites; elle montra l'esprit

de réaction faussant jusqu'aux examens[214]. S'intéressant beaucoup

à l'enseignement primaire, comme à la base nécessaire du régime

républicain, elle suivit toutes les étapes de la grande persécution

dirigée contre les instituteurs. Dans tous ces abus de pouvoir, les

rédacteurs découvrent l'action du clergé; ils commencent, comme on le

fera tant de fois désormais, à citer les formules hyperboliques de

Louis Veuillot pour montrer jusqu'où vont les prétentions de l'Eglise.

Parfois ces graves philosophes se permettent la raillerie, en résumant

les petits livres de propagande catholique ou en signalant une réclame

faite pour recommander une pâte aux gens bien pensants[215]. Pendant

quatre ans la _Liberté de penser_ offrit un organe aux intellectuels

républicains et fit l'apologie de l'enseignement laïque à tous les

degrés, semant ainsi des idées qui devaient germer plus tard.

[214] A propos de l'échec de Taine à l'agrégation, elle disait: «Il

est refusé parce qu'il a dédaigné les faciles déclamations sur la

providence, sur la morale religieuse et sur la nécessité d'un culte.»

(Septembre 1851.) Ces lignes, signées par Amédée Jacques, étaient du

jeune Prévost Paradol. (Taine, _Correspondance_, I, p. 127.)

[215] Janvier 1850.

La guerre entre le catholicisme et la libre pensée agitait aussi

la jeunesse du quartier latin. L'École Normale reçut en 1848 la

promotion brillante et fougueuse où figuraient Taine, About, Sarcey:

les catholiques y étaient dirigés par Barnave, un futur prêtre; les

républicains, beaucoup plus nombreux, avaient About comme chef. Taine,

déjà grave et silencieux, prenait part cependant quelquefois à ces

polémiques, par exemple en faisant une leçon très amère sur Bossuet.

Cette jeunesse vit avec indignation le directeur aimé de tous, Dubois,

remplacé par un inconnu qui avait mission de mater et de catholiciser

les normaliens; puis ce fut le sous-directeur, le sage Vacherot,

qui fut révoqué à propos d'une polémique avec l'abbé Gratry. La

surveillance minutieuse qui suivit ces jeunes gens, sortis de l'École

Normale, dans les collèges où ils débutaient, acheva de les exaspérer

contre le parti clérical[216].

[216] Sarcey, _Journal de Jeunesse_, pp. 43, 127, 131-2, 140, 150, et

_passim_. Cf. Georges Weill, _Histoire de l'enseignement secondaire_,

ch. VI.

En dehors des normaliens, d'autres étudiants du quartier latin, plus

hardis, plus démocrates, manifestaient bruyamment en faveur de la libre

pensée. Un de leurs principaux rendez-vous était le cours de Michelet

au Collège de France. On s'y réunissait longtemps avant l'heure de la

leçon; de jeunes républicains tels que Ranc et Jules Vallès étaient

là au premier rang, mêlés à quelques adversaires et à des curieux.

On entonnait en chœur la chanson de Béranger, _Hommes noirs, d'où

sortez-vous_, et les couplets socialistes de Pierre Dupont[217].

Le maître arrivait enfin et continuait son apostolat, interrompu

souvent par des applaudissements frénétiques. Mais au début de 1851 le

ministère suspendit son cours.

[217] Ranc, _Souvenirs_, p. 68.

C'est au quartier latin que demeurait aussi le jeune Renan. Outre les

deux articles de polémique cités plus haut, il publia dans la _Liberté

de penser_ une étude sur «Les historiens critiques de Jésus», qui

renfermait déjà en germe la grande œuvre de sa vie. En même temps

il composait, dans sa retraite studieuse, une profession de foi

philosophique: c'était un hymne à la science, et un long cri de guerre

contre les puissances auxquelles il avait réussi à se dérober, l'Église

et la théologie[218]. Mais un voyage en Italie éveilla l'artiste qui

dormait en lui, le calma, le détendit; à son retour il trouva son livre

«âpre, dogmatique, sectaire et dur»; il renonça donc à le publier, tout

en se préparant à propager les idées qui l'avaient inspiré[219].

[218] Ce livre, _L'Avenir de la Science_, finissait par une

invocation au Dieu qui avait eu jadis sa foi: «Adieu donc, ô Dieu

de ma jeunesse! Peut-être seras-tu celui de mon lit de mort. Adieu;

quoique tu m'aies trompé, je t'aime encore!»

[219] _L'Avenir de la Science_, avant-propos.

Un autre philosophe s'était déjà lancé dans la mêlée politique. Littré,

fils de jacobin, combattant de 1830, luttait avec la même ardeur pour

la république et pour la libre pensée; disciple d'Auguste Comte, il

conciliait l'amour pour la liberté avec l'attachement à la philosophie

positive. Dès 1849 il décrivit dans le _National_ la décadence du

catholicisme; la philosophie éclectique ne lui semblait pas valoir

davantage, si bien que les mesures immédiates à prendre étaient,

selon lui, la suppression du budget des cultes et la suppression

de l'Université. En 1851 Littré montra les progrès du socialisme

vainement combattus par les hommes qui avaient fait l'expédition de

Rome à l'extérieur, puis à l'intérieur; il réclama une alliance entre

positivistes, républicains et socialistes, afin de constituer le vrai

parti de l'ordre, et d'organiser la société nouvelle. Mais l'influence

de Littré ne devait s'exercer que plus tard sur une partie de la

jeunesse pensante[220].

[220] Ces articles sont réunis dans _Conservation, Révolution et

Positivisme_.

La propagande républicaine, faite par les professeurs de l'enseignement

secondaire dans la bourgeoisie, était menée dans le peuple par les

instituteurs. Le clergé, qui croyait depuis 1848 sa puissance bien

établie chez les paysans, vit avec surprise dans de nombreux villages

les instituteurs se dresser en face des curés. Très pauvres, vivant

au milieu des pauvres, mal vus des propriétaires depuis longtemps,

ils étaient disposés à réclamer des réformes sociales, à répéter les

formules de la presse contre la tyrannie des riches; on les accusa donc

de socialisme, d'autant plus que ce terme au sens alors très vague

pouvait être appliqué à toutes les théories démocratiques. On dénonça

les opinions dangereuses de ces «anticurés.» Il était impossible

pourtant de les soupçonner d'athéisme; à part une exception comme

Lefrançais, les instituteurs les plus belliqueux sont des déistes

convaincus. Malardier, le représentant du peuple à la Législative,

Pierre Vaux, le futur martyr de la réaction, invoquent Dieu en faveur

de la justice de leur cause; ils se réclament de Jésus, comme tous

les démocrates en 1848. Mais ils combattent le clergé qui les opprime

dans les villages, et qui se montre hostile au parti républicain.

Voyons les plus avancés; pénétrons dans le groupe d'instituteurs

et d'institutrices socialistes qui s'était formé à Paris, en 1850.

Pauline Roland, chez qui l'on se réunissait d'ordinaire, était

animée d'une foi ardente en Dieu; son amie Jeanne Deroin se laissait

attirer par le panthéisme; M. et Mme Bizet, les parents de l'auteur

de _Carmen_, étaient à la fois catholiques gallicans et proudhoniens.

Deux membres du groupe, Lefrançais et Perot, voulaient écarter les

formules métaphysiques, mais, pour ne pas se séparer des autres

militants, ils consentirent à signer un manifeste qui débutait en

affirmant l'existence de Dieu[221]. Cela n'empêcha pas les ministères

conservateurs de frapper les instituteurs à coups redoublés. La loi

provisoire que Parieu fit voter au début de 1850 mit les instituteurs

sous l'autorité des préfets. Ils furent déplacés, suspendus, destitués

par fournées[222]. L'autorité du clergé sur eux redevint plus forte que

jamais.

[221] Lefrançais, _Souvenirs d'un révolutionnaire_, p. 96. Arsène

Meunier qui avait fait depuis le 24 février une ardente propagande

républicaine, fut frappé, en même temps que Perot et Lefrançais, par

un jugement de 1850 qui leur interdit d'enseigner.

[222] Un préfet arrivant dans un nouveau département s'écria: «Il

faut que je révoque une vingtaine de ces misérables instituteurs.»

(Brouard, _Essai d'histoire de l'instruction primaire_, p. 80.)

Cette loi fut nommée la «petite loi», par opposition à la grande

loi sur l'enseignement qui a gardé dans l'histoire le nom de loi

Falloux: Il est inutile d'en refaire l'exposé[223]; notons seulement

dans quelles circonstances elle fut votée. Les républicains dès 1848

avaient accepté le principe de la liberté d'enseignement; mais les

catholiques à la Législative purent aller plus loin, grâce à l'adhésion

de Thiers et d'une majorité conservatrice qui voyait dans la religion

le meilleur appui de la propriété. Le projet rencontra de nombreux

adversaires. Un catholique universitaire qui appartenait à la majorité,

Wallon, montra le danger d'accorder aux écoles confessionnelles une

place qu'elles n'avaient point auparavant; un catholique de gauche,

Arnaud (de l'Ariège) s'indigna de voir une loi d'enseignement inspirée

par la peur. Parmi les républicains, le plus ardent fut Victor Hugo;

un magnifique éloge du sentiment religieux lui permit de flétrir par

antithèse, le parti clérical: son discours annonça que la nouvelle loi

couperait en deux l'âme nationale[224]. Mais en général la gauche, tout

en blâmant les concessions faites à l'Église, ne vit pas l'importance

de cette loi; elle croyait l'enseignement universitaire trop solidement

établi pour qu'on pût lui opposer une concurrence dangereuse.

D'ailleurs, malgré l'aggravation des conflits religieux, beaucoup de

ses membres estimaient toujours nécessaire de maintenir un lien entre

l'Église et la République.

[223] V. Henry Michel, _La loi Falloux_, 1906.

[224] L'orateur approuve la liberté d'enseignement, mais avec

une surveillance exercée par «l'Etat laïque, purement laïque,

exclusivement laïque.» Le parti clérical a étouffé l'Italie et

l'Espagne; il veut maintenant dominer la France en refoulant le

socialisme. «Il s'imagine que la France sera sauvée quand il aura

combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les

résistances matérielles, et qu'il aura mis un jésuite partout où il

n'y aura pas un gendarme.»

Au contraire, les événements survenus depuis le 24 février décidèrent

Edgar Quinet à demander la séparation de l'Église et de l'État[225].

Plus mêlé que Michelet à la politique pratique, représentant du peuple

à l'Assemblée Législative comme à la Constituante, il plaçait toujours

le problème religieux à la base des autres. Le culte de la France

démocratique, prêché dans ses cours du Collège de France, était de plus

en plus méconnu par une bourgeoisie désireuse de revenir aux croyances

du passé; il chercha donc un système qui permettrait à la démocratie

de grandir en échappant aux luttes confessionnelles. Son livre sur

_L'Enseignement du peuple_ est d'une importance capitale, car il a

donné le programme de l'école laïque.

[225] Parmi les rares partisans de la séparation à cette époque,

citons l'économiste Bastiat. Il la désirait à la fois pour des

raisons économiques et pour des raisons religieuses. Il était

injuste, à ses yeux, qu'un citoyen fût obligé de salarier, par

ses impôts, des cultes auxquels il ne croyait pas. Si chaque

religion était abandonnée à la bonne volonté de ses fidèles, la foi

renaîtrait, la fusion des sectes chrétiennes s'accomplirait. «Le

sacerdoce serait l'instrument de la religion, la religion ne serait

pas l'instrument du sacerdoce.» (_Œuvres_, VII, p. 360. Cf. p. 351.)

Les élections de 1849, dit Quinet, ont montré comment un peuple devenu

libre va au devant de la servitude volontaire; c'est que l'éducation

manque à notre pays. L'éducation nationale jusqu'ici reposait sur la

religion; mais puisque l'État reconnaît trois ou quatre religions

officielles, ce régime ne fournit plus le principe d'unité nécessaire

à une nation. La question est grave, beaucoup plus qu'on ne le croit.

La plupart des Français pensent que la vie politique se développe

indépendamment de la religion, que l'organisation adoptée par celle-ci

n'intéresse pas tous les citoyens; donc ils trouvent inutile de la

changer. Les pays où règnent ces idées font des révolutions politiques,

mais point de révolutions religieuses, parce qu'ils n'ont plus assez

de foi pour cela. Ils laissent ainsi le champ libre à la réaction, et

leur œuvre est toujours à recommencer: «une religion morte communique

infailliblement sa mort à l'État, au peuple qui y reste politiquement

et organiquement attaché». L'exemple de 1848 est là pour nous

éclairer: les républicains ont été heureux de voir les arbres de la

liberté offerts par les dames du Sacré-Cœur, bénis par les prêtres; ils

ont prodigué au clergé les faveurs et les prévenances. Voilà comment

l'expédition de Rome a été rendue possible.

Eh! bien, continue l'écrivain, puisque la France ne veut pas faire une

révolution religieuse, puisqu'elle tente cette entreprise étrangement

difficile de conserver à la fois le catholicisme et la liberté, une

seule méthode peut lui permettre d'arriver à un état de choses durable:

qu'elle accomplisse la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce doit

être une séparation complète, radicale; si le catholicisme demeure mêlé

à la vie de la république, il la corrompra. Il s'est combiné avec la

gloire sous l'Empire, avec le droit divin sous la Restauration, avec le

droit constitutionnel sous Louis-Philippe, avec le droit républicain en

1849; qui peut jurer qu'il ne se combinera point avec le socialisme?

Tous les régimes lui seront bons, pourvu qu'il domine. En face de lui,

c'est une nécessité de maintenir l'État fort et centralisé; chargeons

l'État d'organiser, à lui seul, l'école laïque. Comment confier

l'instruction à des clergés qui se combattent réciproquement? «Il y

aurait en France des sectes et point de nation». Comment aussi charger

le prêtre de collaborer avec l'instituteur? «L'instituteur laïque,

en intervenant dans l'Église, y fait entrer l'hérésie. Le prêtre, en

intervenant dans l'école, y fait entrer la servitude. Que faut-il donc

faire? Les séparer». La société laïque repose sur l'amour des citoyens

les uns pour les autres; elle est une «alliance pacifique de toutes

les croyances, de toutes les opinions, de toutes les sectes dans le

sein d'une même nation». Voilà le régime que l'instituteur doit faire

subsister, en disant aux enfants de confessions différentes: «vous

êtes tous enfants d'un même Dieu et d'une même patrie». L'école laïque

pourra ainsi ramener la paix en France, mettre fin aux haines qui

déchirent la génération actuelle[226].

[226] «Croyez-vous que ce serait un malheur irréparable pour votre

enfant de naître ainsi à la vie civile dans un sentiment de concorde,

de paix, d'alliance avec tous ses frères?... Nos lèvres ne peuvent

plus que maudire; nos paroles ne servent plus qu'à nous percer et à

nous repaître de nos propres blessures.» Que l'enfant ignore la haine.

Évitons, dit encore Edgar Quinet, de nous laisser décevoir par les

formules séduisantes que le clergé interprète à sa façon. La liberté,

qu'il invoque aujourd'hui, laisse les individus complètement isolés

en face d'une Église à laquelle l'État donne 40 millions; l'égalité

place l'instituteur laïque, abandonné par l'État, en présence de

l'ecclésiastique, protégé par l'Église. Napoléon, qui releva l'Église,

comprit le besoin de lui opposer l'Université, mais il affaiblit

celle-ci en la déclarant liée au dogme catholique[227]. Il faut

aujourd'hui supprimer le budget des cultes, proclamer l'enseignement

gratuit, séparer l'Église de l'État, faire l'école laïque. «Cette

idée si simple, je le sais, est encore prématurée; mais que mes amis

du moins ne la laissent pas retomber dans l'oubli. Quand le moment

viendra, que d'autres, plus heureux que moi, la popularisent et

l'appliquent». Jules Ferry devait réaliser le vœu d'Edgar Quinet[228].

[227] «Que fallait-il pour la mettre à merci? Qu'un évêque seulement

retirât son aumônier.»

[228] Jules Ferry installait en 1882 son successeur au ministère de

l'Instruction publique et lui disait en montrant un livre de Quinet,

peut-être _L'enseignement du peuple_: «c'est mon bréviaire». (Henry

Michel, _Le centenaire d'Edgar Quinet_, dans _Revue pédagogique_,

1903.)

CHAPITRE VI

La résistance à l'Empire clérical

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 8 / 27 段