décidait de tout, quand l'inquisition, la Saint-Barthélemy, la
torture empruntée du droit païen, le caprice d'un seul homme,
c'est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous
appeliez cela un royaume très chrétien! Et depuis, au contraire, que
la fraternité, l'égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en
plus à descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus
fort que l'épée et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage
ont cessé ou que l'on travaille à en abolir les restes, depuis
que la liberté individuelle consacrée devient le droit de toute
âme immortelle, depuis que ceux dont les pères se sont massacrés
se tendent désormais la main, c'est-à-dire, depuis que la pensée
chrétienne, sans doute trop faiblement encore, pénètre peu à peu les
institutions et devient comme la substance et l'aliment du droit
moderne, vous appelez cela un royaume athée!» (3e leçon).
La rude franchise de Quinet, de Michelet, contrastait avec les
transactions prudentes recherchées par la philosophie officielle.
Quinet voulut lui dire son fait, et en 1845, dans un nouveau cours, il
traça un portrait impitoyable de l'éclectisme. Celui-ci, né en 1815,
a toujours capitulé: avec la philosophie écossaise ou allemande, avec
la Charte, il a toujours cherché des compromis, comme aujourd'hui
avec l'Eglise. «Quel spectacle étrange et instructif que celui
d'une philosophie qui a perdu la foi en elle-même! Comme elle se
retire peu à peu de toutes les questions vitales! Comme le mouvement
l'effraye! Quelle appréhension de la lutte! Quelle circonspection,
quel tempérament de vieillard![174]» L'éclectisme veut faire de la
philosophie et de la religion deux puissances officielles, unies
seulement par des rapports diplomatiques; mais la vraie philosophie ne
peut pas négliger ces dogmes, ces mystères, ces cultes qui l'entourent.
Il faut une religion pour le peuple, disent les conservateurs; c'est
vrai, au sens profond du mot; mais si l'on accepte le sens où ils
l'entendent, la France demeurera coupée en deux nations éternellement
séparées. Voilà l'œuvre néfaste de cette école qui eut pourtant ses
jours de grandeur[175].
[174] _Le christianisme et la Révolution française_ (_Œuvres_, t. III,
p. 30).
[175] «Je dois m'éloigner de cette école, de cette pensée qui, dans
mes meilleures années, m'a souvent fait battre le cœur.» (_ibid._,
p. 40.)
Quant à l'Eglise, elle s'est révélée depuis 1789 comme l'ennemie de
la France nouvelle. En 1815, elle s'est réjouie de l'invasion, de
la défaite. «Qu'est-ce donc que ce prodige d'une Eglise qui se dit
nationale, et qui toujours se glorifie de ce qui nous désespère, et se
désespère de ce qui nous glorifie? Si nous périssons, elle s'élève;
si nous nous élevons, elle périt»[176]. Le catholicisme ne peut plus
être l'âme de la France. La Révolution le remplacera, car elle a un
caractère universel et religieux. Travaillons donc à l'avènement de
la démocratie, mais ne croyons pas le rendre plus facile en abaissant
le niveau moral du peuple. C'est en fortifiant les consciences que
nous accomplirons la révolution religieuse, sans laquelle toutes les
révolutions politiques resteront inutiles.
[176] _Ibid._, p. 259.
Les leçons et les ouvrages des deux grands polémistes eurent un
retentissement considérable. Ce n'était pas seulement la jeunesse
du quartier latin qui venait les acclamer au Collège de France et
faire taire l'opposition des catholiques. Les penseurs, les écrivains
d'esprit indépendant les encourageaient dans leur œuvre. Vigny écrivit
à Quinet pour le féliciter de son courage[177]. Quant à George Sand,
elle avait achevé, sous l'influence de Lamennais et de Pierre Leroux,
l'évolution qui la mena des croyances catholiques à la religion de
la démocratie. Lorsqu'elle écrivit à Michelet à propos de son livre,
_Le prêtre, la femme et la famille_, ce fut pour lui reprocher trop
de modération[178]. Les universitaires de gauche saluaient avec
reconnaissance le nom de leurs deux illustres défenseurs, et tâchaient
de leur faire écho dans des pamphlets documentés contre un clergé
asservi aux jésuites. Un professeur de Strasbourg, Génin, emprunta
les colonnes du grand journal républicain, le _National_, pour
énumérer, avec une précision impitoyable, les superstitions répandues
par le clergé dans les campagnes, les calomnies accumulées contre
l'enseignement laïque, les détails inconvenants et malpropres contenus
dans les livres destinés à l'enseignement des séminaires[179].
[177] V. Monin dans _Revue d'histoire littéraire de la France_, 1913,
p. 669.
[178] «Je trouve, lui écrivait-elle, que vous dépensez trop de force
et de génie à frapper sur trop peu de chose. Vous voulez réformer
l'Eglise et changer le prêtre; moi je ne veux ni de ces prêtres, ni
de cette Eglise.» (Monod, _Jules Michelet_, p. 353). Sur les opinions
de la grande romancière, v. Wladimir Karénine, _George Sand_, t. III,
p. 219 sqq.
[179] Génin, _Les Jésuites et l'Université_, 1844. Il accepte
d'ailleurs la suppression du monopole universitaire, pourvu que
l'Etat conserve la collation des grades, la surveillance des maisons
libres, et chasse les jésuites.
Quant au gouvernement, il demeura quelque temps déconcerté par
l'audace des deux écrivains. C'était l'enseignement de l'Etat qu'ils
défendaient; pouvait-on leur en faire un grief? D'ailleurs à cette
époque les professeurs de l'enseignement supérieur, suivant la
tradition inaugurée en 1828, traitaient en chaire les questions du
jour. A la Sorbonne, par exemple, Ozanam faisait de ses leçons de
littérature un cours d'apologétique. Mais les catholiques s'irritèrent
de l'ardente campagne menée au Collège de France; une pétition adressée
par eux à la Chambre des pairs provoqua un débat très vif en 1845.
Montalembert flétrit les deux professeurs, tout en ajoutant qu'il ne
réclamait contre eux aucun châtiment. Cousin lui répondit et se donna
un beau rôle en prenant la défense des hommes qui avaient combattu
l'éclectisme; tout en désapprouvant leurs exagérations, il invoqua la
liberté traditionnelle du Collège de France et montra que la cause de
tout ce désordre était dans la réaction catholique, dans l'impunité
laissée aux jésuites[180]. Néanmoins le gouvernement de Guizot et de
Salvandy ne voulut pas laisser le terrain libre aux adversaires de
l'Eglise. Quinet faisait un cours «de littérature et institutions de
l'Europe méridionale»; invité à rayer le mot _institutions_, il refusa
et préféra suspendre son enseignement en 1846. Michelet continua seul,
avec la même ardeur; mais en janvier 1848 un ordre ministériel vint lui
interdire de continuer ses leçons[181].
[180] Cette réaction, dit-il, fortifiée, «je ne dirai pas par la
complicité, mais par la complaisance inexplicable du gouvernement,
s'attaque avec une violence inouïe à toutes les institutions où
fleurissent la science et l'enseignement laïques». (14 avril 1845).
[181] Ce cours de 1847 se trouve dans _Une année du Collège de
France_, avec les leçons préparées et non professées.
Les deux professeurs démocrates étonnaient par leur audace la société
parisienne. Plus grande encore fut la hardiesse de deux écrivains
contemporains; l'un était un ancien prêtre ultramontain, l'autre avait
grandi sans aucune éducation religieuse; tous deux se rencontrèrent
dans une condamnation sans réserve du catholicisme. C'étaient Lamennais
et Proudhon.
Lamennais avait écrit dans les _Paroles d'un Croyant_ le manifeste de
la démocratie chrétienne, ou plutôt de la démocratie évangélique. Son
livre avait soulevé l'enthousiasme des foules, de tous ces ouvriers
inquiets et révolutionnaires qui invoquaient Jésus en combattant la
bourgeoisie; le grand pamphlétaire blâmait l'alliance du clergé avec
le despotisme, sans attaquer l'Église, la religion elle-même. Grégoire
XVI, le pape ami de l'autorité, consacra une encyclique spéciale à
condamner ces doctrines démagogiques. Lamennais qui n'avait jamais
redouté les puissances, devint alors plus hardi vis-à-vis de lui-même:
les _Affaires de Rome_, qui racontaient les déceptions éprouvées lors
de son voyage dans la capitale chrétienne, se terminèrent par l'exposé
de sa rupture définitive avec le catholicisme. Les peuples, dit-il,
sauront triompher des rois; comme le christianisme prêche l'amour, la
justice, l'égalité, c'est vers lui qu'ils tourneront de nouveau leurs
regards. Mais «qu'on ne s'imagine pas que le christianisme auquel ils
se rattacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le
nom de catholicisme»[182]; ce ne sera pas non plus le protestantisme,
«système bâtard, inconséquent, étroit». Une transformation religieuse
deviendra nécessaire.
[182] _Affaires de Rome_, p. 302.
La pensée de Lamennais demeurait encore hésitante sur la nature
de cette transformation. Dans les années suivantes il est de plus
en plus attiré par la politique; pour lui elle signifie surtout
l'éducation morale du peuple; c'est ainsi que le _Livre du peuple_
est un recueil de conseils pour les prolétaires et leur signale les
devoirs religieux parmi les obligations essentielles de l'homme. Puis
viennent les pamphlets politiques, la guerre contre le pouvoir, la
condamnation de 1841. Pendant le séjour de Lamennais à Sainte-Pélagie
parurent les _Discussions critiques_; elles marquent une nouvelle
étape dans sa carrière: désormais il ne croit plus au surnaturel.
Celui-ci autrefois servait à expliquer toutes choses; il a reculé sans
cesse, ne conservant plus aujourd'hui que le domaine religieux; mais
celui-là aussi lui sera enlevé. Le miracle n'a plus de valeur devant
la raison[183]. «Il faut renoncer à l'hypothèse d'une intervention
surnaturelle de Dieu, hypothèse qui ne saurait soutenir un examen
sérieux»[184]. La doctrine du surnaturel a conduit de Maistre à
glorifier la tyrannie et les supplices, Bonald à ne permettre que la
résistance passive[185].
[183] «Il y a des miracles quand on y croit, ils disparaissent quand
on n'y croit plus» (p. 64).
[184] P. 96.
[185] «La résistance passive est la résistance du cou à la hache qui
tombe dessus» (p. 181).
Lamennais s'appliqua désormais à préciser la religion telle qu'il
l'entendait. Dégagée de toute notion surnaturelle, ce n'était pourtant
pas la simple religion naturelle au sens du dix-huitième siècle. Elle
reposera sur la révélation, c'est-à-dire sur la vision directe que
possède la raison humaine; elle aura un dogme et un culte simplifiés;
enfin le clergé disparaîtra. Ces idées, Lamennais y demeura fidèle
jusqu'au bout; malgré toutes les sollicitations, il ne voulut pas
laisser un prêtre approcher de son lit de mort[186].
[186] V. Boutard, _Lamennais_, III, p. 361 sqq; Duine, _La Mennais_.
Proudhon était encore jeune et peu connu quand, après ses premiers
écrits économiques, il publia _De la création de l'ordre dans
l'humanité_. Par un emprunt manifeste à la doctrine d'Auguste Comte,
il distingue trois époques, la Religion, la Philosophie, la Science.
La Religion, ne peut convenir qu'à des peuples encore enfants. «La
Religion est hostile à la science et au progrès: cette proposition,
qu'on pourrait croire dictée par l'impiété et la haine, est presque
un article de foi[187]». Les mythes religieux n'attestent que la
faiblesse de la pensée. La religion ne sert pas non plus au progrès
moral; ce n'est qu'un moyen de maîtriser les volontés. Stérile par
elle-même, elle n'a pu vivre qu'en faisant des emprunts autrefois à la
politique et au droit, aujourd'hui à la science et à la philologie.
«L'homme est destiné à vivre sans religion[188]». Sans doute on use,
on abuse aujourd'hui du style religieux et mystique[189]; on parle
sans cesse de Jésus, mais c'est pour en faire un homme: «le peuple,
qui persiste à se dire chrétien, se trouve tout à coup déiste[190]».
C'est une triste chose que cette agonie du christianisme[191]; elle va
même trop vite; mais ne croyons pas qu'il soit possible de ressusciter
la religion. «Jadis, après avoir béni notre naissance, elle priait sur
notre cercueil; sachons aujourd'hui lui rendre les derniers devoirs».
Oublions les maux qu'elle a causés pour ne nous rappeler que ses
bienfaits passés et présents[192].
[187] _Œuvres_, III, p. 10.
[188] P. 26.
[189] Proudhon fait une amusante parodie de ce style dans ses
apostrophes à Lamennais, à Genoude, aux abbés fondateurs de cultes,
comme Constant et Châtel, et à l'archevêque de Paris.
[190] P. 29.
[191] «Je ne saurais dire quelle triste et douloureuse impression
produisit d'abord, sur mon cœur le spectacle de cette agonie. Je
voyais un peuple irréligieux avant d'être instruit, un gouvernement
que rien d'éternel, rien d'absolu ne soutenait; une société pour
qui l'ordre était une convention, le vice et la vertu des idées
arbitraires, le passé du genre humain un long mensonge: et cette
situation sans exemple, cet avenir sans providence m'effrayaient.
Mais je me rassurai bientôt en démêlant dans les faits les plus
vulgaires, et les causes secrètes des révolutions religieuses, et
les éléments d'un ordre merveilleux, qui se laissait d'autant moins
apercevoir qu'il était plus près de moi. Alors je me dis que le temps
était venu d'aider au travail de la nature, et de procurer, par tous
les moyens que la raison avoue, la dernière crise de la société»
(p. 33).
[192] «Combien elle embellit nos plaisirs et nos fêtes! quel parfum
de poésie elle répandait sur nos moindres actions! Comme elle sut
ennoblir le travail, rendre la douleur légère, humilier l'orgueil du
riche et relever la dignité du pauvre! Que de courages elle échauffa
de ses flammes! que de vertus elle fit éclore! que de dévouements
elle suscita! quel torrent d'amour elle versa au cœur des Thérèse,
des François de Sales, des Vincent de Paul, des Fénelon; et de quel
lien fraternel elle embrassa les peuples, en confondant dans ses
traditions et ses prières les temps, les langues et les races! Avec
quelle tendresse elle consacra notre berceau, et de quelle grandeur
elle accompagna nos derniers instants! Quelle chasteté délicieuse
elle mit entre les époux!... La Religion a créé des types auxquels
la science n'ajoutera rien: heureux si nous apprenons de celle-ci à
réaliser en nous l'idéal que nous a montré la première» (p. 35).
L'écrivain qui trouvait un magnifique langage pour exalter ces
bienfaits parle de la religion avec beaucoup plus de dureté quelques
années plus tard. La religiosité des hommes détachés du catholicisme ne
lui plaît pas davantage[193]. C'est à Dieu qu'il faut s'attaquer, dit
Proudhon: pourquoi ne nous a-t-il point avertis? pourquoi nous a-t-il
abandonnés à notre logique imparfaite? pourquoi nous a-t-il soumis à
la torture du doute universel? «Dieu, c'est sottise et lâcheté; Dieu,
c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère; Dieu,
c'est le mal». L'homme de conscience et de réflexion doit s'imposer
l'athéisme[194], et pourtant il faut reconnaître que nous avons de la
difficulté à nous passer de Dieu, et que notre conscience le suppose
involontairement.
[193] «C'est la mode aujourd'hui de parler à tout propos de Dieu et
de déclamer contre le pape; d'invoquer la Providence et de bafouer
l'Eglise.» (_Système des contradictions économiques_, I, p. 326).
[194] Je sais «que l'athéisme pratique doit être désormais la loi de
mon cœur et de ma raison..., que le retour à Dieu par la religion,
la paresse, l'ignorance ou la soumission, est un attentat contre
moi-même.» (_ibid._, I, p. 375.)
Les hardiesses d'un Michelet ou d'un Lamennais, les audaces plus
grandes encore de Proudhon étonnaient, scandalisaient la plupart de
leurs contemporains. Le monde politique, nous l'avons vu, n'allait pas
plus loin que le gallicanisme de Thiers ou de Dupin. Quand un jeune
pair à tendances révolutionnaires, d'Alton-Shée, vint dire à la haute
Assemblée qu'il n'était ni catholique ni chrétien, c'est à grand'peine
qu'une revue d'avant-garde consentit à publier un article où il
développait ces paroles; et un disciple attardé du dix-huitième siècle,
le vieux Lasteyrie, fut seul à venir le féliciter de sa franchise[195].
Le monde savant ne voulait pas non plus rompre avec la tradition
religieuse. Les idées de Strauss, malgré les traductions de Boutteville
et de Littré, passaient inaperçues en France; un seul homme en avait
parlé avec détail, pour les réfuter: c'était Edgar Quinet, qui reprocha
au philosophe allemand de méconnaître la puissante individualité de
Jésus[196]. La critique biblique demeurait défendue; un élève de
l'Ecole Normale fut très mal noté pour avoir osé nier l'authenticité
du Pentateuque[197]. La critique des légendes pieuses du moyen âge
demeurait également inconnue; à peine pourrait-on citer un jeune
érudit de cette époque, Alfred Maury, qui l'ait abordée dans un esprit
vraiment scientifique[198]. La bourgeoisie défendait la religion par
mode, par entraînement romantique, par intérêt aussi. Un observateur
intelligent, Rémusat, raille cette société «qui n'adopte des traditions
saintes que comme des garanties de tranquillité, et qui rebâtirait
le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau d'or[199]». Le
peuple ne songe point à rompre avec la religion: il suffit de lire
l'_Atelier_, le principal des journaux ouvriers, pour voir que ses
rédacteurs sont avec la même passion catholiques et anticléricaux[200].
L'idée laïque avait à la veille de 1848 des partisans convaincus,
mais presque tous disposés, comme les ministres de Louis-Philippe, à
s'entendre avec l'Eglise.
[195] D'Alton-Shée, _Mémoires_, II, p. 338.
[196] Il le rappela dans sa lettre à l'archevêque de Paris, en 1843.
L'année précédente déjà il avait signalé l'indifférence du clergé
français devant la critique nouvelle (_La controverse nouvelle_ dans
_Œuvres_, t. II).
[197] _Annuaire_ de l'Ecole Normale Supérieure, 1902, notice sur
Perrens.
[198] V. ses études de 1843 sur les fées et sur les légendes pieuses.
Michel Bréal a montré que Maury fut vraiment un précurseur. (Alfred
Maury, _Croyances et légendes du moyen âge_, 1896, préface.)
[199] _Passé et présent_, introduction.
[200] V. Cuvillier, _L'Atelier_, 1914. A Lyon, par contre, les
ouvriers ne pratiquaient plus. (Proudhon, _Correspondance_, II,
p. 134.)
CHAPITRE V
L'esprit laïque sous la seconde République
La république de 1848, à ses débuts, sembla destinée à réaliser
l'alliance du catholicisme et de la démocratie. Le gouvernement
provisoire avait parmi ses membres Lamartine, le grand poète chrétien.
Le ministre de l'instruction publique, un ancien saint-simonien,
Hippolyte Carnot, déclara que le règne de l'Évangile était arrivé; ses
circulaires invitaient les évêques à seconder les premiers efforts
de la démocratie. Le clergé répondit à cet appel en bénissant les
arbres de la liberté; la plupart des prélats, dans leurs mandements,
proclamèrent l'adhésion de l'Eglise au gouvernement nouveau. Un groupe
de catholiques voulut faire de cette adhésion la base de sa politique;
l'abbé Maret, le célèbre théologien gallican, décida Lacordaire et
Ozanam à fonder avec lui _l'Ère nouvelle_, qui recommandait «une
alliance décidée, hautement avouée avec la démocratie». Mais Dupanloup,
Veuillot, Montalembert s'entendirent pour combattre ces tendances; ils
amenèrent le clergé avec ses amis politiques à soutenir «le grand parti
de l'ordre». Cet appui sans réserve donné aux idées conservatrices
indigna les hommes de gauche; dès 1850 la rupture était accomplie entre
catholiques et républicains.
Ce résultat était prévu, annoncé depuis deux ans par une revue, la
_Liberté de penser_, qui groupa dans un effort commun la plupart
des défenseurs de l'idéal laïque. Cette revue avait commencé à
paraître à la fin de 1847; les fondateurs, Amédée Jacques et Jules
Simon, appartenaient à la gauche de l'éclectisme. Leurs opinions
philosophiques faisaient d'eux les disciples de Cousin: la grandeur et
la vérité du spiritualisme, la démonstration de Dieu par la raison, la
morale fondée sur la croyance à l'Être suprême et à l'immortalité de
l'âme, autant d'idées qu'ils acceptaient avec une entière conviction.
Mais sa politique leur déplaisait: Jules Simon avec sa finesse habile,
avait réussi à s'accommoder assez bien de l'autorité despotique du
maître, mais il était républicain de vieille date et ne le cachait
pas; Jacques, personnage indépendant et peu docile, en avait assez de
la discipline imposée par le chef de l'éclectisme à ses élèves. Même
la brillante défense de l'Université par Cousin devant la Chambre des
pairs avait laissé chez les philosophes indépendants une impression
fâcheuse. «Ils sentaient que, sur certains points, on les avait trop
défendus. On avait trop complètement établi leur sagesse. Ils étaient à
la fois sauvés et déshonorés»[201]. Jacques et Jules Simon créèrent une
revue pour défendre, comme l'indiquait le titre, la liberté de penser à
la fois contre l'Eglise et contre l'orthodoxie gouvernementale.
[201] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 151. Rappelons les paroles de
Cousin à la Chambre des pairs en 1843: «Je vous affirme qu'à l'heure
où je parle, il ne s'enseigne dans aucun cours du royaume une seule
proposition qui puisse porter atteinte directement ou indirectement
aux principes de la religion catholique, sur laquelle est fondé
l'enseignement non seulement philosophique, mais tout l'enseignement
de l'Université.»
Trois numéros du recueil avaient paru quand survint la révolution
de Février. Les rédacteurs avaient combattu la politique de Guizot,
préconisé la réforme électorale, demandé la liberté complète; ils se
rallièrent tout naturellement à la république. La _Liberté de penser_
allait désormais rester jusqu'à son dernier jour un des plus fermes
appuis du gouvernement républicain. Ce gouvernement, presque tous ses
amis dans les premiers jours espéraient le voir fortifié par l'alliance
avec l'Eglise. La revue se chargea aussitôt de détruire leur illusion;
elle publia l'article d'un jeune homme inconnu, Ernest Renan, sur le
«libéralisme clérical»[202].
[202] Cet article, paru dans le numéro de mai 1848, a été réimprimé
dans les _Questions contemporaines_, de Renan.
«Des moines transformés en ardents démocrates, écrit Renan, les anciens
alliés de la noblesse devenus plus républicains que le tiers état, des
prêtres bénissant l'arbre qu'ils ont tant de fois maudit, et traitant
de tyrannie le gouvernement qu'ils avaient d'abord traité d'anarchie,
voilà les miracles que cette année nous réservait». Certes, l'Eglise
peut se réjouir d'une révolution qui chasse le roi usurpateur, qui
facilitera peut-être le retour du roi légitime; quant à s'entendre avec
la démocratie moderne, elle ne le peut pas. La doctrine catholique
repousse la souveraineté du peuple et justifie le droit divin des
rois. La démocratie, qui existait dans l'organisation primitive du
catholicisme, a été supprimée peu à peu et remplacée par une hiérarchie
rigoureuse. Quant à la tolérance, l'Eglise ne saurait l'admettre; elle
affirme que la vraie religion est imposée par l'évidence, que l'erreur
vient seulement de l'irréflextion ou de la mauvaise foi; donc le
mécréant est damné. «Or, on est bien près de brûler dans ce monde-ci
les gens que l'on brûle dans l'autre... Toutes les fois que l'Eglise
le pourra sans danger, elle persécutera, et sera conséquente en
persécutant. Rien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les
âmes». Les catholiques libéraux, qui ne le comprennent pas, démontrent
simplement leur ignorance[203].
[203] «Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules, mais
non les néocatholiques. L'ignorance profonde où l'on est en France,
en dehors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théologie, a
seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de
contradictions.»