[173] «Quand la force régnait à la place de l'âme, quand l'épée

décidait de tout, quand l'inquisition, la Saint-Barthélemy, la

torture empruntée du droit païen, le caprice d'un seul homme,

c'est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous

appeliez cela un royaume très chrétien! Et depuis, au contraire, que

la fraternité, l'égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en

plus à descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus

fort que l'épée et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage

ont cessé ou que l'on travaille à en abolir les restes, depuis

que la liberté individuelle consacrée devient le droit de toute

âme immortelle, depuis que ceux dont les pères se sont massacrés

se tendent désormais la main, c'est-à-dire, depuis que la pensée

chrétienne, sans doute trop faiblement encore, pénètre peu à peu les

institutions et devient comme la substance et l'aliment du droit

moderne, vous appelez cela un royaume athée!» (3e leçon).

La rude franchise de Quinet, de Michelet, contrastait avec les

transactions prudentes recherchées par la philosophie officielle.

Quinet voulut lui dire son fait, et en 1845, dans un nouveau cours, il

traça un portrait impitoyable de l'éclectisme. Celui-ci, né en 1815,

a toujours capitulé: avec la philosophie écossaise ou allemande, avec

la Charte, il a toujours cherché des compromis, comme aujourd'hui

avec l'Eglise. «Quel spectacle étrange et instructif que celui

d'une philosophie qui a perdu la foi en elle-même! Comme elle se

retire peu à peu de toutes les questions vitales! Comme le mouvement

l'effraye! Quelle appréhension de la lutte! Quelle circonspection,

quel tempérament de vieillard![174]» L'éclectisme veut faire de la

philosophie et de la religion deux puissances officielles, unies

seulement par des rapports diplomatiques; mais la vraie philosophie ne

peut pas négliger ces dogmes, ces mystères, ces cultes qui l'entourent.

Il faut une religion pour le peuple, disent les conservateurs; c'est

vrai, au sens profond du mot; mais si l'on accepte le sens où ils

l'entendent, la France demeurera coupée en deux nations éternellement

séparées. Voilà l'œuvre néfaste de cette école qui eut pourtant ses

jours de grandeur[175].

[174] _Le christianisme et la Révolution française_ (_Œuvres_, t. III,

p. 30).

[175] «Je dois m'éloigner de cette école, de cette pensée qui, dans

mes meilleures années, m'a souvent fait battre le cœur.» (_ibid._,

p. 40.)

Quant à l'Eglise, elle s'est révélée depuis 1789 comme l'ennemie de

la France nouvelle. En 1815, elle s'est réjouie de l'invasion, de

la défaite. «Qu'est-ce donc que ce prodige d'une Eglise qui se dit

nationale, et qui toujours se glorifie de ce qui nous désespère, et se

désespère de ce qui nous glorifie? Si nous périssons, elle s'élève;

si nous nous élevons, elle périt»[176]. Le catholicisme ne peut plus

être l'âme de la France. La Révolution le remplacera, car elle a un

caractère universel et religieux. Travaillons donc à l'avènement de

la démocratie, mais ne croyons pas le rendre plus facile en abaissant

le niveau moral du peuple. C'est en fortifiant les consciences que

nous accomplirons la révolution religieuse, sans laquelle toutes les

révolutions politiques resteront inutiles.

[176] _Ibid._, p. 259.

Les leçons et les ouvrages des deux grands polémistes eurent un

retentissement considérable. Ce n'était pas seulement la jeunesse

du quartier latin qui venait les acclamer au Collège de France et

faire taire l'opposition des catholiques. Les penseurs, les écrivains

d'esprit indépendant les encourageaient dans leur œuvre. Vigny écrivit

à Quinet pour le féliciter de son courage[177]. Quant à George Sand,

elle avait achevé, sous l'influence de Lamennais et de Pierre Leroux,

l'évolution qui la mena des croyances catholiques à la religion de

la démocratie. Lorsqu'elle écrivit à Michelet à propos de son livre,

_Le prêtre, la femme et la famille_, ce fut pour lui reprocher trop

de modération[178]. Les universitaires de gauche saluaient avec

reconnaissance le nom de leurs deux illustres défenseurs, et tâchaient

de leur faire écho dans des pamphlets documentés contre un clergé

asservi aux jésuites. Un professeur de Strasbourg, Génin, emprunta

les colonnes du grand journal républicain, le _National_, pour

énumérer, avec une précision impitoyable, les superstitions répandues

par le clergé dans les campagnes, les calomnies accumulées contre

l'enseignement laïque, les détails inconvenants et malpropres contenus

dans les livres destinés à l'enseignement des séminaires[179].

[177] V. Monin dans _Revue d'histoire littéraire de la France_, 1913,

p. 669.

[178] «Je trouve, lui écrivait-elle, que vous dépensez trop de force

et de génie à frapper sur trop peu de chose. Vous voulez réformer

l'Eglise et changer le prêtre; moi je ne veux ni de ces prêtres, ni

de cette Eglise.» (Monod, _Jules Michelet_, p. 353). Sur les opinions

de la grande romancière, v. Wladimir Karénine, _George Sand_, t. III,

p. 219 sqq.

[179] Génin, _Les Jésuites et l'Université_, 1844. Il accepte

d'ailleurs la suppression du monopole universitaire, pourvu que

l'Etat conserve la collation des grades, la surveillance des maisons

libres, et chasse les jésuites.

Quant au gouvernement, il demeura quelque temps déconcerté par

l'audace des deux écrivains. C'était l'enseignement de l'Etat qu'ils

défendaient; pouvait-on leur en faire un grief? D'ailleurs à cette

époque les professeurs de l'enseignement supérieur, suivant la

tradition inaugurée en 1828, traitaient en chaire les questions du

jour. A la Sorbonne, par exemple, Ozanam faisait de ses leçons de

littérature un cours d'apologétique. Mais les catholiques s'irritèrent

de l'ardente campagne menée au Collège de France; une pétition adressée

par eux à la Chambre des pairs provoqua un débat très vif en 1845.

Montalembert flétrit les deux professeurs, tout en ajoutant qu'il ne

réclamait contre eux aucun châtiment. Cousin lui répondit et se donna

un beau rôle en prenant la défense des hommes qui avaient combattu

l'éclectisme; tout en désapprouvant leurs exagérations, il invoqua la

liberté traditionnelle du Collège de France et montra que la cause de

tout ce désordre était dans la réaction catholique, dans l'impunité

laissée aux jésuites[180]. Néanmoins le gouvernement de Guizot et de

Salvandy ne voulut pas laisser le terrain libre aux adversaires de

l'Eglise. Quinet faisait un cours «de littérature et institutions de

l'Europe méridionale»; invité à rayer le mot _institutions_, il refusa

et préféra suspendre son enseignement en 1846. Michelet continua seul,

avec la même ardeur; mais en janvier 1848 un ordre ministériel vint lui

interdire de continuer ses leçons[181].

[180] Cette réaction, dit-il, fortifiée, «je ne dirai pas par la

complicité, mais par la complaisance inexplicable du gouvernement,

s'attaque avec une violence inouïe à toutes les institutions où

fleurissent la science et l'enseignement laïques». (14 avril 1845).

[181] Ce cours de 1847 se trouve dans _Une année du Collège de

France_, avec les leçons préparées et non professées.

Les deux professeurs démocrates étonnaient par leur audace la société

parisienne. Plus grande encore fut la hardiesse de deux écrivains

contemporains; l'un était un ancien prêtre ultramontain, l'autre avait

grandi sans aucune éducation religieuse; tous deux se rencontrèrent

dans une condamnation sans réserve du catholicisme. C'étaient Lamennais

et Proudhon.

Lamennais avait écrit dans les _Paroles d'un Croyant_ le manifeste de

la démocratie chrétienne, ou plutôt de la démocratie évangélique. Son

livre avait soulevé l'enthousiasme des foules, de tous ces ouvriers

inquiets et révolutionnaires qui invoquaient Jésus en combattant la

bourgeoisie; le grand pamphlétaire blâmait l'alliance du clergé avec

le despotisme, sans attaquer l'Église, la religion elle-même. Grégoire

XVI, le pape ami de l'autorité, consacra une encyclique spéciale à

condamner ces doctrines démagogiques. Lamennais qui n'avait jamais

redouté les puissances, devint alors plus hardi vis-à-vis de lui-même:

les _Affaires de Rome_, qui racontaient les déceptions éprouvées lors

de son voyage dans la capitale chrétienne, se terminèrent par l'exposé

de sa rupture définitive avec le catholicisme. Les peuples, dit-il,

sauront triompher des rois; comme le christianisme prêche l'amour, la

justice, l'égalité, c'est vers lui qu'ils tourneront de nouveau leurs

regards. Mais «qu'on ne s'imagine pas que le christianisme auquel ils

se rattacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le

nom de catholicisme»[182]; ce ne sera pas non plus le protestantisme,

«système bâtard, inconséquent, étroit». Une transformation religieuse

deviendra nécessaire.

[182] _Affaires de Rome_, p. 302.

La pensée de Lamennais demeurait encore hésitante sur la nature

de cette transformation. Dans les années suivantes il est de plus

en plus attiré par la politique; pour lui elle signifie surtout

l'éducation morale du peuple; c'est ainsi que le _Livre du peuple_

est un recueil de conseils pour les prolétaires et leur signale les

devoirs religieux parmi les obligations essentielles de l'homme. Puis

viennent les pamphlets politiques, la guerre contre le pouvoir, la

condamnation de 1841. Pendant le séjour de Lamennais à Sainte-Pélagie

parurent les _Discussions critiques_; elles marquent une nouvelle

étape dans sa carrière: désormais il ne croit plus au surnaturel.

Celui-ci autrefois servait à expliquer toutes choses; il a reculé sans

cesse, ne conservant plus aujourd'hui que le domaine religieux; mais

celui-là aussi lui sera enlevé. Le miracle n'a plus de valeur devant

la raison[183]. «Il faut renoncer à l'hypothèse d'une intervention

surnaturelle de Dieu, hypothèse qui ne saurait soutenir un examen

sérieux»[184]. La doctrine du surnaturel a conduit de Maistre à

glorifier la tyrannie et les supplices, Bonald à ne permettre que la

résistance passive[185].

[183] «Il y a des miracles quand on y croit, ils disparaissent quand

on n'y croit plus» (p. 64).

[184] P. 96.

[185] «La résistance passive est la résistance du cou à la hache qui

tombe dessus» (p. 181).

Lamennais s'appliqua désormais à préciser la religion telle qu'il

l'entendait. Dégagée de toute notion surnaturelle, ce n'était pourtant

pas la simple religion naturelle au sens du dix-huitième siècle. Elle

reposera sur la révélation, c'est-à-dire sur la vision directe que

possède la raison humaine; elle aura un dogme et un culte simplifiés;

enfin le clergé disparaîtra. Ces idées, Lamennais y demeura fidèle

jusqu'au bout; malgré toutes les sollicitations, il ne voulut pas

laisser un prêtre approcher de son lit de mort[186].

[186] V. Boutard, _Lamennais_, III, p. 361 sqq; Duine, _La Mennais_.

Proudhon était encore jeune et peu connu quand, après ses premiers

écrits économiques, il publia _De la création de l'ordre dans

l'humanité_. Par un emprunt manifeste à la doctrine d'Auguste Comte,

il distingue trois époques, la Religion, la Philosophie, la Science.

La Religion, ne peut convenir qu'à des peuples encore enfants. «La

Religion est hostile à la science et au progrès: cette proposition,

qu'on pourrait croire dictée par l'impiété et la haine, est presque

un article de foi[187]». Les mythes religieux n'attestent que la

faiblesse de la pensée. La religion ne sert pas non plus au progrès

moral; ce n'est qu'un moyen de maîtriser les volontés. Stérile par

elle-même, elle n'a pu vivre qu'en faisant des emprunts autrefois à la

politique et au droit, aujourd'hui à la science et à la philologie.

«L'homme est destiné à vivre sans religion[188]». Sans doute on use,

on abuse aujourd'hui du style religieux et mystique[189]; on parle

sans cesse de Jésus, mais c'est pour en faire un homme: «le peuple,

qui persiste à se dire chrétien, se trouve tout à coup déiste[190]».

C'est une triste chose que cette agonie du christianisme[191]; elle va

même trop vite; mais ne croyons pas qu'il soit possible de ressusciter

la religion. «Jadis, après avoir béni notre naissance, elle priait sur

notre cercueil; sachons aujourd'hui lui rendre les derniers devoirs».

Oublions les maux qu'elle a causés pour ne nous rappeler que ses

bienfaits passés et présents[192].

[187] _Œuvres_, III, p. 10.

[188] P. 26.

[189] Proudhon fait une amusante parodie de ce style dans ses

apostrophes à Lamennais, à Genoude, aux abbés fondateurs de cultes,

comme Constant et Châtel, et à l'archevêque de Paris.

[190] P. 29.

[191] «Je ne saurais dire quelle triste et douloureuse impression

produisit d'abord, sur mon cœur le spectacle de cette agonie. Je

voyais un peuple irréligieux avant d'être instruit, un gouvernement

que rien d'éternel, rien d'absolu ne soutenait; une société pour

qui l'ordre était une convention, le vice et la vertu des idées

arbitraires, le passé du genre humain un long mensonge: et cette

situation sans exemple, cet avenir sans providence m'effrayaient.

Mais je me rassurai bientôt en démêlant dans les faits les plus

vulgaires, et les causes secrètes des révolutions religieuses, et

les éléments d'un ordre merveilleux, qui se laissait d'autant moins

apercevoir qu'il était plus près de moi. Alors je me dis que le temps

était venu d'aider au travail de la nature, et de procurer, par tous

les moyens que la raison avoue, la dernière crise de la société»

(p. 33).

[192] «Combien elle embellit nos plaisirs et nos fêtes! quel parfum

de poésie elle répandait sur nos moindres actions! Comme elle sut

ennoblir le travail, rendre la douleur légère, humilier l'orgueil du

riche et relever la dignité du pauvre! Que de courages elle échauffa

de ses flammes! que de vertus elle fit éclore! que de dévouements

elle suscita! quel torrent d'amour elle versa au cœur des Thérèse,

des François de Sales, des Vincent de Paul, des Fénelon; et de quel

lien fraternel elle embrassa les peuples, en confondant dans ses

traditions et ses prières les temps, les langues et les races! Avec

quelle tendresse elle consacra notre berceau, et de quelle grandeur

elle accompagna nos derniers instants! Quelle chasteté délicieuse

elle mit entre les époux!... La Religion a créé des types auxquels

la science n'ajoutera rien: heureux si nous apprenons de celle-ci à

réaliser en nous l'idéal que nous a montré la première» (p. 35).

L'écrivain qui trouvait un magnifique langage pour exalter ces

bienfaits parle de la religion avec beaucoup plus de dureté quelques

années plus tard. La religiosité des hommes détachés du catholicisme ne

lui plaît pas davantage[193]. C'est à Dieu qu'il faut s'attaquer, dit

Proudhon: pourquoi ne nous a-t-il point avertis? pourquoi nous a-t-il

abandonnés à notre logique imparfaite? pourquoi nous a-t-il soumis à

la torture du doute universel? «Dieu, c'est sottise et lâcheté; Dieu,

c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère; Dieu,

c'est le mal». L'homme de conscience et de réflexion doit s'imposer

l'athéisme[194], et pourtant il faut reconnaître que nous avons de la

difficulté à nous passer de Dieu, et que notre conscience le suppose

involontairement.

[193] «C'est la mode aujourd'hui de parler à tout propos de Dieu et

de déclamer contre le pape; d'invoquer la Providence et de bafouer

l'Eglise.» (_Système des contradictions économiques_, I, p. 326).

[194] Je sais «que l'athéisme pratique doit être désormais la loi de

mon cœur et de ma raison..., que le retour à Dieu par la religion,

la paresse, l'ignorance ou la soumission, est un attentat contre

moi-même.» (_ibid._, I, p. 375.)

Les hardiesses d'un Michelet ou d'un Lamennais, les audaces plus

grandes encore de Proudhon étonnaient, scandalisaient la plupart de

leurs contemporains. Le monde politique, nous l'avons vu, n'allait pas

plus loin que le gallicanisme de Thiers ou de Dupin. Quand un jeune

pair à tendances révolutionnaires, d'Alton-Shée, vint dire à la haute

Assemblée qu'il n'était ni catholique ni chrétien, c'est à grand'peine

qu'une revue d'avant-garde consentit à publier un article où il

développait ces paroles; et un disciple attardé du dix-huitième siècle,

le vieux Lasteyrie, fut seul à venir le féliciter de sa franchise[195].

Le monde savant ne voulait pas non plus rompre avec la tradition

religieuse. Les idées de Strauss, malgré les traductions de Boutteville

et de Littré, passaient inaperçues en France; un seul homme en avait

parlé avec détail, pour les réfuter: c'était Edgar Quinet, qui reprocha

au philosophe allemand de méconnaître la puissante individualité de

Jésus[196]. La critique biblique demeurait défendue; un élève de

l'Ecole Normale fut très mal noté pour avoir osé nier l'authenticité

du Pentateuque[197]. La critique des légendes pieuses du moyen âge

demeurait également inconnue; à peine pourrait-on citer un jeune

érudit de cette époque, Alfred Maury, qui l'ait abordée dans un esprit

vraiment scientifique[198]. La bourgeoisie défendait la religion par

mode, par entraînement romantique, par intérêt aussi. Un observateur

intelligent, Rémusat, raille cette société «qui n'adopte des traditions

saintes que comme des garanties de tranquillité, et qui rebâtirait

le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau d'or[199]». Le

peuple ne songe point à rompre avec la religion: il suffit de lire

l'_Atelier_, le principal des journaux ouvriers, pour voir que ses

rédacteurs sont avec la même passion catholiques et anticléricaux[200].

L'idée laïque avait à la veille de 1848 des partisans convaincus,

mais presque tous disposés, comme les ministres de Louis-Philippe, à

s'entendre avec l'Eglise.

[195] D'Alton-Shée, _Mémoires_, II, p. 338.

[196] Il le rappela dans sa lettre à l'archevêque de Paris, en 1843.

L'année précédente déjà il avait signalé l'indifférence du clergé

français devant la critique nouvelle (_La controverse nouvelle_ dans

_Œuvres_, t. II).

[197] _Annuaire_ de l'Ecole Normale Supérieure, 1902, notice sur

Perrens.

[198] V. ses études de 1843 sur les fées et sur les légendes pieuses.

Michel Bréal a montré que Maury fut vraiment un précurseur. (Alfred

Maury, _Croyances et légendes du moyen âge_, 1896, préface.)

[199] _Passé et présent_, introduction.

[200] V. Cuvillier, _L'Atelier_, 1914. A Lyon, par contre, les

ouvriers ne pratiquaient plus. (Proudhon, _Correspondance_, II,

p. 134.)

CHAPITRE V

L'esprit laïque sous la seconde République

La république de 1848, à ses débuts, sembla destinée à réaliser

l'alliance du catholicisme et de la démocratie. Le gouvernement

provisoire avait parmi ses membres Lamartine, le grand poète chrétien.

Le ministre de l'instruction publique, un ancien saint-simonien,

Hippolyte Carnot, déclara que le règne de l'Évangile était arrivé; ses

circulaires invitaient les évêques à seconder les premiers efforts

de la démocratie. Le clergé répondit à cet appel en bénissant les

arbres de la liberté; la plupart des prélats, dans leurs mandements,

proclamèrent l'adhésion de l'Eglise au gouvernement nouveau. Un groupe

de catholiques voulut faire de cette adhésion la base de sa politique;

l'abbé Maret, le célèbre théologien gallican, décida Lacordaire et

Ozanam à fonder avec lui _l'Ère nouvelle_, qui recommandait «une

alliance décidée, hautement avouée avec la démocratie». Mais Dupanloup,

Veuillot, Montalembert s'entendirent pour combattre ces tendances; ils

amenèrent le clergé avec ses amis politiques à soutenir «le grand parti

de l'ordre». Cet appui sans réserve donné aux idées conservatrices

indigna les hommes de gauche; dès 1850 la rupture était accomplie entre

catholiques et républicains.

Ce résultat était prévu, annoncé depuis deux ans par une revue, la

_Liberté de penser_, qui groupa dans un effort commun la plupart

des défenseurs de l'idéal laïque. Cette revue avait commencé à

paraître à la fin de 1847; les fondateurs, Amédée Jacques et Jules

Simon, appartenaient à la gauche de l'éclectisme. Leurs opinions

philosophiques faisaient d'eux les disciples de Cousin: la grandeur et

la vérité du spiritualisme, la démonstration de Dieu par la raison, la

morale fondée sur la croyance à l'Être suprême et à l'immortalité de

l'âme, autant d'idées qu'ils acceptaient avec une entière conviction.

Mais sa politique leur déplaisait: Jules Simon avec sa finesse habile,

avait réussi à s'accommoder assez bien de l'autorité despotique du

maître, mais il était républicain de vieille date et ne le cachait

pas; Jacques, personnage indépendant et peu docile, en avait assez de

la discipline imposée par le chef de l'éclectisme à ses élèves. Même

la brillante défense de l'Université par Cousin devant la Chambre des

pairs avait laissé chez les philosophes indépendants une impression

fâcheuse. «Ils sentaient que, sur certains points, on les avait trop

défendus. On avait trop complètement établi leur sagesse. Ils étaient à

la fois sauvés et déshonorés»[201]. Jacques et Jules Simon créèrent une

revue pour défendre, comme l'indiquait le titre, la liberté de penser à

la fois contre l'Eglise et contre l'orthodoxie gouvernementale.

[201] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 151. Rappelons les paroles de

Cousin à la Chambre des pairs en 1843: «Je vous affirme qu'à l'heure

où je parle, il ne s'enseigne dans aucun cours du royaume une seule

proposition qui puisse porter atteinte directement ou indirectement

aux principes de la religion catholique, sur laquelle est fondé

l'enseignement non seulement philosophique, mais tout l'enseignement

de l'Université.»

Trois numéros du recueil avaient paru quand survint la révolution

de Février. Les rédacteurs avaient combattu la politique de Guizot,

préconisé la réforme électorale, demandé la liberté complète; ils se

rallièrent tout naturellement à la république. La _Liberté de penser_

allait désormais rester jusqu'à son dernier jour un des plus fermes

appuis du gouvernement républicain. Ce gouvernement, presque tous ses

amis dans les premiers jours espéraient le voir fortifié par l'alliance

avec l'Eglise. La revue se chargea aussitôt de détruire leur illusion;

elle publia l'article d'un jeune homme inconnu, Ernest Renan, sur le

«libéralisme clérical»[202].

[202] Cet article, paru dans le numéro de mai 1848, a été réimprimé

dans les _Questions contemporaines_, de Renan.

«Des moines transformés en ardents démocrates, écrit Renan, les anciens

alliés de la noblesse devenus plus républicains que le tiers état, des

prêtres bénissant l'arbre qu'ils ont tant de fois maudit, et traitant

de tyrannie le gouvernement qu'ils avaient d'abord traité d'anarchie,

voilà les miracles que cette année nous réservait». Certes, l'Eglise

peut se réjouir d'une révolution qui chasse le roi usurpateur, qui

facilitera peut-être le retour du roi légitime; quant à s'entendre avec

la démocratie moderne, elle ne le peut pas. La doctrine catholique

repousse la souveraineté du peuple et justifie le droit divin des

rois. La démocratie, qui existait dans l'organisation primitive du

catholicisme, a été supprimée peu à peu et remplacée par une hiérarchie

rigoureuse. Quant à la tolérance, l'Eglise ne saurait l'admettre; elle

affirme que la vraie religion est imposée par l'évidence, que l'erreur

vient seulement de l'irréflextion ou de la mauvaise foi; donc le

mécréant est damné. «Or, on est bien près de brûler dans ce monde-ci

les gens que l'on brûle dans l'autre... Toutes les fois que l'Eglise

le pourra sans danger, elle persécutera, et sera conséquente en

persécutant. Rien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les

âmes». Les catholiques libéraux, qui ne le comprennent pas, démontrent

simplement leur ignorance[203].

[203] «Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules, mais

non les néocatholiques. L'ignorance profonde où l'on est en France,

en dehors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théologie, a

seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de

contradictions.»

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 7 / 27 段