[143] «Toutes les fois que vous entendrez accuser l'enseignement

philosophique d'être vague, vaporeux, sans caractère religieux

déterminé, sachez que ce qu'on vous demande, c'est que le caractère

religieux soit si bien déterminé, que ce soit celui d'une communion

particulière qui repoussera les élèves de toutes les autres

communions» (3 mai 1844).

[144] 22 mai 1844.

Cousin pouvait être récusé comme défenseur de l'Université, car

c'était sa propre cause qu'il défendait. L'homme qui exprima le

mieux les sentiments de la bourgeoisie fut Thiers, dans son rapport

de 1844 au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi

sur l'enseignement secondaire[145]. Il faut, dit Thiers, concilier

deux droits également légitimes, celui de l'État et celui du père de

famille. L'État ne saurait imposer sa marque à tous les élèves, mais

il doit maintenir l'unité du pays, ne pas autoriser un enseignement

préparant les jeunes Français à croire que la Révolution fut un long

crime, Napoléon un usurpateur, et la révocation de l'édit de Nantes

une mesure salutaire. On supprimera l'autorisation préalable, mais

à ceux qui veulent ouvrir des collèges on demandera des garanties,

représentées par un brevet de capacité ou des grades, et l'on

continuera d'exiger qu'ils n'appartiennent point aux congrégations

non autorisées. La surveillance des établissements privés revient à

l'Université, qui a les mêmes titres que nos grands corps judiciaires

à représenter l'Etat. Elle ne mérite pas les calomnies dont on la

poursuit. Parmi les professeurs, beaucoup pratiquent, tous respectent

la religion, mais sans vouloir l'imposer; parmi les élèves, la grande

majorité se compose de pratiquants; l'Université forme d'aussi bons

chrétiens que les maisons ecclésiastiques. Quant aux petits séminaires,

le chiffre de 20.000 élèves qui leur est accordé suffit amplement aux

besoins du clergé. Conservons donc les ordonnances de 1828, approuvées

par Charles X. Maintenons notre enseignement d'État: «l'esprit de

notre révolution veut que la jeunesse soit élevée par nos pareils, par

des laïques animés de nos sentiments, animés de l'amour de nos lois».

L'Eglise, qui a triomphé de la persécution, «ne triomphera pas de la

raison calme, respectueuse, mais inflexible».

[145] Ce rapport a été reproduit dans les _Discours parlementaires_

de Thiers, t. VI.

Ce rapport excita un véritable enthousiasme dans tous les partis

dynastiques, même chez les conservateurs qui luttaient contre la

politique de Thiers. Il leur plaisait par le mélange des formules

respectueuses envers la religion et des déclarations d'indépendance

en face du clergé[146]. Il leur plaisait par son attachement au

gallicanisme; cette doctrine, de plus en plus combattue par le

groupe catholique militant, leur apparaissait comme le meilleur

compromis qu'on eût trouvé entre les prétentions contradictoires des

deux puissances. Plusieurs universitaires attachés au catholicisme

s'indignaient des attaques dirigées contre le corps auquel ils

appartenaient. Saint-Marc Girardin avait dès 1843 reproché au clergé

militant d'employer comme armes «l'interprétation poussée jusqu'à

l'absurdité, le talent de tronquer et de falsifier les écrits sous

prétexte de les extraire, la haine de la bonne foi et de la vérité, les

armes enfin des jésuites»[147]. Des hommes politiques libéraux, pleins

de sympathie pour la religion, tenaient le même langage. Tocqueville,

par exemple, avait rapporté des États-Unis cette idée qu'une alliance

est possible, qu'elle est nécessaire, entre la religion et la liberté;

il s'attristait de voir cette cause compromise par des hommes qui

réclamaient la domination[148]. Le successeur et l'admirateur des

légistes français, Dupin, apportait la même ardeur qu'eux à combattre

les jésuites et à défendre les principes du gallicanisme[149].

[146] Thiers parla de même dans son interpellation du 2 mai 1845

sur l'existence illégale des jésuites: «Respect de notre auguste

religion, respect des droits sacrés de l'Etat, telle est la double

inspiration sous laquelle nous devons penser et parler dans cette

question.»

[147] _Journal des Débats_, 15 mai 1843. C'est Cuvillier-Fleury,

écrivant au duc d'Aumale, qui lui signala cet article écrit par

Saint-Marc, «le plus religieux des hommes». Et le jeune prince

répondait à son maître: «Je suis tout à fait du parti de l'Université

dans sa querelle avec le clergé. Vous le savez, je suis un catholique

sincère et convaincu; j'aime ma religion, je respecte ses ministres.

Mais je crois les prêtres peu aptes à former des hommes pratiques,

et je me défie de leurs habitudes envahissantes. Les jeunes gens

qui sortent des séminaires ne sont pas plus moraux que ceux qui

sortent des collèges; ils sont moins francs, moins énergiques.»

(_Correspondance_, I, 26 mai 1843.)

[148] «Au lieu de se rattacher au droit commun et de se borner à en

réclamer l'exercice, on a montré la pensée de dominer l'éducation

tout entière, sinon de la diriger.» (_Œuvres et correspondances

inédites_, I, p. 122.) Devant la Chambre, il reprocha au ministère

«d'attirer à lui le catholicisme, de mettre la main sur le clergé»,

de chercher à rétablir l'union intime entre l'Eglise et l'Etat, et de

réveiller ainsi contre l'Eglise les antipathies et les défiances de

tous ceux qui aimaient la liberté religieuse (28 avril 1845).

[149] Le 2 mai 1845, à la Chambre, il appuya l'interpellation de

Thiers. Le clergé, disait-il, est hors de cause: «c'est pour lui que

nous combattons en cherchant à l'isoler, à le séparer de ceux qui

le compromettent.» Parmi les congrégations il déclare n'en vouloir

qu'aux jésuites.

Le chef du gouvernement, Guizot, partageait les opinions de ses

émules sur le besoin de concilier l'indépendance de l'État et les

droits de l'Église; il avait déclaré accepter les principes formulés

par Thiers. Mais il tendait à faire plus grande qu'eux la part de

l'Église, à la désarmer par ses concessions et ses prévenances. En

1845 un ambassadeur habile, Rossi, parvint à clore le débat sur les

jésuites par un arrangement direct avec Rome. En 1846 Guizot soutint

devant la Chambre des députés que le ministère devait, non pas défendre

l'Université contre le clergé, comme le demandait Thiers, mais,

«s'élever au-dessus de la lutte, la dominer et la pacifier»[150].

Son collègue au ministère de l'instruction publique, Salvandy,

s'inspira des mêmes idées: bienveillant pour les instituteurs dont il

voulut améliorer la condition matérielle, et pour les professeurs,

qu'il combla de prévenances, il s'attachait néanmoins plus encore

à satisfaire les catholiques, à écarter de l'Université les

fonctionnaires qui leur portaient ombrage[151]. Son attitude souleva

les protestations des professeurs indépendants qui allaient fonder

la _Liberté de penser_[152]. Mais elle était acceptée par le pays

légal. Celui-ci avait manifesté une fois de plus sa répulsion pour les

jésuites; bourgeois et ouvriers dévoraient le _Juif errant_ d'Eugène

Sue et frémissaient devant les méfaits de Rodin[153]. La fermeture

de quelques collèges autorisée par Rome en 1845, le désaveu infligé

par certains catholiques aux violences de Montalembert et de Veuillot

apaisèrent cette hostilité. Plusieurs défenseurs de l'Université

approuvaient le gouvernement de protéger la religion, de poursuivre

les écrits hostiles au christianisme[154]. Les républicains eux-mêmes

évitaient en général d'attaquer le parti catholique et n'objectaient

rien contre le principe de la liberté d'enseignement[155]. Quant aux

défenseurs de la monarchie de Juillet, l'accord entre une Eglise à

tendances gallicanes et un État indépendant, mais amical et courtois,

demeura leur idéal jusqu'en 1848.

[150] Séance du 31 janvier 1846.

[151] Patrice Larroque fut ainsi relevé de ses fonctions de recteur

(Georges Weill, art. cité). Un normalien israélite, Eugène Manuel,

fut invité, à cause de sa religion, à ne pas choisir l'enseignement

de la philosophie. (Manuel, _Lettres de jeunesse_, p. 57.)

[152] Amédée Jacques, dans l'avant-propos de cette Revue (15

décembre 1847), écrivait: «Ne voyons-nous pas renaître l'intolérance

religieuse au mépris des lois, et une sorte d'hypocrisie officielle

se glisser peu à peu dans nos mœurs, comme pour rivaliser avec

l'esprit réactionnaire de la Restauration?»

[153] Ballanche, parlant du succès «scandaleusement européen» de ce

livre, disait: «Toute la terre le dévore; il voyage plus rapidement

que le choléra.» (_Correspondance des deux Ampère_, 1875, II, p. 134.)

[154] Le jury condamna en 1844 un écrit du polémiste antichrétien

Toussaint Michel, _Caducité des religions prétendues révélées_.

Cuvillier-Fleury, en l'annonçant au duc d'Aumale, approuva ce

verdict: «Le clergé mérite la même protection que l'Université.»

(_Correspondance_, I, p. 271.)

[155] V. Georges Weill, _Les républicains et l'enseignement sous

Louis-Philippe_ (_Revue internationale de l'enseignement_, 1899).

CHAPITRE IV

La rupture avec l'Église

L'esprit de conciliation qui animait Thiers, Guizot, Cousin lui-même,

déplut à beaucoup de partisans de l'esprit laïque, peu soucieux de

défendre et de conserver la monarchie censitaire. Là où Louis-Philippe

ne voyait, selon le mot qu'on lui a prêté, qu'une querelle entre

cuistres et bedeaux, ils aperçurent un antagonisme redoutable entre une

Église qui passait à l'ultramontanisme et un État qui marchait à grands

pas vers la démocratie. C'est ce qui fut mis en lumière par Michelet et

Quinet.

Tous les deux appartenaient à l'esprit du dix-huitième siècle par leurs

origines. Le père de Michelet, disciple de Voltaire et d'Helvétius,

était un rationaliste convaincu et prescrivit, quand la mort approcha,

qu'on lui fît des obsèques civiles[156]. Edgar Quinet avait un père

voltairien et républicain, aussi hostile à Napoléon qu'aux Bourbons;

sa mère, d'une famille calviniste, le laissa baptiser comme catholique

parce qu'elle redoutait l'intolérance populaire. Elle lui enseigna Dieu

par des prières improvisées, par des appels au sentiment de l'enfant,

sans jamais lui inculquer les dogmes d'une Église particulière; le

premier nom d'écrivain qu'elle lui apprit fut celui de Voltaire[157].

Après avoir terminé ses études, Quinet demeura quelque temps hésitant

sur sa véritable vocation jusqu'à ce qu'il fît la connaissance de

Cousin. Ce meneur d'hommes conquit le jeune enthousiaste et ne tarda

pas à deviner en lui un penseur et un écrivain[158]. C'est chez Cousin

qu'Edgar Quinet rencontra Michelet; désormais il avait trouvé le

compagnon, l'ami, le frère qu'il cherchait. Puis l'Allemagne, entrevue

dans le livre de Mme de Staël, l'attira de plus en plus: il passa

plusieurs années sur les bords du Rhin, s'inspira des poètes et des

philosophes germains, tout en sachant deviner les aspirations des

hommes politiques prussiens et les dangers qui en résulteraient plus

tard pour la France. Herder lui avait donné le goût de la philosophie

de l'histoire; ses études, ses réflexions l'amenèrent à penser que la

vie sociale d'un peuple dépend avant tout de sa religion, qu'on ne

saurait comprendre la politique ou la littérature d'une nation avant

d'avoir pénétré ses croyances. «La religion, disait-il en ouvrant

son cours à la Faculté des Lettres de Lyon en 1839, la religion est

la colonne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers

les siècles; elle nous servira de guide[159]». Il essaya d'expliquer

l'origine des sociétés par l'œuvre de ces prophètes religieux qui

s'appelaient Orphée, Hermès, Zoroastre, Manou, Moïse[160].

[156] V. Monod, _Le père de Michelet_ (dans _Jules Michelet_). «Sorti

du dix-huitième siècle, a écrit Michelet, je m'en écartais parfois un

moment pour y revenir toujours.» (_ibid._, p. 234.)

[157] Quinet, _Histoire de mes idées_, pp. 19, 33, 54.

[158] V. les lettres dithyrambiques de Quinet à sa mère en 1825 sur

Cousin. (_Œuvres_, t. XIX, p. 320 sqq.)

[159] _Unité morale des peuples modernes_ (_Œuvres_, t. I.)

[160] _Le génie des religions_ (1841).

Mais il ne suffisait point à Quinet d'expliquer le passé; il voulait

aussi agir sur le présent, défendre la cause de la démocratie et lui

enseigner la morale religieuse dont elle avait besoin pour remplir sa

mission. Peu après la révolution de 1830 il avait reproché à la royauté

nouvelle sa faiblesse en face de la Sainte Alliance, mais sans lui

demander de rompre avec le catholicisme. Sans doute cet admirateur de

1789 disait déjà que la Révolution avait préparé la ruine des anciennes

Églises, dépourvues désormais de vie spirituelle; une religion nouvelle

naîtrait bientôt, pensait-il, dans un pays nouveau, probablement en

Amérique[161]. Néanmoins Quinet jusqu'à 1842 était resté à l'écart des

polémiques dirigées contre le catholicisme.

[161] _De l'Avenir de la religion_, juin 1839. (Mélanges, t. VI.)

Michelet avait appris dans Vico, dont il traduisit le livre, que

«l'homme forge sa propre fortune, il est son propre Prométhée». Dès

1820 il ne voyait en Jésus qu'un homme, un grand homme; depuis 1833 il

se persuada que le christianisme était frappé de mort[162]. Cependant

cet exalté, pénétré de la croyance en Dieu, évita longtemps d'attaquer

les croyances traditionnelles. Ses contemporains l'avaient considéré

pendant quelques années comme un catholique; bientôt ce ne fut plus

possible, mais l'image idéalisée qu'il présentait du moyen âge dans les

premiers volumes de son _Histoire de France_ charma les catholiques

artistes comme Montalembert, Nettement et d'Eckstein[163]. En 1841

parut l'admirable étude sur Jeanne d'Arc.

[162] Monod, _Jules Michelet_, p. 90-93. Cf. pour toute la campagne

de Michelet et de Quinet au Collège de France, _La vie et la pensée

de Jules Michelet_, par Monod.

[163] Les attaques avaient cependant commencé contre lui. Une de ses

conférences fut dénoncée à Cousin par un prêtre. (Hémon, _Bersot et

ses amis_, p. 23).

Les deux professeurs du Collège de France n'étaient donc pas encore

engagés dans les conflits quotidiens quand ils virent commencer en

1842 la guerre contre l'Université. Les hésitations de Cousin, les

atermoiements des ministres les indignèrent: puisque l'enseignement

public semblait abandonné par ses chefs, ils se chargèrent de le

défendre. Tout les préparait à mener cette campagne ensemble, sympathie

réciproque, études semblables, idéal commun. Sans doute il y avait

entre eux quelques divergences qui se marquèrent plus tard. Quinet

demeura toujours plus chrétien que Michelet; tandis que celui-ci voyait

dans la Révolution de 1789 la rupture complète avec le passé, Quinet

y découvrait le développement naturel des concepts et des symboles

apportés par le christianisme à l'humanité[164]. Mais en 1842 ils

n'apercevaient pas encore ces divergences. Tous les deux voyaient dans

l'histoire de l'humanité le combat de l'esprit contre la matière, la

victoire progressive de la liberté sur la fatalité; tous les deux

considéraient la Révolution comme une des phases décisives de ce

combat, et la France comme le soldat seul capable de remporter cette

victoire; tous les deux reprochaient à l'Église romaine de prendre

parti contre la démocratie et la liberté.

[164] V. Boberley, _Les idées de Quinet et de Michelet sur la

religion_. (_Revue chrétienne_, 1916-17.)

C'est en 1843 que Michelet transforma brusquement sa chaire en tribune

et s'attaqua aux jésuites. Il leur reproche surtout le «machinisme

moral»: la Compagnie a voulu établir dans l'Eglise et le monde un

ordre mécanique, et monter une puissante machine de guerre contre

le protestantisme et l'incrédulité. Le moyen âge fut une époque de

liberté, donc une époque féconde; les jésuites ont détruit cette

fécondité. Ils ont l'esprit de mort, opposons-leur l'esprit de

vie.--Désormais l'ardent professeur, excité par les applaudissements

chaleureux des uns et les attaques furieuses des autres, va reprendre

chaque année un thème semblable: qu'il expose en 1844 les rapports de

Rome et de la France au XVIIe siècle, ou dans les années suivantes

les origines de la Révolution, toujours l'Eglise romaine, dégradée par

le jésuitisme, sera dénoncée par lui comme l'ennemie du progrès, comme

l'inspiratrice des persécutions.

Michelet publiait en même temps des livres de combat, dont le

retentissement fut plus grand encore que celui de ses cours. En 1845

parut _Le prêtre, la femme et la famille_. C'est une attaque en règle

contre la confession. Les jésuites au XVIIe siècle ont organisé la

direction de conscience et fourni des confesseurs aux innombrables

couvents de femmes qui naquirent alors. La moralité fut sauvée par un

Descartes, un Galilée, un Poussin, par les vertus des jansénistes,

par les satires de l'auteur de _Tartuffe_. Ce fut la contre-partie du

mysticisme maladif que propageaient les jésuites, en inspirant à Marie

Alacoque la dévotion pour le Sacré-Cœur. Cependant la confession

alors était moins dangereuse qu'aujourd'hui; le clergé, composé de

croyants, se mortifiait par le jeûne; il avait une science, une culture

qui le préservaient de la basse concupiscence. Mais le confesseur

du dix-neuvième siècle, moins instruit, d'un niveau moral et social

inférieur, ne mérite pas la confiance qui, pleinement accordée par

sa pénitente, lui permet de diriger les enfants, les domestiques, la

maison tout entière. La famille française est coupée en deux: le père

d'un côté, voltairien ou libre penseur; de l'autre côté, la mère avec

sa fille, car 620.000 jeunes filles sont élevées par les religieuses

sous la direction des prêtres. De là viennent ces querelles intestines

qui ruinent la famille et tuent l'amour.

Après avoir écrit ces deux livres négatifs, pour combattre le faux,

Michelet voulut, comme il l'a dit lui-même, composer des livres

positifs qui montreraient la vérité[165]. En 1846 parut le _Peuple_,

magnifique apologie de la démocratie, qui célèbre la gloire des

travailleurs et fait un appel chaleureux à l'union des classes. Il

indique la religion destinée à remplacer en France le catholicisme;

c'est la religion de la patrie. «La patrie, c'est bien en effet la

grande amitié qui contient toutes les autres[166]». Cette religion

devra être enseignée à tous les enfants de notre pays. «C'est le

seul qui ait le droit de s'enseigner ainsi lui-même, parce qu'il est

celui qui a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de

l'humanité. C'est le seul qui puisse le faire, parce que sa grande

légende nationale, et pourtant humaine, est la seule complète et la

mieux suivie de toutes, celle qui, par son enchaînement historique,

répond le mieux aux exigences de la raison[167]». Dieu et la patrie,

voilà les croyances que les parents doivent inculquer aux enfants;

voilà celles qu'ils recevront à l'école quand l'école sera délivrée de

la tyrannie du prêtre[168]. Cette religion de la France démocratique,

Michelet l'oppose aux catholiques tout comme aux partisans du

socialisme humanitaire.

[165] V. _Une année du Collège de France_, conclusion.

[166] _Le Peuple_, p. 206.

[167] P. 253.

[168] «Ce prêtre, ce serf, c'est le tyran du maître d'école. Celui-ci

n'est pas son subordonné légalement, mais il est son valet. Sa femme,

mère de famille, fait sa cour à Madame la gouvernante de Monsieur

le curé, à la pénitente préférée, influente. Elle sent bien, cette

femme qui a des enfants et qui a tant de peine à vivre, qu'un maître

d'école mal avec le curé, c'est un homme perdu!» (p. 104).

Au _Peuple_ succéda en 1847 l'_Histoire de la Révolution_, qui donnait

le commentaire et la justification de cette religion nouvelle. Michelet

débute en comparant l'Eglise et la Révolution, la foi barbare du

moyen-âge et la foi lumineuse des hommes de 1789[169]. Buchez avait

montré dans la Révolution l'accomplissement du christianisme, et cette

idée enthousiasmait les démocrates heureux d'invoquer, à l'exemple de

Camille Desmoulins, le nom du «sans-culotte Jésus». Michelet affirme

qu'il y a là une illusion: le christianisme soumet le monde à la grâce,

la révolution à la justice. Le christianisme repose sur le péché

originel d'un homme, racheté par le sacrifice d'un Dieu; en retour

de ce sacrifice, il demande aux hommes, non d'accomplir des œuvres

de justice, mais de croire; et l'homme qui croit, c'est celui qui a

reçu le don de la foi, don gratuit venant de la grâce de Dieu. Ceux

qui n'ont pas obtenu ce don sont damnés. Le christianisme proclame

ainsi le système de l'arbitraire, et comme le monde ne peut cependant

vivre sans justice, il tolère les jugements humains et se tire de

cette contradiction par des formules hypocrites[170]. Ce système a

régné pendant des siècles, accumulant massacres et persécutions. Mais

quelques hommes d'élite ont conservé l'idée de la justice; bien humbles

et bien timides furent ces précurseurs, un Rabelais, un Molière, un

Voltaire. Ils se faisaient tout petits, ridicules, pour échapper à la

tyrannie; mais leurs écrits ont préparé la Révolution. «La Révolution

n'est autre chose que la réaction tardive de la Justice contre le

gouvernement de la faveur et la religion de la grâce».

[169] V. l'introduction du t. I (1847).

[170] «L'Eglise juge et ne juge pas, tue et ne tue pas. Elle a

horreur de verser le sang; voilà pourquoi elle brûle. Que dis-je?

Elle ne brûle pas. Elle remet le coupable à celui qui brûlera, et

elle ajoute encore une petite prière comme pour intercéder. Comédie

terrible, où la justice, la fausse et cruelle justice, prend le

masque de la grâce» (p. 26).

Edgar Quinet, lorsqu'il commença en 1843 sa campagne contre les

jésuites, fit avec plus de précision que son ami l'histoire de

l'ordre; il raconta la vie d'Ignace, les premières œuvres, les

missions remarquables par le courage des martyrs, mais si médiocres

comme résultat. Le jésuitisme, dans son désir de dominer, oppose aux

souverains du XVIe siècle la justification de la démocratie, du

régicide; mais bientôt il trouve mieux, il gouverne les despotes en

leur fournissant des confesseurs. «Partout où une dynastie se meurt,

je vois se soulever de terre et se dresser derrière elle, comme un

mauvais génie, une de ces sombres figures de confesseurs jésuites, qui

l'attire doucement, paternellement dans la mort»: c'est Auger pour

Henri III de France, Peters pour Jacques II d'Angleterre, Nithard pour

Charles II d'Espagne. Les jésuites éducateurs ont travaillé, comme les

confesseurs, à étouffer l'énergie et l'initiative de l'homme[171].

[171] Voici l'œuvre de leurs collèges: «donner à l'esprit un

mouvement apparent qui lui rende impossible tout mouvement réel, le

consumer dans une gymnastique incessante et sous de faux semblants

d'activité, caresser la curiosité, éteindre dans le principe le génie

de découverte, étouffer le savoir sous la poussière des livres» (6e

leçon).

L'archevêque de Paris, dans son livre sur la liberté d'enseignement,

censura l'ouvrage de Quinet; celui-ci répondit par une lettre publique.

Il y critique vivement le système, esquissé par le prélat, qui

instituait autant d'enseignements séparés qu'il y a de confessions

religieuses; ce serait la destruction du lien national, maintenu par

l'Université. «Qui enseignera au catholique l'amour du protestant?

Est-ce celui-là même qui inculque l'horreur du dogme protestant?...

Entre des cultes désormais égaux, il faut une intervention spirituelle

qui ramène à la paix ceux que tout pousse à la guerre»[172].

[172] _Réponse à M. l'Archevêque de Paris_, août 1843. (_Œuvres_,

t. II.)

Quinet continua le combat en 1844 dans son cours sur l'ultramontanisme.

Il y exalte la foi nouvelle, qui réalise enfin l'esprit de l'Evangile

en appliquant les principes de 1789[173]. Cette foi eut comme

apôtres les philosophes du XVIIIe siècle; la Révolution, préparée

par leurs écrits, a complété la grandeur de la France en assurant

l'épanouissement de l'idée nationale; au contraire, l'Italie est

demeurée victime du cosmopolitisme romain.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 6 / 27 段