n'avaient pas la foi religieuse qu'on les forçait d'enseigner.»
(Chevallier, _Souvenirs d'un vieil instituteur_, p. 23 sqq.)
Chevallier raconte aussi comment les élèves de l'école normale de
Poitiers s'entendirent pour ne pas présenter le billet de confession
réclamé par l'aumônier. Barau dit qu'à l'école normale d'Evreux, en
1838, vingt élèves refusèrent de se confesser, jusqu'à ce que le
directeur fût intervenu.
[110] Lefrançais, _Souvenirs d'un révolutionnaire_, p. 19.
Claude Tillier, qui avait fait dans un collège ses études secondaires,
était un écrivain de valeur; les lettrés n'ignorent point _Mon oncle
Benjamin_, et ses livres sont encore lus, en Allemagne peut-être plus
qu'en France[111]. Fixé dans la Nièvre comme maître d'école, puis
comme journaliste, il dut se mêler aux mesquines querelles des petites
communes; mais toujours il domine son milieu et s'élève aux idées
générales sur la religion et la société. L'anticléricalisme existe chez
lui, mais avec des traits originaux. Il voit dans l'Evangile l'œuvre
de Dieu: «c'est un code de morale écrit de sa main et signé de son nom
qu'il a fait tomber des cieux sur la terre[112]». La religion fait
du bien aux hommes: «bien loin, dit-il, de l'attaquer moi-même, je
regarderais comme un mauvais citoyen celui qui tâcherait d'en détourner
le peuple[113]». Ajoutons que Tillier ne partage pas l'horreur de ses
amis pour les jésuites, et raconte plaisamment les vains efforts qu'il
a faits pour en découvrir un, afin de voir si ce personnage était,
comme le dit Béranger, moitié renard et moitié loup. Chimérique est la
puissance qu'on leur attribue[114]; même leur habileté si vantée ne les
préserve pas de singulières erreurs. N'ont-ils pas laissé passer en
1830 l'occasion de gagner le peuple[115]?
[111] Sur Claude Tillier, v. les travaux de Marius Gérin, surtout ses
_Etudes sur Claude Tillier_ (1902) et son édition des _Pamphlets_
(1906).
[112] _Pamphlets_, p. 320.
[113] _Ibid._, p. 328.
[114] «Sur la partie vivante de la Nation, celle qui a une tête
d'homme et un cœur de citoyen, ils n'ont point de prise; elle glisse
sous leur étreinte comme une outre imbibée d'huile.» (_Pamphlets_,
p. 488.)
[115] «A leur place, j'aurais pris franchement la cocarde du peuple;
cette liberté qu'il venait de baptiser avec son sang, j'aurais
voulu, moi, la baptiser avec mon eau bénite; je l'aurais portée sur
mon autel, et je l'aurais mise sous la protection de ce Christ,
mort non seulement pour la rédemption des pécheurs, mais aussi pour
l'affranchissement du genre humain.» (_ibid._, p. 488.)
Mais si Tillier se sépare ainsi des libéraux de 1830, il pense comme
eux que le prêtre n'a pas le droit de refuser les sacrements. C'est
une indignité, selon lui, d'avoir fermé les portes de l'église de
Nevers au corps d'une brave femme qui s'est suicidée[116]. Les prêtres
se déconsidèrent en luttant contre le progrès; les Frères ne donnent
qu'une instruction mécanique. Le nouveau clergé répand le culte des
reliques et la croyance aux miracles[117]. Claude Tillier, qui aime
la Révolution, qui glorifie les héros des quatorze armées, qui admire
Napoléon, reproche surtout à l'Église de ne point donner une éducation
nationale et patriotique. Patrie, démocratie, liberté, voilà trois
termes qu'il unit toujours; et cet ennemi des curés aspire au jour où
le prêtre voudra bénir la démocratie française et comprendre le lien
qui unit l'Evangile avec la Déclaration des droits de l'homme[118].
[116] «Votre ministère, à vous, prêtres, c'est de prier; vous êtes
payés par l'Etat pour prier, comme le cantonnier est payé pour
entretenir les routes; quand vous ne priez point, vous ne gagnez
point l'argent qu'on vous donne.» (_ibid._, p. 387.)
[117] «Il lève de l'argent par toute la France; il recrute
publiquement des congrégations; il a ses prédicateurs embrigadés,
des journaux qu'il subventionne, des écrivains qu'il salarie! Avant
de bouleverser la France, il met tout sens dessus dessous dans la
sacristie. Il fait des saints; il fabrique des miracles; en guise
de cocardes il vend des médailles; il promet le ciel à ceux qui le
suivent.» (_ibid._, p. 629.)
[118] «J'ai quelquefois entendu dire que le christianisme avait fait
son temps. Il l'a à peine commencé... La croix est partout; mais la
liberté et l'égalité doivent être agenouillées au pied de la croix,
et la liberté et l'égalité ne sont nulle part» (p. 330).--«Je ne
connais point, dit-il ailleurs, de rôle plus honorable que celui d'un
pasteur régnant sur sa paroisse par l'ascendant de ses vertus»
(p. 247).
Arsène Meunier représente mieux que Tillier l'opinion moyenne des
instituteurs français. Maître d'école dès l'âge de quinze ans et demi,
fixé longtemps à Nogent-le-Rotrou (1820-1832), il devint directeur
de l'école normale d'Evreux où il resta dix ans, malgré des conflits
répétés avec le clergé de cette ville. Venu ensuite à Paris comme
instituteur libre, Meunier fonda en 1845 l'_Echo des instituteurs_,
journal destiné à dire avec une entière franchise les vœux et les
doléances de ses collègues. Sa polémique, vive et audacieuse contre le
gouvernement conservateur, est dirigée surtout contre les Frères des
écoles chrétiennes. Ces éducateurs sont inférieurs aux laïques, parce
qu'ils n'ont en réalité ni famille ni patrie, tandis que les autres
sont pères et citoyens[119]. Les Frères sont avant tout des moines, et
s'appliquent à faire revivre «les stupides crédulités et les stupides
terreurs» du passé. La discipline morale qu'on vante chez eux est
gravement compromise quand leurs élèves, sortis de l'école, subissent
l'influence de la famille et du milieu social.
[119] «Sans cesse stimulé par tous les mobiles qui agissent sur la
volonté de l'homme, ayant la conscience qu'il concourt, pour sa
modeste part, au progrès général de l'humanité, à la fois loi du
monde et loi de Dieu, l'instituteur laïque est plein d'une noble
ardeur et d'un saint enthousiasme.» (_Lutte du principe clérical et
du principe laïque dans l'enseignement_, p. 27.)
Et pourtant, continue Meunier, cet enseignement néfaste se développe
sans cesse. Le gouvernement protège les Frères contre les conseils
municipaux et leur permet, au mépris de la loi, d'enseigner sans
brevet. Les autorités locales commencent naturellement à suivre
l'exemple venu d'en haut. Et puis les Frères ont la gratuité,
institution excellente, nécessaire dans un pays de petits propriétaires
et de pauvres gens comme la France; la chose leur est possible parce
qu'ils reçoivent quantité de donations. Tantôt créant des écoles
libres, tantôt se chargeant des écoles communales, parfois même
installés dans les écoles normales, ils sont partout. Les instituteurs
laïques leur résistent et refusent de plier devant eux. «Pourriez-vous
citer un seul instituteur jésuite? Non. Pourriez-vous citer un seul
légitimiste? Non. Pourriez-vous enfin en trouver un seul qui partage
les idées, les opinions ou les sentiments du clergé sur quelque sujet
que ce soit? Je vous en défie»[120]. Et pourtant ces instituteurs
sont mal soutenus par les maires, tyrannisés par des inspecteurs
incompétents, méprisés par les bourgeois. Il faudra bien finir par
comprendre que l'école doit appartenir, non à la commune, mais à
l'Etat, que le maître doit être déchargé de l'enseignement religieux;
le prêtre sera libre de le donner à l'église[121].
[120] _Ibid._, p. 264.
[121] «L'Etat est laïque, par conséquent l'instruction donnée en
son nom doit être laïque; et si ce mot ne paraît pas clair, nous
dirons qu'il signifie pour nous que l'enseignement public, sans être
irréligieux, doit faire abstraction de toute religion positive.»
(_Ibid._, p. 387.)
III
C'était à la bourgeoisie, au pays légal, que s'adressait l'enseignement
secondaire. L'Université avait excité sous la Restauration les
défiances des libéraux, qui lui reprochaient de devenir trop cléricale,
et des catholiques militants, qui avaient réussi jusqu'en 1828 à éluder
le monopole en se servant des petits séminaires. La Charte de 1830
promit une loi sur la liberté d'enseignement. Mais sous Louis-Philippe
les défenseurs de l'Etat laïque cessèrent de tenir l'Université
en suspicion; ils la louèrent comme une des plus belles œuvres de
Napoléon. Parmi les défenseurs du nouveau roi, beaucoup abandonnèrent
la liberté de l'enseignement comme ils abandonnaient la séparation
de l'Eglise et de l'Etat. Les attaques des hommes de l'_Avenir_, les
philippiques de Lacordaire contre le monopole n'eurent pas de résultat
immédiat; la rupture de Lamennais avec Rome fit, au contraire, négliger
pendant quelques années les projets conçus par lui. L'Université
d'ailleurs était remarquable depuis 1830 par la largeur avec laquelle
ses chefs accueillaient les hommes des opinions les plus diverses[122].
Elle ne se ferma point au clergé; les ecclésiastiques introduits dans
ses cadres par la Restauration y restèrent toutes les fois qu'ils le
voulaient. Le fougueux anticlérical Isambert s'en plaignit en 1831 à
la Chambre des députés; bien qu'on fût alors en pleine lutte contre le
clergé carliste, les hommes du parti du mouvement, Barthe et Odilon
Barrot, lui répondirent qu'on devait accepter les professeurs capables,
prêtres ou laïques[123]. La monarchie de Juillet demeura fidèle à cette
règle. Environ cinquante collèges communaux avaient comme principaux
des prêtres à la veille de 1848. Dans quelques-uns des plus importants
collèges royaux, des lycées d'aujourd'hui, à Caen, à Bordeaux, à
Grenoble, on voit des proviseurs ecclésiastiques. Les professeurs
prêtres étaient plus rares que les administrateurs; cependant le
collège royal de Lyon conserva pendant de longues années un professeur
de philosophie célèbre, l'abbé Noirot. Les aumôniers enfin jouissaient
d'une grande influence.
[122] «Ne nous lassons pas de répéter qu'aux environs de 1830
l'Université de France a offert le spectacle réel d'une société
idéale, d'une société où toutes les opinions et tous les cultes se
rencontraient non seulement sans se combattre, mais avec une parfaite
bonne grâce.» (Alfred de Mézières dans le _Temps_, 17 février 1914.)
Cet esprit universitaire existait déjà sous la Restauration, même
dans un collège «bien pensant» comme Sainte-Barbe; un ancien élève
de cette maison, Victor Duruy, l'a rappelé: «Il me serait impossible
de dire si mes professeurs étaient catholiques, protestants ou
libres-penseurs; je ne leur ai connu qu'une religion, celle de
l'honnête et du beau.» (Cité par Hauser dans _Grande Revue_, 25
octobre 1913.)
[123] Séance du 21 janvier 1831.
Il y eut donc, entre 1832 et 1842, une époque d'accalmie où l'Eglise
et l'Etat parurent disposés à vivre en bons termes. Cette alliance
plaisait aux deux hommes qui se trouvaient désignés par leur passé
pour être les représentants de l'Université dans les conseils du
gouvernement: c'étaient Guizot et Cousin. Guizot, pendant son long
séjour au ministère de l'instruction publique, prit toutes les mesures
propres à satisfaire le clergé, tout en conservant l'indépendance
de l'enseignement laïque[124]. Sorti du gouvernement, il reprit sa
plume de publiciste pour célébrer cette alliance. Grande est sa joie
en présence du réveil religieux, devenu si nécessaire pour contenir
les désirs sans bornes que la transformation de la société a fait
naître; ce réveil ne saurait inquiéter personne, car le catholicisme,
le protestantisme et la philosophie peuvent coexister dans la France
actuelle. Le catholicisme a proclamé que le spirituel est distinct
du temporel; aujourd'hui la société moderne affirme que l'Etat est
incompétent sur les rapports de Dieu avec l'homme[125]; donc l'accord
sur ce point est facile. Sans doute le gouvernement de l'Église, qui
a pour caractère l'infaillibilité, considère toute résistance comme
coupable; mais l'Eglise pourra conserver ce principe dans la sphère
religieuse, tandis que l'Etat maintiendra la liberté de conscience
et de pensée dans la sphère sociale. En traitant bien l'Eglise, la
société civile remédiera au mal actuel, qui est l'affaiblissement de
l'autorité: «Le catholicisme est la plus grande, la plus sainte école
de respect qu'ait jamais vue le monde». Le protestantisme, de son côté,
peut se développer librement aujourd'hui, avec ses multiples sectes
qui assurent un refuge à la liberté de conscience. Les deux religions,
loin de se combattre, doivent s'allier et songer uniquement à convertir
les incroyants: «Catholiques ou protestants, prêtres ou simples
fidèles, qui que vous soyez, si vous êtes croyants, ne vous inquiétez
pas les uns des autres, inquiétez-vous de ceux qui ne croient point.
Là est le champ; là est la moisson». Le moment est favorable, car la
philosophie a mené sa victoire assez loin pour être libre de confesser
que la morale humaine a besoin de la religion, «que le plus fier esprit
peut s'humilier devant Dieu, et qu'il y a de la philosophie dans la
foi»[126].
[124] Il aida, par exemple, Jean-Marie de la Mennais à développer
la congrégation des Petits Frères, qui donnait un enseignement
rudimentaire dans les villages de l'Ouest. (V. Laveille, _Jean-Marie
de la Mennais_, II, p. 47.)
[125] «C'est là ce qu'il y a de vrai dans cette déplorable et confuse
parole, tant commentée: _la loi est athée_.» (_Du catholicisme, du
protestantisme et de la philosophie en France_, dans _Méditations et
études morales_.)
[126] Un écrivain démocrate, Francisque Bouvet, fit à Guizot une
réponse tout inspirée par l'évangélisme républicain. Le catholicisme,
dit-il, empêchait le principe chrétien de produire ses effets
sociaux; le protestantisme a supprimé ces obstacles; la philosophie a
fait passer le christianisme dans la pratique. (_Du catholicisme, du
protestantisme et de la philosophie en France_, 1840.)
Victor Cousin était devenu depuis 1830 un des administrateurs de
l'enseignement secondaire; dans le Conseil royal de l'instruction
publique, ses collègues le laissaient maître de décider sur tout ce
qui concernait la philosophie. Cette puissance même le rendit prudent,
plus soucieux que jamais de vivre en bons termes avec l'Eglise. Ayant
quitté sa chaire, n'écrivant plus de livres dogmatiques, il se mit à
corriger ses anciens ouvrages, à effacer les formules dangereuses.
Aux professeurs de philosophie, ses anciens élèves, il ne cessait
de recommander la modération, la réserve, tout en les invitant à
maintenir l'indépendance de la raison. Jules Simon, son disciple
irrespectueux, a présenté l'amusant résumé de ces conversations où il
engageait tel futur professeur, si les catholiques lui cherchaient
querelle, à se rendre chez l'évêque pour engager avec lui un débat
théologique[127]. Au clergé, le philosophe prodiguait les attentions,
les paroles flatteuses, les menus services; il voulait que le supérieur
de Saint-Nicolas du Chardonnet fût examinateur à l'agrégation; grâce
à lui, Guéranger fut aidé lorsqu'il restaura l'ordre des Bénédictins,
Lacordaire faillit devenir professeur à la faculté de théologie de
Paris; le Père Girard, le célèbre pédagogue de Fribourg, obtint un
prix et la décoration de la Légion d'Honneur[128]. Par contre, les
professeurs qui soulevaient les critiques du clergé restaient rarement
dans le collège où l'on s'était plaint d'eux. A Caen, le grave et
audacieux Vacherot fut ainsi attaqué, bientôt déplacé, parce que les
élèves du grand séminaire suivaient les cours de philosophie du collège
royal; on eut soin de lui donner pour successeur Jules Simon, qui était
alors connu comme catholique[129]. Lorsque Jouffroy prit au Conseil de
l'instruction publique la place de Cousin, il montra le même souci de
rassurer les catholiques par ses choix[130].
[127] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 89.
[128] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, II, pp. 338, 343,
344, 391.
[129] V., dans les _Mémoires_ de l'Académie de Caen, les lettres
de Jules Simon (1896) et le récit des tribulations de Vacherot par
Pouthas (1905).
[130] Il envoya Mourier à Besançon à la place d'un professeur jugé
dangereux. (Mourier, _Notes et souvenirs_, p. 26.)
Ces avances devaient demeurer sans résultat. Le parti catholique,
libéré de la solidarité compromettante qui l'avait uni à Lamennais,
reparut bientôt énergique, audacieux, invoquant deux principes
nouveaux, l'ultramontanisme et le libéralisme: l'ultramontanisme qui
lui faisait rejeter les compromis gallicans chers à beaucoup d'évêques;
le libéralisme qui lui permit de revendiquer pour l'Église les
libertés formulées par la société moderne. Les catholiques militants
n'étaient pas d'accord sur toutes choses, mais un lien les unissait,
l'antipathie contre l'Université. Ils lui reprochèrent particulièrement
ce dont elle était le plus fière, le mélange des individus d'opinions
et de croyances différentes: mélange des élèves qui discutaient
avec la chaleur de la jeunesse l'existence de Dieu et les dogmes
religieux[131]; mélange des professeurs, dont la plupart, sans être
irréligieux, se montraient des catholiques assez tièdes, et surtout
peu disposés à sacrifier la liberté des non catholiques; mélange des
administrateurs qui étaient ici des prêtres, là des incroyants[132].
[131] Montalembert a conté que, dans sa classe, l'existence de
Dieu fut votée par les élèves à la majorité d'une voix. (Lecanuet,
_Montalembert_, I, p. 27.)
[132] C'était vrai, non seulement pour les proviseurs, mais pour les
recteurs. On trouve parmi eux des prêtres, comme l'abbé Daniel à
Caen; des laïques très fervents, comme Loyson, le père d'Hyacinthe
Loyson; des voltairiens, comme Odilon Ranc, le grand-oncle du
journaliste Ranc (V. Ranc, _Souvenirs_, p. 9); des philosophes
anticatholiques, tels que Patrice Larroque (v. Georges Weill dans
_Revue internationale de l'enseignement_, 1914).
Le monopole universitaire souleva une opposition furieuse. Il
comportait pour les pensions libres la nécessité de l'autorisation
préalable; en fait, elle ne fut jamais refusée à aucun prêtre offrant
des garanties d'honorabilité. Cousin a pu l'affirmer devant la Chambre
des pairs sans être démenti. Mais le monopole entraînait aussi pour
les établissements privés une charge financière, une contribution
proportionnelle au nombre de leurs élèves. C'était une faute grave
d'avoir confié à l'Université le soin de lever elle-même cet impôt, qui
exaspéra la bourgeoisie catholique[133]. La bataille s'engagea en 1843;
elle a été racontée souvent, et il est inutile d'en refaire le récit.
Bornons-nous à montrer comment l'esprit laïque fut défendu contre les
attaques de l'Église et de ses partisans.
[133] «Cet impôt, que l'Université percevait elle-même, et auquel on
ne voyait guère d'autre but que celui de rétribuer les places de son
état-major, lui valut dans la bourgeoisie quasi la même impopularité
que le fameux impôt des 45 centimes a valu, chez les paysans, à
la république de 1848.» (Cournot, _Des institutions d'instruction
publique_, p. 279.)
Le grand conflit fut précédé par quelques escarmouches qui mirent aux
prises, dans certaines villes, catholiques et universitaires. Les plus
ardents parmi ces derniers furent les professeurs de philosophie,
oublieux des conseils de prudence que Victor Cousin leur prodiguait. A
Bordeaux, par exemple, Bersot discuta dans une brochure les conférences
de Lacordaire; attaqué aussitôt par L'_Ami de la Religion_, dénoncé à
Paris par son chef hiérarchique, un recteur tout dévoué à l'Église,
il revendiqua énergiquement les droits de la raison; le gouvernement
le soutint contre le recteur, mais le changea de poste[134]. La
même année, à Lyon, Francisque Bouillier, qui venait de publier un
abrégé des théories de Kant, subissait les critiques répétées du
journal catholique local, le _Réparateur_; un véritable espionnage
fut organisé contre lui[135]. A Caen, Charma luttait énergiquement
contre le clergé[136]; à Toulouse, Gatien-Arnoult tenait tête à
l'archevêque[137]; à Strasbourg, toujours en 1842, le professeur
italien Ferrari était accusé de communisme par le journal catholique
_L'Alsace_[138]. D'autres universitaires, comme Zévort à Rennes, Bonnet
à Mâcon, passaient par des épreuves semblables[139]. Ce fut un prélude
à l'attaque générale que Parisis, Veuillot, Montalembert menèrent
depuis 1843 contre l'Université.
[134] V. Hémon, _Bersot et ses amis_, p. 34 sqq. Cf. Vauthier dans
_Revue internationale de l'enseignement_, 1911.
[135] Latreille, _Francisque Bouillier_, p. 49 sqq.
[136] V. Pouthas, dans _Mémoires_ de l'Académie de Caen, 1906, p. 127
sqq.
[137] Celui-ci, d'Astros, publia un mandement spécial contre les
doctrines philosophiques du professeur.
[138] Dejob dans _Bulletin italien_ de Bordeaux, avril-juin 1913.
Un autre Italien au service de la France, Libri, mena rude campagne
contre le clergé (Dejob, _ibid._, juillet-septembre 1912).
[139] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, I, p. 500.
Cette même année, Victor Cousin essayait encore de maintenir la paix
et disait à la Chambre des pairs: «à l'heure où nous parlons, il ne
s'enseigne dans aucune classe de philosophie d'aucun collège du royaume
aucune proposition qui directement ou indirectement puisse porter
atteinte à la religion catholique[140]». Mais attaqué sans relâche,
accusé de panthéisme, il se décida en 1844 à combattre les catholiques
militants, à se présenter comme le défenseur de l'Université. L'Etat,
disait-il, s'est toujours, et dans tous les pays, réservé le droit
de surveiller, de diriger l'enseignement; Napoléon a su réaliser
brillamment l'œuvre nationale de la Révolution en créant l'Université.
Va-t-on revenir là-dessus, créer des collèges catholiques, protestants,
juifs? «Dès l'enfance, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres,
à nous renfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête;
merveilleux apprentissage de cette charité civile qu'on appelle le
patriotisme!» L'Université, quoi qu'on dise, donne l'éducation[141].
C'est elle qui assure l'unité de notre pays. «C'est parce qu'elle est
avant tout une grande institution morale et politique, qui imprime à
tous ses établissements un esprit commun et les dirige vers une fin
commune, le service et l'amour de la patrie, telle que nos pères nous
l'ont faite; c'est à ce titre qu'à toutes les époques de réaction elle
a été si violemment attaquée, d'abord en 1815, puis en 1821, enfin
aujourd'hui[142]».
[140] Discours du 15 mai 1843.
[141] «Je regarde comme le lieu commun le plus frivole, le plus
contraire à toute expérience et à la nature des choses, cette
séparation, si fort à la mode aujourd'hui dans un certain monde, de
l'instruction et de l'éducation, et je soutiens, avec tout ce qu'il
y a jamais eu d'hommes d'Etat, de moralistes et d'hommes d'école
consommés, que partout où il y a une instruction véritablement saine
et forte, il y a déjà un grand fonds d'éducation.»
[142] Discours du 21 avril 1844. Ce discours, et tous les autres
prononcés par Cousin sur le même sujet, sont réunis dans _Défense de
l'Université et de la philosophie_.
L'orateur de l'Université remonta plusieurs fois à la tribune pour
défendre la même cause, pour justifier la neutralité de l'enseignement
philosophique[143]. Il montra que le clergé, pour créer des maisons à
lui, ferait appel forcément à la seule congrégation capable de les
diriger, celle des jésuites. Tous les établissements privés, dit-il,
disparaîtront; la France ne connaîtra plus que «deux éducations
essentiellement contraires, l'une cléricale et au fond jésuitique,
l'autre laïque et séculière. De là deux générations séparées l'une de
l'autre dès l'enfance, imprégnées de bonne heure de principes opposés,
et un jour peut-être ennemies[144]».