furent seuls à lire l'ouvrage de Samuel Vincent, _Vues sur le
protestantisme en France_ (1829). Le pasteur de Nîmes y formulait
avec beaucoup de talent et de vigueur les idées du protestantisme
libéral, en combattant les thèses de l'orthodoxie calviniste. Il étudia
naturellement les rapports de l'Eglise et de l'Etat. D'après lui, le
système établi par le Premier Consul offre des avantages certains,
la sécurité pour les croyants, la dignité pour les pasteurs, mais il
réduit la religion à n'être qu'une administration, et surtout il nuit
à la liberté de penser. La séparation n'est pas près de se faire, mais
elle résultera naturellement des idées modernes, ce sera peut-être
«le travail et le couronnement du XIXe siècle». L'Etat n'y perdrait
rien, car l'appui du clergé ne laisse pas d'être compromettant pour les
gouvernants; la religion n'y perdrait pas davantage, car elle saurait
trouver l'organisation matérielle nécessaire, et l'activité, la vie
lui serait rendue. En attendant, il faut contenir dans les limites les
plus étroites l'influence politique des clergés divers et l'influence
religieuse du pouvoir civil.
Ces opinions trouvèrent un défenseur à la Chambre des députés.
Corcelles, membre de la gauche, ami de La Fayette, avait montré peu
d'enthousiasme pour les ordonnances de 1828. Il déclara que le clergé
devrait vivre, en France comme aux Etats-Unis, des subsides volontaires
donnés par les fidèles[91]. Mais il était isolé dans son parti. La
plupart des libéraux, allant au plus pressé, combattaient le parti
qui avait fait surgir le ministère Polignac, le parti appuyé par les
mandements audacieux des évêques. La victoire de la révolution de 1830
apparut comme la défaite du parti prêtre.
[91] 30 juillet 1828. De même, le 10 juin 1829, il demanda une
réduction du budget des cultes, «jusqu'au temps éloigné sans doute,
quoique inévitable, où chaque religion trouvera toutes ses ressources
dans ses croyants.» Littré père disait aussi, au témoignage de son
fils: «tant cru, tant payé».
CHAPITRE III
La politique d'apaisement sous Louis-Philippe
I
Le gouvernement nouveau parut décidé à laïciser définitivement l'Etat.
La Charte de 1830 enleva au catholicisme sa prérogative, et la
«religion de l'Etat» disparut des textes législatifs. On ne vit plus le
roi ou la famille royale suivre les processions; pendant quelques mois
on ne put rencontrer dans les rues de Paris un prêtre en soutane, pas
plus qu'un moine portant le costume de son ordre. L'alliance étroite
qui existait, au su de tous, entre la dynastie déchue et le clergé
catholique faisait rejaillir sur celui-ci une partie de la haine vouée
par le peuple à Charles X. Dans les nombreuses pièces patriotiques
jouées par les théâtres de Paris, tous les rôles de malfaiteurs ou de
traîtres étaient attribués à des jésuites. En 1831, à la suite de la
manifestation légitimiste faite à Saint-Germain l'Auxerrois, l'église
fut mise à sac et l'archevêché détruit; le gouvernement laissa faire
et la garde nationale encouragea presque tous les destructeurs. «Qui
dit Jésuite en France, à Paris du moins, écrivait le provincial de
l'ordre, dit une bête sauvage à laquelle il faut courir sus[92]».
Bientôt l'énergie de Casimir Perier mit fin aux scènes de ce genre,
mais le ministre ne chercha point un rapprochement avec le clergé;
l'antique procession du Vœu de Louis XIII fut interdite; on enleva les
crucifix posés dans les salles de cours d'assises; on obligea un prêtre
à célébrer les funérailles religieuses de Grégoire, l'ancien prélat
constitutionnel qui n'avait jamais abjuré ses idées. L'expédition
d'Ancône, ordonnée par Casimir Perier, n'était pas faite pour améliorer
les rapports de la France avec la papauté. En province, les relations
étaient froides entre les évêques légitimistes et les fonctionnaires de
la monarchie nouvelle; quant aux hostilités entre maires et curés, des
milliers de communes en offraient le spectacle.
[92] Lettre du 17 octobre 1831, citée par Burnichon, I, p. 516.
Cependant les choses changèrent bientôt. Le gouvernement de Juillet fit
de son mieux pour s'assurer l'appui de l'Eglise; Louis-Philippe qui
travaillait avec une constance infatigable à se faire accepter comme
un égal par les souverains étrangers, montra aussi des dispositions
conciliantes vis-à-vis du pape, des cardinaux et des évêques. Ses
ministres, partisans de la résistance ou de mouvement, se montrèrent
en face de l'Eglise à la fois indépendants et courtois, prêts à
pratiquer ce qu'on a plus tard nommé la politique d'apaisement. De son
côté le clergé, calmé par les avis de Rome, déçu dans ses espérances
par l'échec retentissant de la duchesse de Berry, se résigna au fait
accompli; les évêques légitimistes, sans manifester de sympathie pour
le roi des Français, entretinrent des rapports corrects avec ses
représentants.
La bourgeoisie orléaniste approuva ce changement. Dès qu'elle fut
débarrassée de la Congrégation et des jésuites, sa haine contre le
parti prêtre s'apaisa. Elle pensait que, selon la formule vulgaire,
il faut une religion pour le peuple; les revendications sociales,
qui apparaissaient maintenant de plus en plus violentes, allaient la
fortifier dans cette idée. Cette bourgeoisie, maîtresse du pouvoir,
devenait une aristocratie véritable; elle savait que, selon le mot
de Talleyrand à sa nièce, «il n'y a rien de moins aristocratique
que l'incrédulité». Voilà pourquoi les défenseurs de la nouvelle
dynastie abandonnèrent le projet de tenter la séparation de l'Eglise
et de l'Etat. La Société de morale chrétienne, qui avait couronné
les livres de Vinet ou de Nachet, comprenait parmi ses membres,
outre Louis-Philippe lui-même, Guizot, le duc de Broglie et d'autres
ministres du nouveau régime; aucun ne proposa d'appliquer le principe
que tous avaient approuvé quelques années auparavant. C'est un exemple
significatif des changements qui s'accomplissent chez d'anciens
opposants parvenus au pouvoir. Des motifs sérieux pouvaient d'ailleurs
excuser cette palinodie: le gouvernement jugeait sage de garder sous
sa main un clergé prêt à soutenir les tentatives carlistes; la Vendée,
la Bretagne offraient trop de sujets d'alarme pour qu'on les exaspérât
par une réforme qui serait considérée comme une déclaration de guerre
au catholicisme. Un seul, parmi les membres dirigeants de la Société
de morale chrétienne, défendit encore la cause abandonnée par tous.
Lamartine écrivait en 1831 à propos de la séparation: «Heureuse et
incontestable nécessité d'une époque où le pouvoir appartient à tous et
non à quelques-uns; incontestable, car sous un gouvernement universel
et libre, un culte ne peut être exclusif et privilégié; heureuse, car
la religion n'a de force et de vertu que dans la conscience. Elle
n'est belle, elle n'est pure, elle n'est sainte qu'entre l'homme et
son Dieu; il ne faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre
et le fidèle; si l'Etat s'interpose entre l'homme et ce rayon divin
qu'il ne doit chercher qu'au ciel, il l'obscurcit ou il l'altère[93]».
Lamartine demeura isolé parmi les hommes politiques. La cause de la
séparation venait de faire, il est vrai, parmi les catholiques une
illustre recrue; Lamennais la défendait énergiquement dans l'_Avenir_.
Mais cette adhésion compromettante acheva d'inquiéter les libéraux, qui
redoutaient un régime laissant liberté complète à des prêtres comme
Lamennais; et la condamnation de celui-ci par Grégoire XVI fut décisive
pour tous les catholiques autrefois tentés d'approuver le nouveau
système.
[93] _Sur la politique rationnelle_, 1831, p. 70. Lamartine fut
quelque temps président de la Société de la morale chrétienne.
Nachet, publiant après 1830 la seconde édition de son Mémoire,
se plaignit vivement qu'on n'eût rien fait pour en appliquer les
conclusions.
Ce n'étaient pas seulement les politiques orléanistes qui approuvaient
le retour à des relations courtoises avec le clergé; les jeunes
intellectuels aux tendances républicaines et socialistes réprouvaient
également l'anticléricalisme et l'esprit voltairien. Ils participaient
à cette religiosité qui fut un des caractères du romantisme et de la
nouvelle démocratie. A la veille de 1830 déjà, de jeunes républicains,
parmi lesquels figurait Hippolyte Carnot, suivaient avec intérêt les
tentatives de Ballanche pour concilier la tradition avec les idées
modernes, les obscurs écrits de ce néo-catholique aux allures bizarres
qui s'appelait Coessin, la résurrection de l'ordre des Templiers
sous un grand maître[94]. D'autre part, Saint-Simon avait terminé sa
carrière en parlant un langage profondément religieux dans le _Nouveau
Christianisme_; et ses disciples n'avaient point tardé à transformer
leur école en église. La révolution de 1830 donna brusquement à cette
église une notoriété bruyante; et si les excentricités de la secte,
les étranges théories d'Enfantin provoquaient le rire, beaucoup
d'hommes intelligents et généreux suivaient avec émotion l'audacieuse
entreprise où les disciples du Père dépensaient tant d'enthousiasme
et de dévouement[95]. Après la fin du saint-simonisme, beaucoup de
théoriciens socialistes inspirés par lui ont cherché, avec plus de
prudence et de discrétion, à rajeunir, à moderniser le christianisme.
C'est le rêve de Pierre Leroux et de ce théologien démocrate, Jean
Reynaud, en qui tous ses amis ont vénéré un saint laïque. Buchez
se fait l'apôtre de la démocratie chrétienne; comme Lacordaire, il
salue dans la France le soldat du Christ, mais c'est parce qu'elle
a complété l'œuvre de l'Eglise en formulant les principes de 1789;
Robespierre devient pour lui le prêtre de ce néo-christianisme
révolutionnaire[96]. Louis Blanc est moins religieux; cependant il
considère le voltairianisme comme périlleux et vieilli[97]. Parmi les
républicains politiques, les opinions varient. Armand Carrel demeure
indifférent aux questions religieuses; mais Barbès, condamné à mort
et croyant le jour de l'exécution venue, invoque Jésus en même temps
que Babeuf, et remercie Dieu de l'avoir fait «Français, républicain,
aimé des bons, proscrit par les méchants[98]». Des révolutionnaires
allemands venus à Paris s'étonnent de trouver une religiosité si
générale chez les hommes de progrès[99]. La plupart sont pénétrés de
ce christianisme social auquel Lamennais a donné son évangile dans les
_Paroles d'un croyant_.
[94] H. Carnot, _Sur le saint-simonisme_, 1887. Sur Coessin, v.
Georges Weill, dans _Revue des études napoléoniennes_, 1919.
[95] V. Georges Weill, _L'école saint-simonienne_, 1896.
[96] V. Rastoul, _Histoire de la démocratie catholique en France_,
1911.
[97] «Continuer Voltaire aujourd'hui serait dangereux et puéril.
A chaque époque son œuvre! Celle de notre temps est de raviver le
sentiment religieux, de combattre les insolences du scepticisme et de
railler ses railleries.» (_Revue du Progrès_, I, p. 146.)
[98] Barbès, _Deux jours de condamnation à mort_. V. Georges Weill,
_Histoire du parti républicain_, p. 238 sqq.
[99] Bouglé, _Chez les prophètes socialistes_, 1918.
L'apaisement des querelles religieuses apparaît dans les débats
parlementaires à partir de 1833. En 1834, par exemple, la Chambre des
députés examine les pétitions demandant le maintien des évêchés créés
postérieurement au Concordat. Quelques députés, Luneau, Eschassériaux,
Barrot, veulent faire affirmer par l'assemblée son droit d'ajourner
les crédits nécessaires. Mais le gouvernement combat leur thèse; le
gallican Dupin fait de même. Lamartine rappelle ses préférences pour le
régime propre à détruire «le nœud fatal qui unit l'Eglise à l'Etat»;
mais, puisque le moment favorable pour cette réforme n'est pas encore
venu, il demande un vote favorable aux pétitions, et la Chambre lui
donne raison[100]. Un seul député, Isambert, conseiller à la Cour de
cassation, se fit remarquer pendant tout le règne par sa persévérance
à défendre les traditions des légistes, à dénoncer les empiètements
du clergé: tantôt il combattait les crédits votés pour l'installation
des cardinaux, tantôt il se plaignait que le clergé n'envoyât pas
les séminaristes aux facultés de théologie dirigées par l'Etat; les
ménagements des ministres pour l'épiscopat l'amenaient à préférer au
Concordat le régime de la séparation, le régime belge[101]. Mais les
critiques annuellement présentées par lui à la Chambre semblaient
démodées et puériles.
[100] Séance du 26 avril 1834.
[101] 8 juin 1835, 18 mai 1837, 17 mai 1838, 17 et 18 janvier
1839. Dubois, au contraire, trouvait inquiétants les progrès du
catholicisme en Belgique: «Pour mon compte, disait-il, cette
expérience que je vois se faire aux portes de la France m'a fait
profondément réfléchir sur une foule de mesures qui étaient venues
à la pensée de beaucoup d'hommes d'Etat, et que j'ai jusque là
combattues avec vivacité» (17 mai 1838). Il revenait donc aux idées
gallicanes dédaignées par le _Globe_. Quant aux républicains, ils
se prononcent rarement pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Cependant on trouve un projet de ce genre, très soigneusement
étudié, dans le livre d'Auguste Billiard, _Essai sur l'organisation
démocratique de la France_ (1837): l'auteur, ancien secrétaire
général du ministère de l'Intérieur, connaît la complexité des
questions à résoudre.
II
Une seule question, celle de l'enseignement, devait amener des chocs
nouveaux entre partisans de l'Eglise et de l'Etat. L'instruction
primaire attira l'attention de tous au lendemain de 1830. Elle avait
été très négligée: les partis politiques s'étaient occupés beaucoup
moins de multiplier les écoles que de choisir entre l'enseignement
simultané, pratiqué par les Frères, et l'enseignement mutuel, préféré
dans les écoles laïques. Personne d'ailleurs à cette époque ne songeait
à demander que les écoles primaires fussent entièrement soustraites
à la surveillance du clergé. Ce qui frappait les observateurs de
bonne foi, c'était le petit nombre de gens sachant lire; aussi vit-on
Guernon-Ranville, membre du ministère Polignac, franc-maçon égaré
parmi ces amis de la Congrégation, préparer une loi sur l'enseignement
primaire. L'idée fut reprise au lendemain de la révolution, alors que
la sympathie pour le peuple animait encore la plupart des vainqueurs;
une enquête poursuivie dans toutes les parties de la France révéla
un état de choses lamentable, une ignorance aggravée par le mépris
des paysans pour l'instruction[102]. Les nombreux projets soumis aux
Chambres aboutirent à la loi de 1833, loi bienfaisante qui eut pendant
quelques années d'excellents résultats.
[102] Cette enquête est résumée dans le livre de Lorain, _Tableau de
l'instruction primaire en France_, 1837.
Cette loi fut rédigée de manière à ménager les susceptibilités et
les intérêts de l'Eglise. Elle assura la liberté de l'instruction
primaire, donc la possibilité pour les catholiques de créer des écoles
indépendantes; elle permit aux communes, en gardant un silence complet
sur ce point, de choisir entre les maîtres laïques et congréganistes;
enfin le programme des écoles élémentaires comprit nécessairement
l'instruction morale et religieuse. On reconnaît ici l'œuvre de Guizot.
Ce protestant convaincu n'avait jamais cessé de dire et de penser
qu'une alliance est bonne entre le gouvernement français et l'Eglise
catholique; seulement il avait insisté avant 1830 sur la nécessité
de maintenir la séparation du spirituel et du temporel. Depuis 1830,
arrivé au pouvoir, effrayé par les projets sociaux des républicains,
il sentait le besoin de mettre surtout en lumière l'utilité sociale
des croyances chrétiennes. Sa foi sincère l'empêchait de penser qu'il
faut une religion pour le peuple; c'est dans toutes les classes
qu'elle devait se faire accepter pour que la société fût vraiment
saine. Ces idées apparurent pendant la discussion de la loi de 1833.
Guizot combattit l'amendement d'après lequel le curé ou le pasteur ne
seraient pas membres de droit du comité local chargé de surveiller
l'école. On ne doit pas, disait-il, exclure ainsi le magistrat moral et
religieux de la commune, car l'instruction morale et religieuse doit
accompagner sans cesse l'instruction qui s'adresse à l'intelligence; le
clergé, si l'on veut l'exclure de l'école publique, fondera une école
rivale[103].--La Chambre des députés, où vivait encore l'esprit de
défiance contre les prêtres, donna tort au ministre sur ce point, mais
la Chambre des pairs lui assura gain de cause.
[103] «L'instruction morale et religieuse s'associe à l'instruction
tout entière, à tous les actes du maître d'école et des enfants... Le
développement intellectuel séparé du développement moral et religieux
devient un principe d'orgueil, d'insubordination, d'égoïsme, et par
conséquent de danger pour la société.» Evitons que le clergé fonde
des écoles: «Il vaut cent fois mieux avoir la lutte en dedans qu'au
dehors». (Séance du 30 avril 1833).
Quand la loi fut promulguée, Guizot en adressa le texte à tous les
instituteurs avec une circulaire explicative. Cette circulaire, digne
de l'auteur et digne du sujet qu'il traitait, rappela en beaux termes
l'étendue de leurs devoirs et la grandeur de leur mission; mais
elle ajouta que cette besogne monotone, souvent pénible, ne pouvait
obtenir sa récompense que de Dieu. «Aussi voit-on que, partout où
l'enseignement primaire a prospéré, une pensée religieuse s'est unie,
dans ceux qui le répandent, au goût des lumières et de l'instruction.
Puissiez-vous, Monsieur, trouver dans de telles espérances, dans ces
croyances dignes d'un esprit sain et d'un cœur pur, une satisfaction
et une confiance que peut-être la raison seule et le seul patriotisme
ne vous donneraient pas!» Il n'y avait là qu'un souhait; mais le
souhait formulé par le ministre de l'instruction publique dans une
circulaire officielle ressemblait à un ordre. Guizot parlait aussi
des rapports à entretenir avec le curé ou le pasteur. L'instituteur
devait ici éviter l'hypocrisie tout comme l'impiété. «Rien d'ailleurs,
ajoutait le ministre, n'est plus désirable que l'accord du prêtre et
de l'instituteur; tous deux sont revêtus d'une autorité morale; tous
deux peuvent s'entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens
divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu'on fasse,
pour l'obtenir, quelques sacrifices, et j'attends de vos lumières et de
votre sagesse que rien d'honorable ne vous coûtera pour réaliser cette
union, sans laquelle nos efforts pour l'instruction populaire seraient
souvent infructueux[104]». Guizot voulait donc des instituteurs
modestes, dociles, soumis aux notables de la commune et aux curés.
Voilà pourquoi, dans beaucoup de villages, le desservant accueillit
assez bien cet auxiliaire nouveau qui devait faire l'école sous sa
direction[105].
[104] Guizot a reproduit cette circulaire du 18 juillet 1833 au tome
III de ses _Mémoires_.
[105] Brouard, _Essai d'histoire critique de l'instruction primaire_,
p. 73.
Il serait faux de dire que le gouvernement de Louis-Philippe a jamais
regretté la loi de 1833. Mais à mesure que s'effaçait l'esprit de 1830,
que la politique du pouvoir devenait de plus en plus nettement une
politique de classe, les gens réfléchis de la bourgeoisie orléaniste
commençaient à se méfier des nouveaux éducateurs du peuple. L'Académie
des sciences morales et politiques mit au concours cette question: «Les
réformes à apporter à l'institution des écoles normales et primaires
en vue de l'éducation morale de la jeunesse». Le prix fut remporté en
1840 par Barau, un universitaire, principal de collège, qui se consacra
désormais aux travaux pédagogiques et fut longtemps considéré comme un
des guides les plus sûrs de l'enseignement primaire public. Barau est
un défenseur de l'enseignement laïque; il est d'autant plus curieux de
voir quelle méfiance lui inspirent les écoles normales. Elles forment
des hommes également indépendants de l'Etat et de l'Eglise, du maire
et du curé; voilà un double danger pour le régime censitaire. Il va
presque jusqu'à regretter le régime antérieur à 1833; l'instruction
était alors faible, mais pure; l'instituteur était un villageois humble
et sans fiel. Au contraire, les normaliens, si l'on ne diminue pas
leurs prétentions, deviendront tous des mécontents et des agités. Et
puis ils doivent inspirer confiance au clergé, puisque celui-ci joue un
rôle indispensable dans l'enseignement primaire[106]. Formons donc des
instituteurs modestes, pieux, et les prêtres les accepteront[107].
[106] «L'enseignement secondaire et supérieur est profondément
empreint d'un caractère politique; c'est la chose du gouvernement,
ou tout au moins de la cité: il répugne donc à toute influence
sacerdotale... Mais l'enseignement élémentaire est une chose purement
sociale; et puisque la société pour cette œuvre appelle la religion
à son aide, elle doit accepter loyalement les conditions de cette
alliance.» (Barau, _De l'éducation morale de la jeunesse_, p. 39.)
[107] «S'ils n'ont pas de reproches sérieux à faire aux maîtres
formés par les écoles normales, ils ne les aimeront peut-être jamais
beaucoup, mais ils les accepteront sans répugnance» (p. 44).
Le rapport sur ce concours fut présenté à l'Académie par Jouffroy. Il
montra l'importance et la gravité de la question qui se posait: le
contraste est formidable entre la grandeur morale de la mission de
l'instituteur et l'humilité de sa condition matérielle. Cet homme,
à qui l'on confie l'âme de l'enfance, doit se résigner à une tâche
pénible dans un pauvre village, avec un salaire qui lui donne à peine
du pain. Nous sommes donc, dit Jouffroy, en présence de ce dilemme:
«ou vous refuserez aux maîtres la lumière, et alors ils pourront avoir
l'humilité de leur condition, mais ils n'auront pas la capacité de
leur tâche; ou vous la leur donnerez, et alors vous aurez créé en eux
du même coup la capacité et la révolte». Entre ces deux solutions,
laquelle va choisir Jouffroy? Le rédacteur du _Globe_ aurait sans
doute préféré la seconde; mais le philosophe devenu député, défenseur
du juste milieu, adopte la première. Il se rallie aux conclusions
de Barau, approuve l'idée de supprimer «tout le luxe matériel et
intellectuel» des écoles normales. De même, tout en repoussant la
pensée de confier l'instruction primaire au clergé, l'académicien
déclare qu'il faut «créer un instituteur qui lui convienne en même
temps qu'il conviendra à l'Etat»[108].
[108] V. l'étude faite sur ce rapport de Jouffroy par Félix Pécaut
(_L'éducation publique et la vie nationale_, p. 178 sqq.) Lorain
aussi demandait qu'on assurât l'appui du clergé aux écoles primaires.
(_Tableau de l'instruction primaire_, ch. VIII.)
Les craintes des partisans du juste milieu n'étaient pas sans
fondement: les instituteurs, sortis du peuple, vivant en contact avec
lui, assez instruits pour sentir les injustices dont il souffrait,
devinrent les partisans naturels de la démocratie. En même temps,
la tutelle des curés, qu'on leur imposait, les rendit hostiles à
l'Eglise. Parmi les élèves des écoles normales, beaucoup n'avaient
pas la foi[109]; plusieurs d'entre eux, arrivant dans les communes où
ils devaient enseigner, se trouvaient en désaccord avec les curés.
Un d'eux, par exemple, personnage au caractère indocile, sortit de
l'école normale de Versailles à la fois athée et spiritualiste; nommé
dans une commune, il y fut invité aussitôt par le curé à jouer dans
des conférences d'apologétique le rôle de l'avocat du diable; sur
son refus, le prêtre l'obligea bientôt à quitter le village[110].
Bien d'autres parmi les maîtres d'école tenaient tête au clergé;
arrêtons-nous à deux d'entre eux, qui ont exprimé avec vigueur les
sentiments et les aspirations des éducateurs populaires.