[62] Sur le déisme de Victor Hugo, et sur les différences qui le

séparent du christianisme orthodoxe, v. la thèse de l'abbé Dubuis,

_Victor Hugo, ses idées religieuses de 1802 à 1825_: il montre que le

poète ne fut, selon sa propre expression, qu'un «chrétien littéraire»

(p. 382). C'est vers 1829 que Lamartine perdit ses croyances,

autrefois très profondes (v. Jean des Cognets, _La vie intérieure de

Lamartine_, 1913).

Nous trouvons des tendances pareilles, avec une hardiesse plus grande,

chez les rédacteurs du _Globe_. Ce recueil fut lancé en 1824 pour

tenir tête au _Mémorial catholique_; Pierre Leroux en eut l'idée,

mais le véritable fondateur fut Dubois. Ce jeune Breton, sorti en

1815 de l'Ecole Normale où il avait connu Cousin, devait garder toute

sa vie une admiration profonde pour l'activité intellectuelle, pour

la _maestria_ oratoire du philosophe, et un ironique dédain pour sa

trop grande habileté, pour son talent de comédien[63]. Au contraire,

une amitié confiante l'unissait à Damiron; mais ce fut surtout dans

Jouffroy qu'il trouva un frère spirituel, un confident sûr, qui

partageait presque toutes ses conceptions politiques et philosophiques.

Admirateurs de l'Evangile, détachés de l'orthodoxie catholique,

ils cherchaient à retrouver dans la religion naturelle les grandes

vérités que le christianisme avait recouvertes de ses dogmes[64]. En

1824, Jouffroy et Dubois étaient victimes de la réaction cléricale

qui avait chassé l'un de sa chaire de lycée, l'autre de l'Ecole

Normale; ils fondèrent le _Globe_ à la fois pour défendre contre cette

réaction la liberté politique, et pour défendre contre la vieille

école pseudo-classique la liberté littéraire que revendiquaient les

nouveaux poètes. Ils voulurent mettre fin au malentendu qui séparait le

libéralisme du romantisme.

[63] Cousin, dit-il, «reprend à dix, à quinze, à vingt ans de

distance, tout ce que ses disciples ont ajouté à sa doctrine,

et fondant tous ces travaux dans les siens, reportant ces idées

absorbées dans les siennes à la date où il jetait seulement les

premiers principes, il semble ainsi avoir tout conçu, tout engendré,

tout conduit à maturité.» (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 11). Dès

1819 il mettait Damiron en garde contre l'influence exclusive de

Cousin. (_Ibid._, Introduction, p. XVII).

[64] La pensée fondamentale de Jouffroy comme de sa génération, écrit

Dubois, fut celle-ci: «la philosophie ne trouve rien, ne démontre

rien, qui ne soit le fond même de la religion». (_Cousin, Jouffroy,

Damiron_, p. 132).

Jouffroy fut le philosophe du _Globe_. Tout le monde connaît la page

fameuse sur cette nuit de désespoir qui lui permit de constater la

ruine de ses croyances religieuses; et l'on a cru que sa vie entière,

jusqu'à la fin, avait été troublée par des tristesses et des regrets du

même genre. Le témoignage de Dubois permet de rectifier cette erreur;

après la crise douloureuse qui se place en 1815 ou 1816, Jouffroy

était revenu au calme, à la confiance dans la raison[65]. Il voulait

s'attaquer à cette religion d'Etat qui prétendait régenter la France.

Le _Globe_ en 1825 publia son article, _Comment les dogmes finissent_.

[65] On a eu tort, dit Dubois, de présenter ce récit comme un

testament: «cruel et indigne abus de mots et de dates _artistement_

confondus». (_ibid._, p. 150.)

Un vieux dogme, dit-il, adopté à l'origine parce qu'on le croyait

vrai, finit par n'être plus compris, et ne se conserve que par la

force de l'habitude. «La foi n'est plus qu'une routine indifférente,

qu'on observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu'on

n'y fait pas attention». Alors apparaît l'esprit d'examen; quelques

hommes étudient ce vieux dogme dénaturé par mille absurdités, par mille

mensonges intéressés; ils crient la vérité avec un zèle d'apôtres

devant le peuple surpris, hésitant. Les gouvernants, ceux qui vivent de

la foi ancienne, incapables de répondre, les font périr. Le sang des

premiers martyrs leur amène des recrues, les forces deviennent égales,

les discussions libres; le nouveau parti, qui a le bon sens pour lui,

rend la vieille doctrine ridicule. Les adhérents du passé paraissent

vaincus, mais coalisent tous les intérêts menacés en invoquant les

beaux noms de morale, de religion, d'ordre, de légitimité. Ils sont

favorisés par les divisions du parti nouveau qui, après avoir détruit

le faux, ne trouve rien à mettre à la place; le peuple, dégoûté par

cette impuissance, laisse faire, ne s'attache plus qu'à l'intérêt.

C'est le moment favorable pour la contre-révolution; le parti du passé

ressaisit le pouvoir, se venge, et tâche de se perpétuer en propageant

des superstitions dégradantes. Mais une nouvelle génération a grandi,

qui voit les fautes commises des deux côtés; s'attachant à découvrir

un idéal nouveau, elle prépare ainsi la chute définitive de l'ancienne

domination.

Le _Globe_ traite le plus souvent la religion d'Etat et ses défenseurs

avec un paisible dédain[66]; mais il retrouve des accents passionnés

dès que l'intolérance apparaît, dès que la liberté religieuse est

menacée. On le voit en lisant les articles de Dubois. Celui-ci ne

croit pas, comme son ami, à l'avènement prochain d'une nouvelle

doctrine; aucun dogme, en effet, à l'époque où il écrit, n'est assez

fort pour imposer à tous la conviction. Donc il faut laisser à toutes

les religions la liberté; voilà le seul dogme qui s'impose à l'heure

présente, le seul que le _Globe_ veuille défendre. Les querelles entre

gallicans, ultramontains, protestants, ne le regardent point, à moins

que la liberté de conscience ne soit en jeu[67]. Il y a, en effet,

un devoir supérieur à toutes les croyances confessionnelles, c'est

celui de reconnaître les droits de l'humanité: «Nous sommes hommes

avant que d'être chrétiens, juifs ou mahométans[68]». Donc on doit

prendre la défense de toutes les minorités persécutées, qu'il s'agisse

des piétistes de Bischwiller[69] ou des juifs de Nîmes[70] ou des

Louisets de Bretagne[71]. Logique avec lui-même, Dubois se sépare du

_Constitutionnel_ et de tout le parti libéral en désavouant la campagne

contre les jésuites. L'appel de Montlosier aux arrêts des Parlements

ne le séduit guère: «Laissons-les dormir, dit-il, dans les greffes

de nos tribunaux[72]». Les ordonnances de 1828 ne l'enthousiasment

pas davantage, car elles sont inspirées par deux idées mauvaises, le

monopole de l'éducation et la religion d'Etat. «L'affranchissement

n'est pas dans le servage commun de tous[73]». Certes on a le droit

de s'indigner quand on voit aujourd'hui la liberté réclamée contre

ces ordonnances par les hommes qui ont tant persécuté l'enseignement

laïque depuis quatorze ans[74]; et ces mêmes hommes veulent en même

temps empêcher un prêtre de quitter l'Eglise et de se marier[75]. Mais

les libéraux doivent reconnaître ce qu'a de puéril et d'humiliant

l'obligation imposée aux maîtres de déclarer par écrit qu'ils

n'appartiennent point à une congrégation non autorisée[76].

[66] «La philosophie est tranquille... Elle se dit avec sécurité: Il

n'y a plus de Vatican; comme jadis les chrétiens, nés de la veille,

répétaient au pied de la statue de la Victoire ébranlée de leurs

cris: Il n'y a plus de Capitole.» (26 janvier 1826.)

[67] «Aujourd'hui, ce qu'il importe d'enseigner à la France, ce

n'est point un dogme, une forme religieuse quelconque; les esprits

sont assez éclairés pour choisir d'eux-mêmes. C'est de lui apprendre

le respect de tous les dogmes et de toutes les formes; c'est de

constater le droit qu'ont toutes les croyances, négatives ou

positives, de vivre ensemble et égales sous la protection de la même

loi.» (Dubois, _Fragments littéraires_, I, p. 98.)

[68] _Ibid._, I, p. 99.

[69] _Ibid._, I, p. 311.

[70] _Ibid._, I, p. 335.

[71] _Ibid._, II, p. 192.

[72] _Ibid._, I, p. 179.

[73] _Ibid._, I, p. 151 sqq.

[74] Dubois rappelle «tous les anciens recteurs d'académie

chassés, presque tous remplacés par des prêtres; les trois quarts

des provisorats de collèges royaux, toutes les principautés de

collèges communaux, occupés par des prêtres; tous les professeurs

indépendants, ou non affiliés aux congrégations, chassés de

leurs chaires; l'Ecole normale détruite; ses élèves poursuivis

dans toutes les directions; le haut enseignement de la capitale

éteint; toutes les facultés des lettres et des sciences dans les

provinces, ou fermées ou réduites à des leçons insignifiantes; les

chaires d'histoire supprimées; l'enseignement de la philosophie

ramené à une théologie en latin barbare; les élections du Collège

de France violentées ou foulées aux pieds avec mépris; l'Ecole de

Médecine désorganisée et recomposée selon le vœu de la faction;

enfin l'instruction primaire partout étouffée, ou livrée aux

ignorantins...» (_ibid._, II, p. 157.)

[75] Il s'agit de l'affaire Dumonteil. (_ibid._, II, p. 49.)

[76] Le _Globe_ se moque aussi de la manière dont certains hommes de

l'ancienne génération conçoivent le rôle du prêtre: «Si l'on croit

ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui a mission

d'instruire ses ouailles comme l'entend M. le Procureur du roi,

qui est tenu de leur délivrer, sur mandat de M. le Maire, tous les

sacrements qu'ils requièrent, et auquel il est sévèrement interdit

d'avoir sa conscience d'homme ou sa croyance de prêtre.» (2 août 1825)

La liberté qui est due à toutes les religions, Dubois la réclame

également pour ceux qui n'en suivent aucune. Touquet, un ancien colonel

devenu libraire anticlérical, a publié des extraits de l'Evangile qui

exposent une moralité purement humaine; l'écrivain se plaint qu'on le

poursuive pour ce motif et lui reconnaît le droit de nier les miracles

et les mystères. Prévoyant en quelque sorte l'œuvre de Renan, il

s'irrite à la pensée qu'on poursuivrait un savant consciencieux parce

qu'il aurait écrit une histoire purement humaine de Jésus[77]. Les

enterrements civils lui plaisent parce qu'ils prouvent des convictions

fermes, sans hypocrisie finale. Celui de Talma, célébré librement

à Paris, lui cause une grande joie: «On peut dire que du jour de

l'enterrement de Talma, date la véritable émancipation religieuse

de la France[78]». La liberté pour tous, y compris les catholiques,

voilà donc sa règle. Le clergé catholique ne lui inspire pas

d'antipathie; seulement il reproche à celui de 1826 un goût du bruit,

des choses théâtrales, qui n'existait pas dans celui de la génération

précédente[79].

[77] _Fragments_, I, p. 230. La condamnation de Touquet provoque chez

lui une vraie colère: «Dans la fièvre d'intolérance qui agite le

catholicisme, dans la passion de liberté qui saisit par contradiction

tous les esprits généreux, il faut s'attendre à voir successivement

tous les dogmes de la religion de l'Etat examinés, débattus, niés.»

(I, p. 294).--Cf. l'article sur un procès fait au _Courrier français_

(II, p. 318).

[78] I, p. 255. Citons encore son article sur l'enterrement civil

de Saint-Simon: «Ses amis et ses disciples n'ont point été demander

à une Eglise qu'il avait abandonnée des pompes et des prières

auxquelles il ne croyait pas. On ne les a point vus provoquer par des

sollicitations hypocrites un refus légitime, et exalter ensuite ce

refus comme un attentat, quand soi-même on s'en rend coupables les

premiers en voulant forcer un prêtre catholique à violer les lois

de son culte.» (C par Eugène Despois, Le Journal _Le Globe_ et M.

Dubois, dans _Revue politique et littéraire_, 1874.) Les enterrements

civils se faisaient d'ailleurs sans difficulté, comme l'a raconté

Littré à propos de celui de son père. (_Conservation, Révolution,

Positivisme_, 2e éd., Remarques.)

[79] «Elle est bien loin de nous déjà, la religion qui nous fut

enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l'exil...

Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l'âme; et

même émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à

nos souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit

des cantiques et des processions du Sacré-Cœur?» (_Fragments_, I,

p. 154.)

II

L'amour de la liberté religieuse conduisit le _Globe_ à souhaiter la

séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette conception était étrangère

aux philosophes du dix-huitième siècle, et la mise en vigueur de ce

régime entre 1795 et 1802 n'avait pas laissé de souvenirs. C'est une

idée protestante par ses origines; elle fait le caractère essentiel

du protestantisme libéral. Le premier livre français dans lequel un

écrivain de renom l'ait défendue est l'œuvre d'un protestant, Benjamin

Constant. Il a formulé avec talent cette notion de l'individualisme

religieux qui le séparait à la fois des Eglises établies et du

libéralisme voltairien.

Benjamin Constant, dès le début de son livre, annonce le projet de

défendre le sentiment religieux contre ceux de ses amis qui voient dans

la religion l'ennemie de la liberté[80]. L'erreur de ceux-ci vient

de ce qu'ils ne distinguent pas entre le sentiment religieux et les

formes religieuses. Le sentiment religieux est une loi fondamentale

de la nature humaine; on a voulu expliquer la religion par la peur

ou par l'organisation physique de l'homme ou par l'existence de la

société. Cela ne suffit pas. «L'homme est religieux parce qu'il est

homme... Le sentiment religieux est la réponse à ce cri de l'âme que

nul ne fait taire, à cet élan vers l'inconnu, vers l'infini, que nul

ne parvient à dompter entièrement»[81]. Mais si le sentiment religieux

est immuable, les formes religieuses sont changeantes, progressives

comme la civilisation elle-même. Souvent une Eglise vieillie se défend

violemment contre ceux qui la déclarent insuffisante, et soulève ainsi

contre la religion l'antipathie des meilleurs et des plus généreux

parmi les hommes; voilà pourquoi il importe que le pouvoir politique

n'intervienne pas dans la transformation des croyances. Il ne doit pas

appuyer de sa force le pouvoir sacerdotal, cette puissance intolérante

rétrograde, oppressive, dont l'humanité a tant de fois souffert les

méfaits.

[80] «Si le sentiment religieux est une folie, parce que la preuve

n'est pas à côté, l'amour est une folie, l'enthousiasme un délire, la

sympathie une faiblesse, le dévouement un acte insensé... La liberté

veut toujours des citoyens, quelquefois des héros. N'éteignez pas

les convictions qui servent de base aux vertus des citoyens, et qui

créent les héros, en leur donnant la force d'être des martyrs.» (_De

la religion_, préface.)

[81] _Ibid._, I, p. 35.

Benjamin Constant, avec une timidité d'homme politique observant

la vie réelle, n'osait pas conclure franchement à la séparation de

l'Église et de l'État[82]. Le _Globe_, au contraire, montrait la

société française marchant vers ce régime. «Semble-t-il donc si

éloigné, disait-il, le jour où l'entretien de chaque culte pourrait

être remis à ses prosélytes, et l'administration de ses deniers, comme

la vérité de ses doctrines, abandonnée à ses ministres? Semble-t-il

donc si téméraire, le pacifique projet de séparer à jamais l'État

des religions et de le maintenir immuable et impassible au milieu

des réformes et des passions théologiques?[83]» L'idée que Dubois

soutenait ainsi venait d'être adoptée publiquement pour la première

fois par un groupe d'hommes politiques et de penseurs notoires, la

Société de la Morale chrétienne. Cette société datait de 1821; les

fondateurs se réclamaient de l'Evangile et déclaraient nécessaire

d'exposer les préceptes du christianisme dans toute leur pureté; La

Rochefoucauld-Liancourt, Victor de Broglie, Guizot, Benjamin Constant

se succédèrent à la présidence. La société attira dès 1823 l'attention

de la police: un rapport anonyme affirma qu'elle professait «une espèce

de morale indépendante des dogmes chrétiens», et douze professeurs qui

en faisaient partie furent signalés à Frayssinous par le ministre de

l'intérieur[84]. Le comte Lambrechts avait légué à cette association

une somme destinée à récompenser le meilleur mémoire en faveur de la

liberté des cultes. Le concours provoqua de nombreux travaux et fut

jugé en 1825: il mit en relief le grand moraliste suisse Vinet, qui

obtint le prix pour son mémoire. Celui-ci mérite une analyse un peu

détaillée.

[82] Il avait un instant proposé dans la _Minerve_ l'octroi d'une

dotation foncière à l'Eglise, pour qu'elle fût indépendante de

l'Etat; les protestations de ses lecteurs l'amenèrent à se rétracter.

(V. Gonnard dans _Revue politique et parlementaire_, juin 1913.)

[83] Dubois, _Fragments_, II, p. 34.

[84] Ferdinand-Dreyfus, _La Rochefoucauld-Liancourt_, p. 498 sqq. Sur

l'action très variée de cette société, v. Pouthas, _Guizot pendant la

Restauration_ (1923), p. 342 sqq.

«La liberté de conscience, dit-il, n'est pas seulement la faculté de se

décider entre une religion et une autre, c'est aussi essentiellement

le droit de n'en adopter aucune, et de rester étranger à toute les

formes et à tous les établissements que le sentiment religieux a pu

créer dans la société». La liberté de conscience est inséparable de

la liberté de culte, car l'homme a besoin de l'association; l'union

de ces deux libertés constitue la liberté religieuse. Toute croyance

religieuse a pour caractère l'_inévidence_; elle ne s'impose pas avec

une claire certitude à l'homme de bonne foi; donc l'État ne doit

imposer ni réprimer aucune croyance. On objecte que les opinions

religieuses entraînent les opinions morales; c'est vrai, mais il y a

une autre source d'idées morales, qui est la société elle-même. C'est

d'elle que dérive la morale sociale, morale étroite, insuffisante, et

quand même utile puisqu'elle assure la sûreté, la propriété, la pudeur.

Cette morale appartient au gouvernement, qui n'est institué que pour la

défendre; il peut sévir contre les actes contraires à cette morale et

même interdire la publication de maximes qui lui seraient directement

opposées; mais il n'a point à s'occuper de la morale intérieure. Notre

droit moderne a justement distingué entre le délit et le péché. L'État

n'a jamais à statuer sur des croyances, fussent-elles déplorables comme

celles de l'athée ou du matérialiste. Pourquoi donner de l'attrait aux

mauvaises doctrines en les honorant d'une persécution? C'est ainsi

qu'elles acquirent du crédit au dix-huitième siècle. On favorisera

mieux la vérité religieuse en la laissant «libre d'entraves et surtout

libre de protection». La discussion devient alors complète, sincère,

et n'entraîne pas de guerre civile. La concurrence des cultes est même

utile aux mœurs, car une religion nouvelle ne gagne le peuple que par

la pureté morale qu'il observe chez ses premiers adhérents. La liberté

religieuse est enfin la base nécessaire de la liberté civile, de la

liberté politique, du régime constitutionnel. Que l'on compare les

maux causés par la persécution à la France de Louis XIV, à l'Italie, à

l'Espagne, et les bons effets de la liberté aux États-Unis.

Après avoir ainsi fourni les «preuves» de sa théorie, Vinet entreprend

d'exposer le «système» qui en serait l'application. Ce système prend

comme point de départ la coexistence de deux sociétés indépendantes,

la société civile et la société religieuse. Les membres de celle-ci

doivent avoir les mêmes droits politiques et civils que tous les autres

citoyens. La société religieuse peut agir librement sur elle-même,

pourvu qu'elle n'use que de moyens spirituels sans aucun effet civil;

libre à elle, par exemple, d'employer l'excommunication. L'État et

l'Église «ne peuvent avoir en commun aucun acte ni aucune institution;»

le mariage civil comptera seul pour le magistrat. L'État n'est plus

chargé de former, de payer, de surveiller le clergé: la communauté des

croyants choisit son pasteur, et celui-ci ne peut exiger qu'un père lui

confie l'instruction religieuse de ses enfants[85]. Le culte enfin doit

être public, afin que l'État n'ait pas lieu d'y soupçonner des menées

secrètes. La religion ainsi réduite aux subventions de ses fidèles n'a

plus la magnificence de la religion d'État, mais elle ne compte que des

croyants. «Elle est puissante comme l'âme qui est immortelle; l'autre

est forte comme ce monde qui doit passer».

[85] Les pères la feront donner quand même, car ils connaissent la

bienfaisante influence de l'Evangile: «une religion qui n'offre rien

de tout cela est-elle digne d'être protégée? Une religion qui a tout

cela a-t-elle besoin de protection?» (p. 217).--Vinet admet à la

rigueur que le gouvernement fasse payer par tous une taxe religieuse

et la répartisse d'après le nombre des adhérents inscrits à chaque

groupe.

Vinet avoue que nulle part en Europe il ne trouve un exemple à l'appui

de sa théorie; partout règnent les religions d'Etat, même en France,

où la Charte renferme à ce sujet deux articles contradictoires.

L'application prochaine de ses vues est donc impossible; du moins

il souhaite qu'on diminue les inconvénients du système actuel en

appliquant deux principes, l'indépendance de l'état civil envers l'état

religieux et la tolérance à l'égard des sectes religieuses. Il ne croit

plus, comme autrefois, que l'Etat doit protéger seulement les cultes

chrétiens, quels qu'ils soient; la liberté sera la même pour les juifs,

et aussi pour ceux qui ne croient à rien[86]. Cette largeur d'esprit

est d'autant plus remarquable que Vinet reste un chrétien convaincu.

La religion naturelle lui paraît insuffisante: «n'étant soutenue par

rien, elle ne peut rien soutenir». L'athéisme lui inspire une véritable

horreur. Protestant, il croit le catholicisme naturellement porté

à l'intolérance[87]; mais il veut la liberté pour les catholiques.

Son livre se termine par une touchante prière au Dieu qui a donné

l'Evangile[88].

[86] V. seconde partie, chap. XII et XIII.

[87] Guizot, dans son rapport au sujet du concours présente sur ce

point les réserves de la Société. A part cela, il approuvait les

théories de Vinet.

[88] «Inspire au cœur des rois la volonté d'anéantir toutes ces

entraves qui retiennent les cœurs sous le joug de la crainte et en

bannissent l'amour.» Que les hommes disposent à leur gré de leur

conscience, «afin qu'ayant été libres de t'aimer sur la terre, ils

soient libres, Beauté suprême, de te contempler à jamais dans les

cieux!»

La Société de la Morale chrétienne avait pleinement adhéré aux

principes de Vinet[89]. Bientôt elle voulut préciser les moyens

pratiques de réaliser le nouveau système; elle ouvrit pour cela

un nouveau concours dont le résultat fut connu à la veille de la

révolution de 1830. Le prix de ce concours sur «l'exercice de la

liberté religieuse» fut remporté par Nachet, un avocat de Paris.

Très au courant du droit, il cite et discute les arrêts des cours

royales, de la cour de Cassation, trop souvent inspirés par une pensée

d'intolérance. Le budget des cultes n'a plus de raison d'être: un

homme n'a rien à payer pour l'entretien d'une Église dont il n'est

point membre. Le Concordat est «une monstruosité politique» dans

un pays où règne la liberté des cultes; loin d'assurer la paix, il

provoque des conflits entre le gouvernement et la royauté. «La liberté

religieuse, mise en œuvre, n'est autre chose que la séparation absolue

de l'Eglise et de l'Etat. Cette séparation franchement acceptée, tous

les droits sont garantis, ceux de l'individu, ceux de l'Eglise, ceux de

l'Etat[90]».

[89] Le travail classé en seconde ligne fut celui d'Auguste Portalis.

Sans aller jusqu'à la séparation, il montre que la liberté des

cultes est un droit naturel: «Toutes les religions, dit-il, doivent

être protégées par l'Etat, mais aucune d'elles ne doit jamais le

protéger... Un culte ne représente que les fidèles d'une croyance,

l'Etat au contraire représente l'universalité des citoyens».

(_Mémoire en faveur de la liberté des cultes_, pp. 30 et 32.)

[90] Nachet, _De la liberté religieuse en France_, p. 378. Il

condamne l'ordonnance de 1828 contre les jésuites au nom des mêmes

principes. La commission qui décerna le prix à Nachet comptait parmi

ses membres Benjamin Constant, Guizot, Victor de Broglie, Stapfer,

Vivien, et Gaëtan de La Rochefoucauld, le fondateur du nouveau

concours.

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 3 / 27 段