séparent du christianisme orthodoxe, v. la thèse de l'abbé Dubuis,
_Victor Hugo, ses idées religieuses de 1802 à 1825_: il montre que le
poète ne fut, selon sa propre expression, qu'un «chrétien littéraire»
(p. 382). C'est vers 1829 que Lamartine perdit ses croyances,
autrefois très profondes (v. Jean des Cognets, _La vie intérieure de
Lamartine_, 1913).
Nous trouvons des tendances pareilles, avec une hardiesse plus grande,
chez les rédacteurs du _Globe_. Ce recueil fut lancé en 1824 pour
tenir tête au _Mémorial catholique_; Pierre Leroux en eut l'idée,
mais le véritable fondateur fut Dubois. Ce jeune Breton, sorti en
1815 de l'Ecole Normale où il avait connu Cousin, devait garder toute
sa vie une admiration profonde pour l'activité intellectuelle, pour
la _maestria_ oratoire du philosophe, et un ironique dédain pour sa
trop grande habileté, pour son talent de comédien[63]. Au contraire,
une amitié confiante l'unissait à Damiron; mais ce fut surtout dans
Jouffroy qu'il trouva un frère spirituel, un confident sûr, qui
partageait presque toutes ses conceptions politiques et philosophiques.
Admirateurs de l'Evangile, détachés de l'orthodoxie catholique,
ils cherchaient à retrouver dans la religion naturelle les grandes
vérités que le christianisme avait recouvertes de ses dogmes[64]. En
1824, Jouffroy et Dubois étaient victimes de la réaction cléricale
qui avait chassé l'un de sa chaire de lycée, l'autre de l'Ecole
Normale; ils fondèrent le _Globe_ à la fois pour défendre contre cette
réaction la liberté politique, et pour défendre contre la vieille
école pseudo-classique la liberté littéraire que revendiquaient les
nouveaux poètes. Ils voulurent mettre fin au malentendu qui séparait le
libéralisme du romantisme.
[63] Cousin, dit-il, «reprend à dix, à quinze, à vingt ans de
distance, tout ce que ses disciples ont ajouté à sa doctrine,
et fondant tous ces travaux dans les siens, reportant ces idées
absorbées dans les siennes à la date où il jetait seulement les
premiers principes, il semble ainsi avoir tout conçu, tout engendré,
tout conduit à maturité.» (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 11). Dès
1819 il mettait Damiron en garde contre l'influence exclusive de
Cousin. (_Ibid._, Introduction, p. XVII).
[64] La pensée fondamentale de Jouffroy comme de sa génération, écrit
Dubois, fut celle-ci: «la philosophie ne trouve rien, ne démontre
rien, qui ne soit le fond même de la religion». (_Cousin, Jouffroy,
Damiron_, p. 132).
Jouffroy fut le philosophe du _Globe_. Tout le monde connaît la page
fameuse sur cette nuit de désespoir qui lui permit de constater la
ruine de ses croyances religieuses; et l'on a cru que sa vie entière,
jusqu'à la fin, avait été troublée par des tristesses et des regrets du
même genre. Le témoignage de Dubois permet de rectifier cette erreur;
après la crise douloureuse qui se place en 1815 ou 1816, Jouffroy
était revenu au calme, à la confiance dans la raison[65]. Il voulait
s'attaquer à cette religion d'Etat qui prétendait régenter la France.
Le _Globe_ en 1825 publia son article, _Comment les dogmes finissent_.
[65] On a eu tort, dit Dubois, de présenter ce récit comme un
testament: «cruel et indigne abus de mots et de dates _artistement_
confondus». (_ibid._, p. 150.)
Un vieux dogme, dit-il, adopté à l'origine parce qu'on le croyait
vrai, finit par n'être plus compris, et ne se conserve que par la
force de l'habitude. «La foi n'est plus qu'une routine indifférente,
qu'on observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu'on
n'y fait pas attention». Alors apparaît l'esprit d'examen; quelques
hommes étudient ce vieux dogme dénaturé par mille absurdités, par mille
mensonges intéressés; ils crient la vérité avec un zèle d'apôtres
devant le peuple surpris, hésitant. Les gouvernants, ceux qui vivent de
la foi ancienne, incapables de répondre, les font périr. Le sang des
premiers martyrs leur amène des recrues, les forces deviennent égales,
les discussions libres; le nouveau parti, qui a le bon sens pour lui,
rend la vieille doctrine ridicule. Les adhérents du passé paraissent
vaincus, mais coalisent tous les intérêts menacés en invoquant les
beaux noms de morale, de religion, d'ordre, de légitimité. Ils sont
favorisés par les divisions du parti nouveau qui, après avoir détruit
le faux, ne trouve rien à mettre à la place; le peuple, dégoûté par
cette impuissance, laisse faire, ne s'attache plus qu'à l'intérêt.
C'est le moment favorable pour la contre-révolution; le parti du passé
ressaisit le pouvoir, se venge, et tâche de se perpétuer en propageant
des superstitions dégradantes. Mais une nouvelle génération a grandi,
qui voit les fautes commises des deux côtés; s'attachant à découvrir
un idéal nouveau, elle prépare ainsi la chute définitive de l'ancienne
domination.
Le _Globe_ traite le plus souvent la religion d'Etat et ses défenseurs
avec un paisible dédain[66]; mais il retrouve des accents passionnés
dès que l'intolérance apparaît, dès que la liberté religieuse est
menacée. On le voit en lisant les articles de Dubois. Celui-ci ne
croit pas, comme son ami, à l'avènement prochain d'une nouvelle
doctrine; aucun dogme, en effet, à l'époque où il écrit, n'est assez
fort pour imposer à tous la conviction. Donc il faut laisser à toutes
les religions la liberté; voilà le seul dogme qui s'impose à l'heure
présente, le seul que le _Globe_ veuille défendre. Les querelles entre
gallicans, ultramontains, protestants, ne le regardent point, à moins
que la liberté de conscience ne soit en jeu[67]. Il y a, en effet,
un devoir supérieur à toutes les croyances confessionnelles, c'est
celui de reconnaître les droits de l'humanité: «Nous sommes hommes
avant que d'être chrétiens, juifs ou mahométans[68]». Donc on doit
prendre la défense de toutes les minorités persécutées, qu'il s'agisse
des piétistes de Bischwiller[69] ou des juifs de Nîmes[70] ou des
Louisets de Bretagne[71]. Logique avec lui-même, Dubois se sépare du
_Constitutionnel_ et de tout le parti libéral en désavouant la campagne
contre les jésuites. L'appel de Montlosier aux arrêts des Parlements
ne le séduit guère: «Laissons-les dormir, dit-il, dans les greffes
de nos tribunaux[72]». Les ordonnances de 1828 ne l'enthousiasment
pas davantage, car elles sont inspirées par deux idées mauvaises, le
monopole de l'éducation et la religion d'Etat. «L'affranchissement
n'est pas dans le servage commun de tous[73]». Certes on a le droit
de s'indigner quand on voit aujourd'hui la liberté réclamée contre
ces ordonnances par les hommes qui ont tant persécuté l'enseignement
laïque depuis quatorze ans[74]; et ces mêmes hommes veulent en même
temps empêcher un prêtre de quitter l'Eglise et de se marier[75]. Mais
les libéraux doivent reconnaître ce qu'a de puéril et d'humiliant
l'obligation imposée aux maîtres de déclarer par écrit qu'ils
n'appartiennent point à une congrégation non autorisée[76].
[66] «La philosophie est tranquille... Elle se dit avec sécurité: Il
n'y a plus de Vatican; comme jadis les chrétiens, nés de la veille,
répétaient au pied de la statue de la Victoire ébranlée de leurs
cris: Il n'y a plus de Capitole.» (26 janvier 1826.)
[67] «Aujourd'hui, ce qu'il importe d'enseigner à la France, ce
n'est point un dogme, une forme religieuse quelconque; les esprits
sont assez éclairés pour choisir d'eux-mêmes. C'est de lui apprendre
le respect de tous les dogmes et de toutes les formes; c'est de
constater le droit qu'ont toutes les croyances, négatives ou
positives, de vivre ensemble et égales sous la protection de la même
loi.» (Dubois, _Fragments littéraires_, I, p. 98.)
[68] _Ibid._, I, p. 99.
[69] _Ibid._, I, p. 311.
[70] _Ibid._, I, p. 335.
[71] _Ibid._, II, p. 192.
[72] _Ibid._, I, p. 179.
[73] _Ibid._, I, p. 151 sqq.
[74] Dubois rappelle «tous les anciens recteurs d'académie
chassés, presque tous remplacés par des prêtres; les trois quarts
des provisorats de collèges royaux, toutes les principautés de
collèges communaux, occupés par des prêtres; tous les professeurs
indépendants, ou non affiliés aux congrégations, chassés de
leurs chaires; l'Ecole normale détruite; ses élèves poursuivis
dans toutes les directions; le haut enseignement de la capitale
éteint; toutes les facultés des lettres et des sciences dans les
provinces, ou fermées ou réduites à des leçons insignifiantes; les
chaires d'histoire supprimées; l'enseignement de la philosophie
ramené à une théologie en latin barbare; les élections du Collège
de France violentées ou foulées aux pieds avec mépris; l'Ecole de
Médecine désorganisée et recomposée selon le vœu de la faction;
enfin l'instruction primaire partout étouffée, ou livrée aux
ignorantins...» (_ibid._, II, p. 157.)
[75] Il s'agit de l'affaire Dumonteil. (_ibid._, II, p. 49.)
[76] Le _Globe_ se moque aussi de la manière dont certains hommes de
l'ancienne génération conçoivent le rôle du prêtre: «Si l'on croit
ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui a mission
d'instruire ses ouailles comme l'entend M. le Procureur du roi,
qui est tenu de leur délivrer, sur mandat de M. le Maire, tous les
sacrements qu'ils requièrent, et auquel il est sévèrement interdit
d'avoir sa conscience d'homme ou sa croyance de prêtre.» (2 août 1825)
La liberté qui est due à toutes les religions, Dubois la réclame
également pour ceux qui n'en suivent aucune. Touquet, un ancien colonel
devenu libraire anticlérical, a publié des extraits de l'Evangile qui
exposent une moralité purement humaine; l'écrivain se plaint qu'on le
poursuive pour ce motif et lui reconnaît le droit de nier les miracles
et les mystères. Prévoyant en quelque sorte l'œuvre de Renan, il
s'irrite à la pensée qu'on poursuivrait un savant consciencieux parce
qu'il aurait écrit une histoire purement humaine de Jésus[77]. Les
enterrements civils lui plaisent parce qu'ils prouvent des convictions
fermes, sans hypocrisie finale. Celui de Talma, célébré librement
à Paris, lui cause une grande joie: «On peut dire que du jour de
l'enterrement de Talma, date la véritable émancipation religieuse
de la France[78]». La liberté pour tous, y compris les catholiques,
voilà donc sa règle. Le clergé catholique ne lui inspire pas
d'antipathie; seulement il reproche à celui de 1826 un goût du bruit,
des choses théâtrales, qui n'existait pas dans celui de la génération
précédente[79].
[77] _Fragments_, I, p. 230. La condamnation de Touquet provoque chez
lui une vraie colère: «Dans la fièvre d'intolérance qui agite le
catholicisme, dans la passion de liberté qui saisit par contradiction
tous les esprits généreux, il faut s'attendre à voir successivement
tous les dogmes de la religion de l'Etat examinés, débattus, niés.»
(I, p. 294).--Cf. l'article sur un procès fait au _Courrier français_
(II, p. 318).
[78] I, p. 255. Citons encore son article sur l'enterrement civil
de Saint-Simon: «Ses amis et ses disciples n'ont point été demander
à une Eglise qu'il avait abandonnée des pompes et des prières
auxquelles il ne croyait pas. On ne les a point vus provoquer par des
sollicitations hypocrites un refus légitime, et exalter ensuite ce
refus comme un attentat, quand soi-même on s'en rend coupables les
premiers en voulant forcer un prêtre catholique à violer les lois
de son culte.» (C par Eugène Despois, Le Journal _Le Globe_ et M.
Dubois, dans _Revue politique et littéraire_, 1874.) Les enterrements
civils se faisaient d'ailleurs sans difficulté, comme l'a raconté
Littré à propos de celui de son père. (_Conservation, Révolution,
Positivisme_, 2e éd., Remarques.)
[79] «Elle est bien loin de nous déjà, la religion qui nous fut
enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l'exil...
Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l'âme; et
même émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à
nos souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit
des cantiques et des processions du Sacré-Cœur?» (_Fragments_, I,
p. 154.)
II
L'amour de la liberté religieuse conduisit le _Globe_ à souhaiter la
séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette conception était étrangère
aux philosophes du dix-huitième siècle, et la mise en vigueur de ce
régime entre 1795 et 1802 n'avait pas laissé de souvenirs. C'est une
idée protestante par ses origines; elle fait le caractère essentiel
du protestantisme libéral. Le premier livre français dans lequel un
écrivain de renom l'ait défendue est l'œuvre d'un protestant, Benjamin
Constant. Il a formulé avec talent cette notion de l'individualisme
religieux qui le séparait à la fois des Eglises établies et du
libéralisme voltairien.
Benjamin Constant, dès le début de son livre, annonce le projet de
défendre le sentiment religieux contre ceux de ses amis qui voient dans
la religion l'ennemie de la liberté[80]. L'erreur de ceux-ci vient
de ce qu'ils ne distinguent pas entre le sentiment religieux et les
formes religieuses. Le sentiment religieux est une loi fondamentale
de la nature humaine; on a voulu expliquer la religion par la peur
ou par l'organisation physique de l'homme ou par l'existence de la
société. Cela ne suffit pas. «L'homme est religieux parce qu'il est
homme... Le sentiment religieux est la réponse à ce cri de l'âme que
nul ne fait taire, à cet élan vers l'inconnu, vers l'infini, que nul
ne parvient à dompter entièrement»[81]. Mais si le sentiment religieux
est immuable, les formes religieuses sont changeantes, progressives
comme la civilisation elle-même. Souvent une Eglise vieillie se défend
violemment contre ceux qui la déclarent insuffisante, et soulève ainsi
contre la religion l'antipathie des meilleurs et des plus généreux
parmi les hommes; voilà pourquoi il importe que le pouvoir politique
n'intervienne pas dans la transformation des croyances. Il ne doit pas
appuyer de sa force le pouvoir sacerdotal, cette puissance intolérante
rétrograde, oppressive, dont l'humanité a tant de fois souffert les
méfaits.
[80] «Si le sentiment religieux est une folie, parce que la preuve
n'est pas à côté, l'amour est une folie, l'enthousiasme un délire, la
sympathie une faiblesse, le dévouement un acte insensé... La liberté
veut toujours des citoyens, quelquefois des héros. N'éteignez pas
les convictions qui servent de base aux vertus des citoyens, et qui
créent les héros, en leur donnant la force d'être des martyrs.» (_De
la religion_, préface.)
[81] _Ibid._, I, p. 35.
Benjamin Constant, avec une timidité d'homme politique observant
la vie réelle, n'osait pas conclure franchement à la séparation de
l'Église et de l'État[82]. Le _Globe_, au contraire, montrait la
société française marchant vers ce régime. «Semble-t-il donc si
éloigné, disait-il, le jour où l'entretien de chaque culte pourrait
être remis à ses prosélytes, et l'administration de ses deniers, comme
la vérité de ses doctrines, abandonnée à ses ministres? Semble-t-il
donc si téméraire, le pacifique projet de séparer à jamais l'État
des religions et de le maintenir immuable et impassible au milieu
des réformes et des passions théologiques?[83]» L'idée que Dubois
soutenait ainsi venait d'être adoptée publiquement pour la première
fois par un groupe d'hommes politiques et de penseurs notoires, la
Société de la Morale chrétienne. Cette société datait de 1821; les
fondateurs se réclamaient de l'Evangile et déclaraient nécessaire
d'exposer les préceptes du christianisme dans toute leur pureté; La
Rochefoucauld-Liancourt, Victor de Broglie, Guizot, Benjamin Constant
se succédèrent à la présidence. La société attira dès 1823 l'attention
de la police: un rapport anonyme affirma qu'elle professait «une espèce
de morale indépendante des dogmes chrétiens», et douze professeurs qui
en faisaient partie furent signalés à Frayssinous par le ministre de
l'intérieur[84]. Le comte Lambrechts avait légué à cette association
une somme destinée à récompenser le meilleur mémoire en faveur de la
liberté des cultes. Le concours provoqua de nombreux travaux et fut
jugé en 1825: il mit en relief le grand moraliste suisse Vinet, qui
obtint le prix pour son mémoire. Celui-ci mérite une analyse un peu
détaillée.
[82] Il avait un instant proposé dans la _Minerve_ l'octroi d'une
dotation foncière à l'Eglise, pour qu'elle fût indépendante de
l'Etat; les protestations de ses lecteurs l'amenèrent à se rétracter.
(V. Gonnard dans _Revue politique et parlementaire_, juin 1913.)
[83] Dubois, _Fragments_, II, p. 34.
[84] Ferdinand-Dreyfus, _La Rochefoucauld-Liancourt_, p. 498 sqq. Sur
l'action très variée de cette société, v. Pouthas, _Guizot pendant la
Restauration_ (1923), p. 342 sqq.
«La liberté de conscience, dit-il, n'est pas seulement la faculté de se
décider entre une religion et une autre, c'est aussi essentiellement
le droit de n'en adopter aucune, et de rester étranger à toute les
formes et à tous les établissements que le sentiment religieux a pu
créer dans la société». La liberté de conscience est inséparable de
la liberté de culte, car l'homme a besoin de l'association; l'union
de ces deux libertés constitue la liberté religieuse. Toute croyance
religieuse a pour caractère l'_inévidence_; elle ne s'impose pas avec
une claire certitude à l'homme de bonne foi; donc l'État ne doit
imposer ni réprimer aucune croyance. On objecte que les opinions
religieuses entraînent les opinions morales; c'est vrai, mais il y a
une autre source d'idées morales, qui est la société elle-même. C'est
d'elle que dérive la morale sociale, morale étroite, insuffisante, et
quand même utile puisqu'elle assure la sûreté, la propriété, la pudeur.
Cette morale appartient au gouvernement, qui n'est institué que pour la
défendre; il peut sévir contre les actes contraires à cette morale et
même interdire la publication de maximes qui lui seraient directement
opposées; mais il n'a point à s'occuper de la morale intérieure. Notre
droit moderne a justement distingué entre le délit et le péché. L'État
n'a jamais à statuer sur des croyances, fussent-elles déplorables comme
celles de l'athée ou du matérialiste. Pourquoi donner de l'attrait aux
mauvaises doctrines en les honorant d'une persécution? C'est ainsi
qu'elles acquirent du crédit au dix-huitième siècle. On favorisera
mieux la vérité religieuse en la laissant «libre d'entraves et surtout
libre de protection». La discussion devient alors complète, sincère,
et n'entraîne pas de guerre civile. La concurrence des cultes est même
utile aux mœurs, car une religion nouvelle ne gagne le peuple que par
la pureté morale qu'il observe chez ses premiers adhérents. La liberté
religieuse est enfin la base nécessaire de la liberté civile, de la
liberté politique, du régime constitutionnel. Que l'on compare les
maux causés par la persécution à la France de Louis XIV, à l'Italie, à
l'Espagne, et les bons effets de la liberté aux États-Unis.
Après avoir ainsi fourni les «preuves» de sa théorie, Vinet entreprend
d'exposer le «système» qui en serait l'application. Ce système prend
comme point de départ la coexistence de deux sociétés indépendantes,
la société civile et la société religieuse. Les membres de celle-ci
doivent avoir les mêmes droits politiques et civils que tous les autres
citoyens. La société religieuse peut agir librement sur elle-même,
pourvu qu'elle n'use que de moyens spirituels sans aucun effet civil;
libre à elle, par exemple, d'employer l'excommunication. L'État et
l'Église «ne peuvent avoir en commun aucun acte ni aucune institution;»
le mariage civil comptera seul pour le magistrat. L'État n'est plus
chargé de former, de payer, de surveiller le clergé: la communauté des
croyants choisit son pasteur, et celui-ci ne peut exiger qu'un père lui
confie l'instruction religieuse de ses enfants[85]. Le culte enfin doit
être public, afin que l'État n'ait pas lieu d'y soupçonner des menées
secrètes. La religion ainsi réduite aux subventions de ses fidèles n'a
plus la magnificence de la religion d'État, mais elle ne compte que des
croyants. «Elle est puissante comme l'âme qui est immortelle; l'autre
est forte comme ce monde qui doit passer».
[85] Les pères la feront donner quand même, car ils connaissent la
bienfaisante influence de l'Evangile: «une religion qui n'offre rien
de tout cela est-elle digne d'être protégée? Une religion qui a tout
cela a-t-elle besoin de protection?» (p. 217).--Vinet admet à la
rigueur que le gouvernement fasse payer par tous une taxe religieuse
et la répartisse d'après le nombre des adhérents inscrits à chaque
groupe.
Vinet avoue que nulle part en Europe il ne trouve un exemple à l'appui
de sa théorie; partout règnent les religions d'Etat, même en France,
où la Charte renferme à ce sujet deux articles contradictoires.
L'application prochaine de ses vues est donc impossible; du moins
il souhaite qu'on diminue les inconvénients du système actuel en
appliquant deux principes, l'indépendance de l'état civil envers l'état
religieux et la tolérance à l'égard des sectes religieuses. Il ne croit
plus, comme autrefois, que l'Etat doit protéger seulement les cultes
chrétiens, quels qu'ils soient; la liberté sera la même pour les juifs,
et aussi pour ceux qui ne croient à rien[86]. Cette largeur d'esprit
est d'autant plus remarquable que Vinet reste un chrétien convaincu.
La religion naturelle lui paraît insuffisante: «n'étant soutenue par
rien, elle ne peut rien soutenir». L'athéisme lui inspire une véritable
horreur. Protestant, il croit le catholicisme naturellement porté
à l'intolérance[87]; mais il veut la liberté pour les catholiques.
Son livre se termine par une touchante prière au Dieu qui a donné
l'Evangile[88].
[86] V. seconde partie, chap. XII et XIII.
[87] Guizot, dans son rapport au sujet du concours présente sur ce
point les réserves de la Société. A part cela, il approuvait les
théories de Vinet.
[88] «Inspire au cœur des rois la volonté d'anéantir toutes ces
entraves qui retiennent les cœurs sous le joug de la crainte et en
bannissent l'amour.» Que les hommes disposent à leur gré de leur
conscience, «afin qu'ayant été libres de t'aimer sur la terre, ils
soient libres, Beauté suprême, de te contempler à jamais dans les
cieux!»
La Société de la Morale chrétienne avait pleinement adhéré aux
principes de Vinet[89]. Bientôt elle voulut préciser les moyens
pratiques de réaliser le nouveau système; elle ouvrit pour cela
un nouveau concours dont le résultat fut connu à la veille de la
révolution de 1830. Le prix de ce concours sur «l'exercice de la
liberté religieuse» fut remporté par Nachet, un avocat de Paris.
Très au courant du droit, il cite et discute les arrêts des cours
royales, de la cour de Cassation, trop souvent inspirés par une pensée
d'intolérance. Le budget des cultes n'a plus de raison d'être: un
homme n'a rien à payer pour l'entretien d'une Église dont il n'est
point membre. Le Concordat est «une monstruosité politique» dans
un pays où règne la liberté des cultes; loin d'assurer la paix, il
provoque des conflits entre le gouvernement et la royauté. «La liberté
religieuse, mise en œuvre, n'est autre chose que la séparation absolue
de l'Eglise et de l'Etat. Cette séparation franchement acceptée, tous
les droits sont garantis, ceux de l'individu, ceux de l'Eglise, ceux de
l'Etat[90]».
[89] Le travail classé en seconde ligne fut celui d'Auguste Portalis.
Sans aller jusqu'à la séparation, il montre que la liberté des
cultes est un droit naturel: «Toutes les religions, dit-il, doivent
être protégées par l'Etat, mais aucune d'elles ne doit jamais le
protéger... Un culte ne représente que les fidèles d'une croyance,
l'Etat au contraire représente l'universalité des citoyens».
(_Mémoire en faveur de la liberté des cultes_, pp. 30 et 32.)
[90] Nachet, _De la liberté religieuse en France_, p. 378. Il
condamne l'ordonnance de 1828 contre les jésuites au nom des mêmes
principes. La commission qui décerna le prix à Nachet comptait parmi
ses membres Benjamin Constant, Guizot, Victor de Broglie, Stapfer,
Vivien, et Gaëtan de La Rochefoucauld, le fondateur du nouveau
concours.