[31] _Les Jésuites, les Congrégations et le parti prêtre en 1827_,

1827, p. 185. L'ouvrage contient plus de détails que le premier

sur l'envahissement des administrations publiques, et surtout de

l'Université, par le clergé.

Les révélations de Montlosier ne rencontrèrent nulle part un accueil

plus chaleureux qu'au barreau. Le vieil admirateur des légistes plut

aux avocats; leurs consultations vinrent confirmer son avis sur

l'autorité des anciennes lois rendues contre les jésuites. Beaucoup

d'entre eux, tels que Dupin, Mérilhou, Barthe, Berville, s'étaient fait

connaître en défendant les prévenus ou les journaux libéraux contre les

poursuites intentées par le ministère public. L'un des plus ardents,

Odilon Barrot, prenant à son compte une formule indignée de Lamennais,

avait écrit au _Constitutionnel_ que la loi doit être athée. Le mot fit

scandale et faillit attirer une censure à l'imprudent avocat[32].

[32] Barrot, _Mémoires_, I, p. 59. Le mot fut critiqué plus tard à la

tribune par Guizot (30 mars 1831) et Lamartine (26 avril 1834); mais

sur le fond ils sont d'accord avec Odilon Barrot.

La campagne des écrivains contre la Congrégation et les jésuites

eut son écho dans le monde parlementaire. Le ministre des affaires

ecclésiastiques, Frayssinous, confessa devant les Chambres l'existence

de ces associations, jusque là contestée par les défenseurs du

gouvernement. Cette franchise imprudente fut aussitôt mise à profit

par ses adversaires. «La voilà donc reconnue officiellement, s'écria

Casimir Perier, cette congrégation mystérieuse, dont l'existence a

été souvent si formellement niée à cette tribune et par les feuilles

ministérielles»[33]. Ce fut la Chambre des pairs surtout qui prit parti

contre les jésuites. Elle renfermait un petit groupe irréductible

de gallicans teintés de jansénisme: le principal était Lanjuinais,

l'ancien conventionnel, dont la rudesse bretonne étonnait ses

collègues[34]. Dès 1816 il avait protesté contre la loi supprimant les

pensions des prêtres mariés: ne faudrait-il pas bientôt, pour toucher

ses rentes, présenter un billet de confession avec un certificat de

catholicité[35]? En 1823 il signalait, dans la seule ville de Paris,

seize ou dix-sept couvents «des deux cordicolismes», «des jésuites et

des jésuitesses pseudonymes», «des trappistes et des trappistesses

en nom», et «une école pour préparer de loin nos enfants à la vie

trappistique»[36]. A ces opposants vinrent se joindre tous ceux qui

redoutaient une domination cléricale, fussent-ils catholiques ardents

comme Lainé.

[33] 26 mai 1826.

[34] _Souvenirs_ de Pontécoulant, 1865, t. IV, p. 49.

[35] 12 mars 1816.

[36] 2 avril 1823.

La Chambre des pairs manifesta ses sentiments en 1827, à propos de

la pétition présentée par l'infatigable Montlosier. Le rapporteur,

Portalis, avec son érudition de juriste scrupuleux, démontra que les

lois faites contre les jésuites depuis 1764 jusqu'à 1804 conservaient

toute leur valeur. En vain le cardinal de La Fare, Fitz-James, Bonald

prirent la défense de la Compagnie de Jésus et glorifièrent les

services qu'elle avait rendus à l'Eglise. Le duc de Choiseul invoqua

les traditions de ses ancêtres, hostiles aux jésuites; Lainé réclama

l'application intégrale des lois à ce groupe de privilégiés; Barante

affirma que l'ordre, depuis sa résurrection, n'avait produit ni un bon

livre, ni un prédicateur de mérite; Pasquier déclara qu'il fallait

dissoudre cette agrégation de sociétés secrètes, à moins que la

Compagnie ne demandât franchement à être autorisée par la loi, ce qui

mériterait d'être examiné au grand jour. 113 voix contre 73 renvoyèrent

au gouvernement la pétition de Montlosier[37].

[37] 18 et 19 janvier 1827.

Un véritable déluge de brochures inonda la France; tous ceux qui

savaient lire ou devant qui on lisait ces petits écrits apprirent à

connaître les jésuites. Le clergé avait contribué à la propagande par

ses attaques incessantes contre les débordements de la presse[38].

Dès 1825 le _Mémorial catholique_, organe des disciples de Lamennais,

publiait une curieuse statistique: de 1814 à la fin de 1824, on avait

mis en vente 1.598.000 exemplaires des œuvres de Voltaire, 480.500

de celles de Rousseau, 81.000 d'ouvrages isolés de l'un des deux,

207.900 des autres écrivains du XVIIIe siècle, 128.000 des romans

de Pigault-Lebrun, 179.000 de livres pour la jeunesse faits sous la

Restauration, 67.000 de résumés historiques également postérieurs à

1814. Les années suivantes voient grandir encore cette littérature

anticléricale. En 1826 on enregistra la publication à Paris de 5.323

brochures de cinq feuilles ou au-dessous, parmi lesquelles les écrits

contre le clergé ou les moines tenaient une grande place[39]. Toute la

France libérale répétait la chanson de Béranger:

Hommes noirs, d'où sortez-vous?

Nous sortons de dessous terre.

Moitié renards, moitié loups,

Notre règle est un mystère.

[38] V., par exemple, les mandements de l'archevêque d'Aix et de

l'évêque de Marseille. (_Documents sur l'histoire religieuse de la

France pendant la Restauration_, 1913, pp. 22 et 30.)

[39] Ce chiffre fut indiqué à la Chambre des députés par Villèle (26

février 1827). Salaberry donne une liste de brochures irréligieuses

très répandues: il y en a plus de quatre-vingts, dont vingt-cinq sur

les jésuites. (_Souvenirs politiques_, II, p. 132). Cf. Burnichon,

_La Compagnie de Jésus en France_, I, p. 314 sqq.

La loi sur la presse, la loi «de justice et d'amour», présentée par

le ministère pour mettre fin à cette propagande, aboutit à un échec

retentissant et ne fit que surexciter les colères contre le pouvoir

du clergé, surtout contre les jésuites. On les craignait tellement

qu'un homme tel que Benjamin Constant vint dire à la tribune pourquoi

il les attaquait à son tour: «je profite du dernier moment peut-être

pour marquer ma place parmi les hommes qui ont signalé le danger, et

pour partager avec eux des périls et des haines honorables»[40]. Un

député catholique appartenant à l'opposition de droite parlait de la

même façon[41]. Villèle, qui se sentait affaibli par de pareilles

attaques, affirma que le gouvernement n'était point dominé par le parti

ecclésiastique;[42] mais depuis la loi du sacrilège on ne croyait plus

à ces déclarations.

[40] 8 mai 1827.

[41] Discours de Gautier, 9 mai 1827.

[42] 9 mai 1827. Villèle avait été fâcheusement surpris par les aveux

imprudents de Frayssinous en mai 1826. (Geoffroy de Grandmaison,

_La Congrégation_, p. 317.) Il constatait le mécontentement causé

dans le peuple de Paris par le spectacle du roi suivant à pied une

procession. (_Mémoires_, V, p. 205.) Cussy raconte la démarche qu'un

magistrat légitimiste, Bellart, fit auprès de Charles X pour le

mettre en garde contre la Congrégation. (_Souvenirs_, II, p. 61.)

Cette explosion d'anticléricalisme prépara l'éclatante victoire des

opposants dans la bataille électorale de 1827. Le ministère Martignac

dut accorder une satisfaction à la nouvelle Chambre par les ordonnances

de 1828. On se plaignait depuis longtemps que le clergé usât des

petits séminaires, affranchis de l'Université, pour mettre la main sur

l'enseignement secondaire. Le général Foy, entre autres, avait dès 1822

exposé le problème avec une grande netteté. La loi, disait-il, confie à

l'Université l'éducation de la jeunesse; les petits séminaires tournent

la loi, puisque, sur vingt élèves qui en sortent, il n'y en a pas un

qui entre dans le clergé. «Ils auront reçu dans ces établissements

qui ne sont pas nationaux une instruction qui ne sera pas nationale;

et c'est ainsi que ces établissements auront pour effet de diviser

la France en deux jeunesses». Il faut choisir entre le système du

monopole et celui de la liberté complète[43].--L'antipathie contre le

privilège des petits séminaires avait augmenté depuis qu'on savait

sept d'entre eux dirigés par les jésuites. Les ordonnances de 1828

limitèrent à 20.000 le nombre total des élèves de ces établissements et

défendirent aux membres des congrégations non autorisées d'enseigner

en France. L'avènement du ministère Polignac apparut comme la revanche

des jésuites; l'ardeur avec laquelle l'épiscopat se jeta dans la lutte

électorale de 1830 contribua beaucoup à la victoire des 221, et par

conséquent à la crise où Charles X perdit sa couronne.

[43] Foy ne repoussait pas _à priori_ le second régime: «C'est un

système comme un autre, disait-il; on peut s'en trouver bien; il

existe dans d'autres pays; il est peut-être plus approprié à l'esprit

du siècle. (27 mars 1822.)

CHAPITRE II

La philosophie laïque sous la Restauration

En dehors du monde parlementaire, le combat pour l'esprit laïque était

mené par beaucoup d'hommes habitués à s'inspirer de théories générales

et à réfléchir sur les principes philosophiques. Parmi ces hommes, tout

un groupe avait conservé la pure tradition du dix-huitième siècle:

c'étaient les idéologues, dont les plus illustres survivants, Destutt

de Tracy et Daunou, continuaient à disserter et à causer dans quelques

salons, tels que celui de Madame Lebreton. Ces vieillards inspiraient

le respect à tous par leur foi dans le progrès et la liberté, par

cet esprit et ce charme qui demeuraient la marque des disciples de

l'Encyclopédie. Un homme plus jeune, qui repoussait leurs théories,

Charles de Rémusat, conserva toujours une véritable admiration pour

leur noblesse d'âme[44]. D'autres jeunes gens adoptaient complètement

les opinions de ces ancêtres. On remarquait parmi eux deux Méridionaux,

Auguste et Victorin Fabre, les futurs fondateurs de la _Tribune_, le

premier journal républicain. Un jeune Basque brillant et spirituel,

Armand Marrast, s'occupa de philosophie avant de se lancer dans la

politique: chargé d'un cours à l'Athénée, maison d'enseignement

supérieur libre qui avait succédé au Lycée, il y exposa les doctrines

d'Helvétius et de Condillac[45]. C'était aussi un élève du XVIIIe

siècle que Victor Jacquemont, ce jeune voyageur dont les lettres

nous ont fait connaître la vive intelligence et le noble caractère.

«Nous autres, écrivait-il, qui n'avons pas de foi religieuse, il faut

que notre tendresse d'âme s'épuise au profit de l'humanité; ce doit

être là notre religion[46]». Comme lui, beaucoup de jeunes libéraux

affirmaient que la morale est indépendante de la religion: Bazard le

proclama en 1819 dans la déclaration de principes rédigée au nom de la

loge des _Amis de la Vérité_[47]. Garnier-Pagès aîné, le futur député

républicain, admirateur passionné de Bayle, fit adopter par la loge des

Neuf-Sœurs une déclaration inspirée des mêmes idées[48].

[44] «Il n'est aucun de nous qui n'ait pu jadis rencontrer dans

le monde quelques-uns de ces hommes d'un autre âge, qui avaient

vu naître la révolution, qui avaient servi sa cause, combattu

ses fautes, lutté contre ses injustices, sans renier jamais ses

principes, conservant au milieu de toutes les épreuves un courage et

une foi inaltérables, supérieurs aux menaces comme aux séductions

de la toute-puissance, prêts à sceller de leur sang les vérités

immortelles qu'avait proclamées leur jeunesse,--et convaincus

d'ailleurs qu'après Voltaire et Rousseau il ne restait rien à faire à

l'esprit humain.» (_Politique libérale_, p. 111.)

[45] Dejob, _L'Athénée_. (_Revue internationale de l'enseignement_,

1889.)

[46] _Correspondance_, I, p. 7.

[47] «Les idées métaphysiques sont des opinions explicatives des

phénomènes de la nature; aucune n'est sans contradictions. Les

religions sont des idées métaphysiques formulées par des dogmes et un

culte; elles changent par nations. La morale, au contraire, ne tient

ni aux temps, ni aux lieux, ni aux individus.» Elle est la loi des

rapports entre les hommes; or l'homme ne change pas.

[48] «La morale est la règle des rapports qui existent entre les

hommes: ainsi c'est de la nature même de l'homme qu'il faut déduire

les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indépendante des

religions, qui changent suivant les lieux et les temps.» (Déclaration

de principes citée par Amiable, _Une loge maçonnique_, fin.)

Les théories du siècle précédent avaient trouvé leur synthèse dans

l'_Esquisse des progrès de l'esprit humain_. Condorcet fut, avec

Saint-Simon, le principal maître d'Auguste Comte. Le jeune philosophe

exposa en 1822 la loi sociologique des trois états, jadis indiquée par

Turgot: reléguant l'âge théologique dans un passé lointain, il jugeait

les sociétés occidentales assez avancées pour réaliser l'âge positif;

les religions anciennes lui apparaissaient donc simplement comme des

reliques du passé. Mais d'autres disciples du dix-huitième siècle

croyaient, comme leur maître Voltaire, ces religions encore utiles

pour maintenir le lien social. Auguste Fabre disait qu'une société

ne peut se passer de religion, et demandait que l'Etat, sans marquer

de préférence pour une Eglise, les protégeât toutes[49]. Un jeune

libéral, d'Herbelot, écrivant à son ami, le catholique Montalembert,

exprimait à la fois son aversion pour le gouvernement des prêtres et sa

sympathie pour la religion, pour toutes les religions[50]. Un légiste

connu pour son ardeur infatigable contre les prétentions cléricales,

Isambert, cherchait à fonder une société prenant pour devise _uni

Deo_, admettant comme membres tous les hommes de bonne volonté qui

croyaient en Dieu. La philosophie sensualiste de Condillac, professée

vers 1815 dans la plupart des lycées, trouvait des adhérents chez

bon nombre d'hommes religieux, et même de catholiques: ainsi le jeune

philosophe Damiron, disciple du spiritualisme nouveau, nommé professeur

au collège de Falaise en 1816, fut surpris d'y trouver un principal

très pieux, l'abbé Hervieu, qui défendait habilement contre lui la

doctrine de Condillac[51]. Le principal disciple de ce dernier à Paris,

Laromiguière, avait un respect profond pour les idées religieuses.

[49] «Tous les peuples libres ont été religieux... N'attendez rien de

bon d'un cœur qui, dès l'enfance, n'aura battu que pour une existence

de quelques années.» (_La révolution de 1830 et le véritable parti

républicain_, I, p. LXXXVII.)

[50] _Lettres_ d'Alphonse d'Herbelot. (V. lettres du 20 février, du

20 mars, du 7 août 1829.)

[51] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 178.

Néanmoins il était incontestable que, dans les premières années du

XIXe siècle, la philosophie des idéologues ne suffisait plus à la

majorité de la jeunesse intelligente. Elle leur reprochait de fuir la

métaphysique, de prêcher la morale utilitaire, et «de mêler aux plus

bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique»[52].

Dans le dix-huitième siècle elle admirait exclusivement Jean-Jacques,

et apprenait par cœur la profession de foi du Vicaire savoyard;

de Voltaire elle ne retenait que la pieuse bénédiction donnée au

petit-fils de Franklin. «Toute notre génération, a dit plus tard

Dubois, était élevée et bercée dans ces respectueuses et jusqu'à un

certain point pieuses aspirations qui ne demandaient qu'à devenir une

science, une philosophie à méthode et à démonstration nouvelles. Mais

il fallait un foyer à tous ces rayons dispersés. La Faculté des Lettres

et l'Ecole Normale l'offrirent»[53].

[52] Renan, _Essais de morale et de critique_, 3e éd., p. 62.

[53] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 14.

La Faculté des Lettres avait inauguré son enseignement philosophique

en 1811 avec Laromiguière et Royer-Collard. Le premier, disciple des

idéologues détestés par Napoléon, fut contraint au bout d'un an de

renoncer à parler en public; le second, s'inspirant des moralistes

écossais, Reid et Dugald Stewart, professa une philosophie contraire,

mais quitta volontairement sa chaire au bout de peu de temps. Ses

leçons n'avaient agi que sur un petit nombre d'étudiants. Toutefois

sa grande situation politique après 1815, le pouvoir dévolu au

président de la commission d'instruction publique, l'autorité naturelle

qui s'attachait aux paroles sorties de sa bouche, tous ces motifs

contribuèrent à le faire considérer comme le précurseur de l'école

spiritualiste[54].

[54] Dubois, _Souvenirs_. (_La Quinzaine_, novembre et décembre 1901.)

Le chef de cette école fut Victor Cousin. Entré à l'Ecole Normale

dans la première promotion d'élèves, celle de 1810, il fut chargé

en 1812 déjà d'y remplir les fonctions de répétiteur. En décembre

1815 il ouvrit son cours à la Faculté des Lettres, où le public

afflua bientôt: une langueur étudiée qui intéressait les assistants

à ce jeune homme maladif, une parole ardente qui faisait contraste

avec cet air de souffrance, un étonnant talent d'improvisation, un

art magnifique de développer les idées générales, rien ne manquait

pour séduire les auditeurs, aussi jeunes que le maître. Parmi eux se

trouvait son camarade, son ami, le sage Damiron qui fut toute sa vie

le reflet de Cousin; un autre normalien, entré à l'Ecole deux ans

après lui, Jouffroy, subit aussi, mais sans se laisser absorber aussi

complètement, l'action irrésistible du grand professeur. Les cours de

1816 et de 1817 fondèrent la réputation de Cousin au quartier latin.

Son voyage en Allemagne (1817), où il rendit visite aux maîtres de la

philosophie d'outre-Rhin, lui fournit une ample provision d'idées et de

connaissances qui devaient féconder son enseignement. Cousin apprenait

plus par la causerie, par des réflexions cueillies dans les entretiens

avec des hommes intelligents, que par l'étude lente et attentive des

écrits des penseurs. Les discussions des penseurs que Maine de Biran

groupait dans son salon à Paris ne furent pas inutiles au cours de la

Sorbonne.

A cette époque la politique dominait tout et se mêlait aux études

philosophiques ou historiques. Cousin plut à ses auditeurs comme

libéral. En 1815 il avait fait partie de ces jeunes gens qui, redoutant

le retour du despotisme avec Napoléon, formèrent un bataillon de

volontaires royaux à la veille des Cent-Jours. Mais depuis lors il

s'était fait connaître comme un homme de gauche, lié avec Manuel

et ne craignant pas de dire bien haut, «mon ami Constant». Les

normaliens, libéraux pour la plupart, étaient ravis de le voir, ainsi

que Jouffroy, faire figure d'opposant. Mais les représentants du

pouvoir s'inquiétaient. Le directeur de l'Ecole Normale, le janséniste

Guéneau de Mussy, avertissait parfois Royer-Collard, «qui avait alors

des tempêtes majestueuses[55]»; un jour il fit appeler Jouffroy, le

réprimanda: «je l'ai fait pleurer», disait-il plus tard; une autre fois

on saisit, pour les examiner, les rédactions du cours professé par le

jeune maître. Il fut écarté enfin de l'enseignement[56]. Cousin, à son

tour fut contraint en 1820 à demander un congé, soi-disant pour cause

de maladie. C'était l'époque où l'on pourchassait dans toute l'Europe

les sociétés secrètes; quand Victor Cousin retourna en Allemagne en

1824, accusé de complicité avec elles, il fut arrêté à Dresde, amené

à Berlin, gardé quelque temps en prison et finalement relâché. Cette

persécution acheva de le rendre cher à la jeunesse.

[55] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 121.

[56] Jouffroy, _Correspondance_, p. 281.

Le ministère Martignac lui rendit sa chaire. Tout le quartier

latin accourut pour l'entendre; il ne se montra pas inférieur à

l'attente générale. C'est alors qu'il exposa sa théorie célèbre sur

la philosophie et la religion. Toutes les deux ont le même fond,

c'est-à-dire les hautes vérités sur les rapports de Dieu, de l'homme

et du monde. Mais elles diffèrent par la forme. Dans la pensée humaine

il y a deux moments successifs, celui de l'inspiration, de l'intuition

spontanée, et celui de la réflexion. La religion, manifestation

spontanée de la raison impersonnelle, gouverne la masse des esprits,

qui ne peut saisir la vérité dégagée du symbole. La philosophie, fruit

de la réflexion, demeure le privilège de quelques-uns. La religion et

la philosophie poursuivent le même but par des voies différentes: ces

deux sœurs immortelles doivent donc rester alliées[57].

[57] «Sœur de la religion, la philosophie puise dans un commerce

intime avec elle des inspirations puissantes; elle met à profit ses

saintes images et ses grands enseignements, mais en même temps elle

convertit les vérités qui lui sont offertes par la religion dans sa

propre substance et dans sa propre forme; elle ne détruit pas la foi;

elle l'éclaire et la féconde, et l'élève doucement du demi-jour du

symbole à la grande lumière de la pensée pure.» (_Cours_ de 1828,

1re leçon.)--«Selon moi, dans le christianisme sont renfermées

toutes les vérités; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent

être aujourd'hui abordées, dégagées, illustrées par la philosophie.»

(_Ibid._, 13e leçon.)

Cette doctrine sauvegardait la dignité de la philosophie, permettant

ainsi aux libéraux de combattre les prétentions du parti prêtre; mais

en même temps elle laissait espérer l'alliance d'une religion tolérante

avec la réflexion libre, ce qui était conforme aux vœux des étudiants

de 1828. Un témoin de ces leçons a raconté plus tard avec quelle joie

ce langage fut accueilli. «S'il fut un sujet de scandale pour les vieux

dévots de l'_Encyclopédie_, il fut un sujet de recueillement et de

méditation pour les jeunes hommes qui se pressaient autour de la chaire

du grand professeur. Nous étions de cette jeunesse, et, dût-on sourire

aujourd'hui de notre admiration, nous avouons avoir cru être initié à

une vérité profonde[58]».

[58] Vacherot, _La religion_, p. 40.

Les auditeurs étaient d'autant plus confiants qu'ils entendaient un

langage semblable chez les deux autres membres du célèbre triumvirat

de la Sorbonne. Guizot était, à la différence de Cousin, un chrétien

complet, qui n'hésitait point à proclamer devant ses amis sa volonté

de croire au surnaturel; mais toute politique raisonnable devait

reposer, selon lui, sur la séparation du spirituel et du temporel.

Dans son cours d'histoire, il faisait gloire au christianisme d'avoir

inauguré cette séparation et préparé de cette manière l'indépendance

des deux pouvoirs[59]. Dans ses écrits polémiques, il félicitait les

hommes de 1789 d'avoir achevé cette œuvre et donné ainsi une base

solide au principe de la liberté de conscience: à la Restauration il

appartenait de faire entrer ce principe dans la pratique de chaque

jour[60]. Villemain, tout en abordant peu les questions religieuses,

développait des idées analogues dans son cours sur la littérature du

dix-huitième siècle[61]. Les trois professeurs de la Sorbonne parlaient

de la religion avec sympathie, avec respect, tout en revendiquant

l'indépendance des œuvres de la raison humaine, et en particulier de

l'Etat, vis-à-vis de toutes les Eglises. C'était un esprit semblable,

un sentiment de foi en Dieu et de sympathie, un peu distante, pour le

christianisme qui inspirait à la même date les poètes de la nouvelle

école, surtout Lamartine et Victor Hugo[62].

[59] _Civilisation en Europe_, 2e et 5e leçons.

[60] _Des moyens de gouvernement et d'opposition_, chap. IX.

Sur ses croyances, v. sa lettre du 13 novembre 1826 à Rémusat.

(_Lettres à ses amis_, p. 64): «La parfaite certitude (et je l'ai)

que l'imperfection est en moi, non dans les choses, que ce que je

cherche et n'atteins pas n'en existe pas moins, que mon ignorance

ne retranche rien à la souveraine sagesse, cette certitude, dis-je,

est la source d'une résignation si confiante et si ferme qu'elle

ressemble presque à l'espérance.»

[61] Une revue catholique demanda la suppression de sa chaire en lui

reprochant «de n'avoir pas rendu dignement hommage à l'influence du

christianisme sur la civilisation moderne, de ne pas connaître les

monuments ecclésiastiques et d'être à la fois coupable d'injustice et

d'ignorance.» (Vauthier, _Villemain_, p. 85.)

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 2 / 27 段