1827, p. 185. L'ouvrage contient plus de détails que le premier
sur l'envahissement des administrations publiques, et surtout de
l'Université, par le clergé.
Les révélations de Montlosier ne rencontrèrent nulle part un accueil
plus chaleureux qu'au barreau. Le vieil admirateur des légistes plut
aux avocats; leurs consultations vinrent confirmer son avis sur
l'autorité des anciennes lois rendues contre les jésuites. Beaucoup
d'entre eux, tels que Dupin, Mérilhou, Barthe, Berville, s'étaient fait
connaître en défendant les prévenus ou les journaux libéraux contre les
poursuites intentées par le ministère public. L'un des plus ardents,
Odilon Barrot, prenant à son compte une formule indignée de Lamennais,
avait écrit au _Constitutionnel_ que la loi doit être athée. Le mot fit
scandale et faillit attirer une censure à l'imprudent avocat[32].
[32] Barrot, _Mémoires_, I, p. 59. Le mot fut critiqué plus tard à la
tribune par Guizot (30 mars 1831) et Lamartine (26 avril 1834); mais
sur le fond ils sont d'accord avec Odilon Barrot.
La campagne des écrivains contre la Congrégation et les jésuites
eut son écho dans le monde parlementaire. Le ministre des affaires
ecclésiastiques, Frayssinous, confessa devant les Chambres l'existence
de ces associations, jusque là contestée par les défenseurs du
gouvernement. Cette franchise imprudente fut aussitôt mise à profit
par ses adversaires. «La voilà donc reconnue officiellement, s'écria
Casimir Perier, cette congrégation mystérieuse, dont l'existence a
été souvent si formellement niée à cette tribune et par les feuilles
ministérielles»[33]. Ce fut la Chambre des pairs surtout qui prit parti
contre les jésuites. Elle renfermait un petit groupe irréductible
de gallicans teintés de jansénisme: le principal était Lanjuinais,
l'ancien conventionnel, dont la rudesse bretonne étonnait ses
collègues[34]. Dès 1816 il avait protesté contre la loi supprimant les
pensions des prêtres mariés: ne faudrait-il pas bientôt, pour toucher
ses rentes, présenter un billet de confession avec un certificat de
catholicité[35]? En 1823 il signalait, dans la seule ville de Paris,
seize ou dix-sept couvents «des deux cordicolismes», «des jésuites et
des jésuitesses pseudonymes», «des trappistes et des trappistesses
en nom», et «une école pour préparer de loin nos enfants à la vie
trappistique»[36]. A ces opposants vinrent se joindre tous ceux qui
redoutaient une domination cléricale, fussent-ils catholiques ardents
comme Lainé.
[33] 26 mai 1826.
[34] _Souvenirs_ de Pontécoulant, 1865, t. IV, p. 49.
[35] 12 mars 1816.
[36] 2 avril 1823.
La Chambre des pairs manifesta ses sentiments en 1827, à propos de
la pétition présentée par l'infatigable Montlosier. Le rapporteur,
Portalis, avec son érudition de juriste scrupuleux, démontra que les
lois faites contre les jésuites depuis 1764 jusqu'à 1804 conservaient
toute leur valeur. En vain le cardinal de La Fare, Fitz-James, Bonald
prirent la défense de la Compagnie de Jésus et glorifièrent les
services qu'elle avait rendus à l'Eglise. Le duc de Choiseul invoqua
les traditions de ses ancêtres, hostiles aux jésuites; Lainé réclama
l'application intégrale des lois à ce groupe de privilégiés; Barante
affirma que l'ordre, depuis sa résurrection, n'avait produit ni un bon
livre, ni un prédicateur de mérite; Pasquier déclara qu'il fallait
dissoudre cette agrégation de sociétés secrètes, à moins que la
Compagnie ne demandât franchement à être autorisée par la loi, ce qui
mériterait d'être examiné au grand jour. 113 voix contre 73 renvoyèrent
au gouvernement la pétition de Montlosier[37].
[37] 18 et 19 janvier 1827.
Un véritable déluge de brochures inonda la France; tous ceux qui
savaient lire ou devant qui on lisait ces petits écrits apprirent à
connaître les jésuites. Le clergé avait contribué à la propagande par
ses attaques incessantes contre les débordements de la presse[38].
Dès 1825 le _Mémorial catholique_, organe des disciples de Lamennais,
publiait une curieuse statistique: de 1814 à la fin de 1824, on avait
mis en vente 1.598.000 exemplaires des œuvres de Voltaire, 480.500
de celles de Rousseau, 81.000 d'ouvrages isolés de l'un des deux,
207.900 des autres écrivains du XVIIIe siècle, 128.000 des romans
de Pigault-Lebrun, 179.000 de livres pour la jeunesse faits sous la
Restauration, 67.000 de résumés historiques également postérieurs à
1814. Les années suivantes voient grandir encore cette littérature
anticléricale. En 1826 on enregistra la publication à Paris de 5.323
brochures de cinq feuilles ou au-dessous, parmi lesquelles les écrits
contre le clergé ou les moines tenaient une grande place[39]. Toute la
France libérale répétait la chanson de Béranger:
Hommes noirs, d'où sortez-vous?
Nous sortons de dessous terre.
Moitié renards, moitié loups,
Notre règle est un mystère.
[38] V., par exemple, les mandements de l'archevêque d'Aix et de
l'évêque de Marseille. (_Documents sur l'histoire religieuse de la
France pendant la Restauration_, 1913, pp. 22 et 30.)
[39] Ce chiffre fut indiqué à la Chambre des députés par Villèle (26
février 1827). Salaberry donne une liste de brochures irréligieuses
très répandues: il y en a plus de quatre-vingts, dont vingt-cinq sur
les jésuites. (_Souvenirs politiques_, II, p. 132). Cf. Burnichon,
_La Compagnie de Jésus en France_, I, p. 314 sqq.
La loi sur la presse, la loi «de justice et d'amour», présentée par
le ministère pour mettre fin à cette propagande, aboutit à un échec
retentissant et ne fit que surexciter les colères contre le pouvoir
du clergé, surtout contre les jésuites. On les craignait tellement
qu'un homme tel que Benjamin Constant vint dire à la tribune pourquoi
il les attaquait à son tour: «je profite du dernier moment peut-être
pour marquer ma place parmi les hommes qui ont signalé le danger, et
pour partager avec eux des périls et des haines honorables»[40]. Un
député catholique appartenant à l'opposition de droite parlait de la
même façon[41]. Villèle, qui se sentait affaibli par de pareilles
attaques, affirma que le gouvernement n'était point dominé par le parti
ecclésiastique;[42] mais depuis la loi du sacrilège on ne croyait plus
à ces déclarations.
[40] 8 mai 1827.
[41] Discours de Gautier, 9 mai 1827.
[42] 9 mai 1827. Villèle avait été fâcheusement surpris par les aveux
imprudents de Frayssinous en mai 1826. (Geoffroy de Grandmaison,
_La Congrégation_, p. 317.) Il constatait le mécontentement causé
dans le peuple de Paris par le spectacle du roi suivant à pied une
procession. (_Mémoires_, V, p. 205.) Cussy raconte la démarche qu'un
magistrat légitimiste, Bellart, fit auprès de Charles X pour le
mettre en garde contre la Congrégation. (_Souvenirs_, II, p. 61.)
Cette explosion d'anticléricalisme prépara l'éclatante victoire des
opposants dans la bataille électorale de 1827. Le ministère Martignac
dut accorder une satisfaction à la nouvelle Chambre par les ordonnances
de 1828. On se plaignait depuis longtemps que le clergé usât des
petits séminaires, affranchis de l'Université, pour mettre la main sur
l'enseignement secondaire. Le général Foy, entre autres, avait dès 1822
exposé le problème avec une grande netteté. La loi, disait-il, confie à
l'Université l'éducation de la jeunesse; les petits séminaires tournent
la loi, puisque, sur vingt élèves qui en sortent, il n'y en a pas un
qui entre dans le clergé. «Ils auront reçu dans ces établissements
qui ne sont pas nationaux une instruction qui ne sera pas nationale;
et c'est ainsi que ces établissements auront pour effet de diviser
la France en deux jeunesses». Il faut choisir entre le système du
monopole et celui de la liberté complète[43].--L'antipathie contre le
privilège des petits séminaires avait augmenté depuis qu'on savait
sept d'entre eux dirigés par les jésuites. Les ordonnances de 1828
limitèrent à 20.000 le nombre total des élèves de ces établissements et
défendirent aux membres des congrégations non autorisées d'enseigner
en France. L'avènement du ministère Polignac apparut comme la revanche
des jésuites; l'ardeur avec laquelle l'épiscopat se jeta dans la lutte
électorale de 1830 contribua beaucoup à la victoire des 221, et par
conséquent à la crise où Charles X perdit sa couronne.
[43] Foy ne repoussait pas _à priori_ le second régime: «C'est un
système comme un autre, disait-il; on peut s'en trouver bien; il
existe dans d'autres pays; il est peut-être plus approprié à l'esprit
du siècle. (27 mars 1822.)
CHAPITRE II
La philosophie laïque sous la Restauration
En dehors du monde parlementaire, le combat pour l'esprit laïque était
mené par beaucoup d'hommes habitués à s'inspirer de théories générales
et à réfléchir sur les principes philosophiques. Parmi ces hommes, tout
un groupe avait conservé la pure tradition du dix-huitième siècle:
c'étaient les idéologues, dont les plus illustres survivants, Destutt
de Tracy et Daunou, continuaient à disserter et à causer dans quelques
salons, tels que celui de Madame Lebreton. Ces vieillards inspiraient
le respect à tous par leur foi dans le progrès et la liberté, par
cet esprit et ce charme qui demeuraient la marque des disciples de
l'Encyclopédie. Un homme plus jeune, qui repoussait leurs théories,
Charles de Rémusat, conserva toujours une véritable admiration pour
leur noblesse d'âme[44]. D'autres jeunes gens adoptaient complètement
les opinions de ces ancêtres. On remarquait parmi eux deux Méridionaux,
Auguste et Victorin Fabre, les futurs fondateurs de la _Tribune_, le
premier journal républicain. Un jeune Basque brillant et spirituel,
Armand Marrast, s'occupa de philosophie avant de se lancer dans la
politique: chargé d'un cours à l'Athénée, maison d'enseignement
supérieur libre qui avait succédé au Lycée, il y exposa les doctrines
d'Helvétius et de Condillac[45]. C'était aussi un élève du XVIIIe
siècle que Victor Jacquemont, ce jeune voyageur dont les lettres
nous ont fait connaître la vive intelligence et le noble caractère.
«Nous autres, écrivait-il, qui n'avons pas de foi religieuse, il faut
que notre tendresse d'âme s'épuise au profit de l'humanité; ce doit
être là notre religion[46]». Comme lui, beaucoup de jeunes libéraux
affirmaient que la morale est indépendante de la religion: Bazard le
proclama en 1819 dans la déclaration de principes rédigée au nom de la
loge des _Amis de la Vérité_[47]. Garnier-Pagès aîné, le futur député
républicain, admirateur passionné de Bayle, fit adopter par la loge des
Neuf-Sœurs une déclaration inspirée des mêmes idées[48].
[44] «Il n'est aucun de nous qui n'ait pu jadis rencontrer dans
le monde quelques-uns de ces hommes d'un autre âge, qui avaient
vu naître la révolution, qui avaient servi sa cause, combattu
ses fautes, lutté contre ses injustices, sans renier jamais ses
principes, conservant au milieu de toutes les épreuves un courage et
une foi inaltérables, supérieurs aux menaces comme aux séductions
de la toute-puissance, prêts à sceller de leur sang les vérités
immortelles qu'avait proclamées leur jeunesse,--et convaincus
d'ailleurs qu'après Voltaire et Rousseau il ne restait rien à faire à
l'esprit humain.» (_Politique libérale_, p. 111.)
[45] Dejob, _L'Athénée_. (_Revue internationale de l'enseignement_,
1889.)
[46] _Correspondance_, I, p. 7.
[47] «Les idées métaphysiques sont des opinions explicatives des
phénomènes de la nature; aucune n'est sans contradictions. Les
religions sont des idées métaphysiques formulées par des dogmes et un
culte; elles changent par nations. La morale, au contraire, ne tient
ni aux temps, ni aux lieux, ni aux individus.» Elle est la loi des
rapports entre les hommes; or l'homme ne change pas.
[48] «La morale est la règle des rapports qui existent entre les
hommes: ainsi c'est de la nature même de l'homme qu'il faut déduire
les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indépendante des
religions, qui changent suivant les lieux et les temps.» (Déclaration
de principes citée par Amiable, _Une loge maçonnique_, fin.)
Les théories du siècle précédent avaient trouvé leur synthèse dans
l'_Esquisse des progrès de l'esprit humain_. Condorcet fut, avec
Saint-Simon, le principal maître d'Auguste Comte. Le jeune philosophe
exposa en 1822 la loi sociologique des trois états, jadis indiquée par
Turgot: reléguant l'âge théologique dans un passé lointain, il jugeait
les sociétés occidentales assez avancées pour réaliser l'âge positif;
les religions anciennes lui apparaissaient donc simplement comme des
reliques du passé. Mais d'autres disciples du dix-huitième siècle
croyaient, comme leur maître Voltaire, ces religions encore utiles
pour maintenir le lien social. Auguste Fabre disait qu'une société
ne peut se passer de religion, et demandait que l'Etat, sans marquer
de préférence pour une Eglise, les protégeât toutes[49]. Un jeune
libéral, d'Herbelot, écrivant à son ami, le catholique Montalembert,
exprimait à la fois son aversion pour le gouvernement des prêtres et sa
sympathie pour la religion, pour toutes les religions[50]. Un légiste
connu pour son ardeur infatigable contre les prétentions cléricales,
Isambert, cherchait à fonder une société prenant pour devise _uni
Deo_, admettant comme membres tous les hommes de bonne volonté qui
croyaient en Dieu. La philosophie sensualiste de Condillac, professée
vers 1815 dans la plupart des lycées, trouvait des adhérents chez
bon nombre d'hommes religieux, et même de catholiques: ainsi le jeune
philosophe Damiron, disciple du spiritualisme nouveau, nommé professeur
au collège de Falaise en 1816, fut surpris d'y trouver un principal
très pieux, l'abbé Hervieu, qui défendait habilement contre lui la
doctrine de Condillac[51]. Le principal disciple de ce dernier à Paris,
Laromiguière, avait un respect profond pour les idées religieuses.
[49] «Tous les peuples libres ont été religieux... N'attendez rien de
bon d'un cœur qui, dès l'enfance, n'aura battu que pour une existence
de quelques années.» (_La révolution de 1830 et le véritable parti
républicain_, I, p. LXXXVII.)
[50] _Lettres_ d'Alphonse d'Herbelot. (V. lettres du 20 février, du
20 mars, du 7 août 1829.)
[51] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 178.
Néanmoins il était incontestable que, dans les premières années du
XIXe siècle, la philosophie des idéologues ne suffisait plus à la
majorité de la jeunesse intelligente. Elle leur reprochait de fuir la
métaphysique, de prêcher la morale utilitaire, et «de mêler aux plus
bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique»[52].
Dans le dix-huitième siècle elle admirait exclusivement Jean-Jacques,
et apprenait par cœur la profession de foi du Vicaire savoyard;
de Voltaire elle ne retenait que la pieuse bénédiction donnée au
petit-fils de Franklin. «Toute notre génération, a dit plus tard
Dubois, était élevée et bercée dans ces respectueuses et jusqu'à un
certain point pieuses aspirations qui ne demandaient qu'à devenir une
science, une philosophie à méthode et à démonstration nouvelles. Mais
il fallait un foyer à tous ces rayons dispersés. La Faculté des Lettres
et l'Ecole Normale l'offrirent»[53].
[52] Renan, _Essais de morale et de critique_, 3e éd., p. 62.
[53] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 14.
La Faculté des Lettres avait inauguré son enseignement philosophique
en 1811 avec Laromiguière et Royer-Collard. Le premier, disciple des
idéologues détestés par Napoléon, fut contraint au bout d'un an de
renoncer à parler en public; le second, s'inspirant des moralistes
écossais, Reid et Dugald Stewart, professa une philosophie contraire,
mais quitta volontairement sa chaire au bout de peu de temps. Ses
leçons n'avaient agi que sur un petit nombre d'étudiants. Toutefois
sa grande situation politique après 1815, le pouvoir dévolu au
président de la commission d'instruction publique, l'autorité naturelle
qui s'attachait aux paroles sorties de sa bouche, tous ces motifs
contribuèrent à le faire considérer comme le précurseur de l'école
spiritualiste[54].
[54] Dubois, _Souvenirs_. (_La Quinzaine_, novembre et décembre 1901.)
Le chef de cette école fut Victor Cousin. Entré à l'Ecole Normale
dans la première promotion d'élèves, celle de 1810, il fut chargé
en 1812 déjà d'y remplir les fonctions de répétiteur. En décembre
1815 il ouvrit son cours à la Faculté des Lettres, où le public
afflua bientôt: une langueur étudiée qui intéressait les assistants
à ce jeune homme maladif, une parole ardente qui faisait contraste
avec cet air de souffrance, un étonnant talent d'improvisation, un
art magnifique de développer les idées générales, rien ne manquait
pour séduire les auditeurs, aussi jeunes que le maître. Parmi eux se
trouvait son camarade, son ami, le sage Damiron qui fut toute sa vie
le reflet de Cousin; un autre normalien, entré à l'Ecole deux ans
après lui, Jouffroy, subit aussi, mais sans se laisser absorber aussi
complètement, l'action irrésistible du grand professeur. Les cours de
1816 et de 1817 fondèrent la réputation de Cousin au quartier latin.
Son voyage en Allemagne (1817), où il rendit visite aux maîtres de la
philosophie d'outre-Rhin, lui fournit une ample provision d'idées et de
connaissances qui devaient féconder son enseignement. Cousin apprenait
plus par la causerie, par des réflexions cueillies dans les entretiens
avec des hommes intelligents, que par l'étude lente et attentive des
écrits des penseurs. Les discussions des penseurs que Maine de Biran
groupait dans son salon à Paris ne furent pas inutiles au cours de la
Sorbonne.
A cette époque la politique dominait tout et se mêlait aux études
philosophiques ou historiques. Cousin plut à ses auditeurs comme
libéral. En 1815 il avait fait partie de ces jeunes gens qui, redoutant
le retour du despotisme avec Napoléon, formèrent un bataillon de
volontaires royaux à la veille des Cent-Jours. Mais depuis lors il
s'était fait connaître comme un homme de gauche, lié avec Manuel
et ne craignant pas de dire bien haut, «mon ami Constant». Les
normaliens, libéraux pour la plupart, étaient ravis de le voir, ainsi
que Jouffroy, faire figure d'opposant. Mais les représentants du
pouvoir s'inquiétaient. Le directeur de l'Ecole Normale, le janséniste
Guéneau de Mussy, avertissait parfois Royer-Collard, «qui avait alors
des tempêtes majestueuses[55]»; un jour il fit appeler Jouffroy, le
réprimanda: «je l'ai fait pleurer», disait-il plus tard; une autre fois
on saisit, pour les examiner, les rédactions du cours professé par le
jeune maître. Il fut écarté enfin de l'enseignement[56]. Cousin, à son
tour fut contraint en 1820 à demander un congé, soi-disant pour cause
de maladie. C'était l'époque où l'on pourchassait dans toute l'Europe
les sociétés secrètes; quand Victor Cousin retourna en Allemagne en
1824, accusé de complicité avec elles, il fut arrêté à Dresde, amené
à Berlin, gardé quelque temps en prison et finalement relâché. Cette
persécution acheva de le rendre cher à la jeunesse.
[55] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 121.
[56] Jouffroy, _Correspondance_, p. 281.
Le ministère Martignac lui rendit sa chaire. Tout le quartier
latin accourut pour l'entendre; il ne se montra pas inférieur à
l'attente générale. C'est alors qu'il exposa sa théorie célèbre sur
la philosophie et la religion. Toutes les deux ont le même fond,
c'est-à-dire les hautes vérités sur les rapports de Dieu, de l'homme
et du monde. Mais elles diffèrent par la forme. Dans la pensée humaine
il y a deux moments successifs, celui de l'inspiration, de l'intuition
spontanée, et celui de la réflexion. La religion, manifestation
spontanée de la raison impersonnelle, gouverne la masse des esprits,
qui ne peut saisir la vérité dégagée du symbole. La philosophie, fruit
de la réflexion, demeure le privilège de quelques-uns. La religion et
la philosophie poursuivent le même but par des voies différentes: ces
deux sœurs immortelles doivent donc rester alliées[57].
[57] «Sœur de la religion, la philosophie puise dans un commerce
intime avec elle des inspirations puissantes; elle met à profit ses
saintes images et ses grands enseignements, mais en même temps elle
convertit les vérités qui lui sont offertes par la religion dans sa
propre substance et dans sa propre forme; elle ne détruit pas la foi;
elle l'éclaire et la féconde, et l'élève doucement du demi-jour du
symbole à la grande lumière de la pensée pure.» (_Cours_ de 1828,
1re leçon.)--«Selon moi, dans le christianisme sont renfermées
toutes les vérités; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent
être aujourd'hui abordées, dégagées, illustrées par la philosophie.»
(_Ibid._, 13e leçon.)
Cette doctrine sauvegardait la dignité de la philosophie, permettant
ainsi aux libéraux de combattre les prétentions du parti prêtre; mais
en même temps elle laissait espérer l'alliance d'une religion tolérante
avec la réflexion libre, ce qui était conforme aux vœux des étudiants
de 1828. Un témoin de ces leçons a raconté plus tard avec quelle joie
ce langage fut accueilli. «S'il fut un sujet de scandale pour les vieux
dévots de l'_Encyclopédie_, il fut un sujet de recueillement et de
méditation pour les jeunes hommes qui se pressaient autour de la chaire
du grand professeur. Nous étions de cette jeunesse, et, dût-on sourire
aujourd'hui de notre admiration, nous avouons avoir cru être initié à
une vérité profonde[58]».
[58] Vacherot, _La religion_, p. 40.
Les auditeurs étaient d'autant plus confiants qu'ils entendaient un
langage semblable chez les deux autres membres du célèbre triumvirat
de la Sorbonne. Guizot était, à la différence de Cousin, un chrétien
complet, qui n'hésitait point à proclamer devant ses amis sa volonté
de croire au surnaturel; mais toute politique raisonnable devait
reposer, selon lui, sur la séparation du spirituel et du temporel.
Dans son cours d'histoire, il faisait gloire au christianisme d'avoir
inauguré cette séparation et préparé de cette manière l'indépendance
des deux pouvoirs[59]. Dans ses écrits polémiques, il félicitait les
hommes de 1789 d'avoir achevé cette œuvre et donné ainsi une base
solide au principe de la liberté de conscience: à la Restauration il
appartenait de faire entrer ce principe dans la pratique de chaque
jour[60]. Villemain, tout en abordant peu les questions religieuses,
développait des idées analogues dans son cours sur la littérature du
dix-huitième siècle[61]. Les trois professeurs de la Sorbonne parlaient
de la religion avec sympathie, avec respect, tout en revendiquant
l'indépendance des œuvres de la raison humaine, et en particulier de
l'Etat, vis-à-vis de toutes les Eglises. C'était un esprit semblable,
un sentiment de foi en Dieu et de sympathie, un peu distante, pour le
christianisme qui inspirait à la même date les poètes de la nouvelle
école, surtout Lamartine et Victor Hugo[62].
[59] _Civilisation en Europe_, 2e et 5e leçons.
[60] _Des moyens de gouvernement et d'opposition_, chap. IX.
Sur ses croyances, v. sa lettre du 13 novembre 1826 à Rémusat.
(_Lettres à ses amis_, p. 64): «La parfaite certitude (et je l'ai)
que l'imperfection est en moi, non dans les choses, que ce que je
cherche et n'atteins pas n'en existe pas moins, que mon ignorance
ne retranche rien à la souveraine sagesse, cette certitude, dis-je,
est la source d'une résignation si confiante et si ferme qu'elle
ressemble presque à l'espérance.»
[61] Une revue catholique demanda la suppression de sa chaire en lui
reprochant «de n'avoir pas rendu dignement hommage à l'influence du
christianisme sur la civilisation moderne, de ne pas connaître les
monuments ecclésiastiques et d'être à la fois coupable d'injustice et
d'ignorance.» (Vauthier, _Villemain_, p. 85.)