Les élections de 1816 firent arriver à la Chambre une majori

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HISTOIRE DE

L'IDÉE LAÏQUE EN FRANCE

AU XIXe SIÈCLE

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

=L'École Saint-Simonienne=, 1896.

=Histoire du parti républicain en France de 1814 à 1870=, 1900

(_épuisé_).

=Histoire du catholicisme libéral en France=, 1909.

=La France sous la monarchie constitutionnelle=, 2e éd., 1912.

=L'Alsace française de 1789 à 1870=, 3e éd., 1918.

=Histoire des États-Unis de 1787 à 1917= (collection France-Amérique,

1919).

=Histoire du mouvement social en France, 1852-1924=, 3e éd., 1924.

=Les théories sur le pouvoir royal en France pendant les guerres de

religion.= Hachette, 1892 (_épuisé_).

=Un précurseur du socialisme, Saint-Simon et son œuvre.= Perrin, 1894.

=Histoire de l'enseignement secondaire en France= (1802-1920). Payot,

1921.

HISTOIRE

DE

L'IDÉE LAÏQUE EN FRANCE

AU XIXe SIÈCLE

PAR

GEORGES WEILL

Professeur à l'Université de Caen.

PARIS

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1925

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction

réservés pour tous pays.

AVANT-PROPOS

L'idée laïque renferme une conception philosophique, sur l'indépendance

et la capacité de la raison humaine, et une conception politique, sur

les droits de l'Etat et des citoyens vis-à-vis des Eglises. Quoiqu'il

soit impossible de les séparer, c'est la seconde conception surtout

que j'ai cherché à mettre en lumière. Ce livre continue donc la série

d'études où j'ai entrepris de retracer les principaux mouvements

politiques et sociaux de la France contemporaine. Mon exposé commence à

l'époque où la fin des guerres de l'Empire et le retour de la monarchie

légitime réveillent les discussions sur les rapports de l'Eglise et de

l'Etat; il se termine en 1905, lorsqu'est votée la loi qui décide la

séparation des deux puissances. On ne trouvera que de rares indications

sur les faits plus récents.

INTRODUCTION

La France de l'ancien régime fut un Etat confessionnel. L'Eglise

catholique et l'Etat vivaient unis par des liens indissolubles: l'Etat

était partiellement dans l'Eglise et l'Eglise était partiellement

dans l'Etat. Le roi très chrétien possédait un caractère religieux,

conféré par le sacre; le clergé constituait une puissance politique. La

Réforme essaya vainement de rompre cette union: la France catholique

n'accepta point comme roi le vainqueur d'Arques et d'Ivry tant qu'il

n'eut pas abjuré le protestantisme. Tous les Bourbons après lui se sont

considérés comme les protecteurs naturels de l'Eglise.

Cette union ne supprimait pas les conflits entre les deux puissances;

elle n'empêchait pas le pouvoir royal de tenir tête au pouvoir

ecclésiastique. Jamais le clergé n'a été surveillé avec autant de soin

qu'à l'époque de Louis XIV. Rappelons seulement les conseils que le

grand roi a donnés à son fils: «Ces noms mystérieux de franchises et

de libertés de l'Eglise, dont on prétendra peut-être vous éblouir,

regardent également tous les fidèles, soit laïques, soit tonsurés...,

mais ils n'exemptent ni les uns ni les autres de la sujétion des

souverains, auxquels l'Evangile même leur enjoint précisément d'être

soumis[1]». Les ministres de Louis XIV pensaient comme leur maître:

Colbert ne cessa de lutter contre le développement des congrégations

religieuses. Il serait trop long d'énumérer les conflits analogues

sous Louis XV, par exemple au temps de Machault, ou les actes de la

commission des réguliers qui, sous Louis XVI, réduisit avec tant

d'énergie le nombre des couvents. Mais ces mesures contre le pouvoir

des évêques ou des congrégations étaient l'œuvre de catholiques

pratiquants et croyants. Si vives que fussent leurs discussions

politiques avec les papes et les prélats, jamais ils ne franchissaient

les limites fixées par la religion.

[1] _Mémoires de Louis XVI_, éd. Dreyss, I, p. 209.

Il en fut de même des controverses provoquées par le gallicanisme.

On a distingué avec raison le gallicanisme ecclésiastique, défendant

l'épiscopat contre l'ingérence de Rome, le gallicanisme royal,

mettant le clergé sous la main du pouvoir civil, et le gallicanisme

parlementaire, le plus radical de tous, menant âprement la lutte contre

les théories ultramontaines ou les prétentions cléricales. Mais les

plus violents des gallicans étaient des catholiques; les appelants

contre la bulle _Unigenitus_ protestaient avec indignation lorsqu'on

les accusait d'hérésie; la doctrine de Pierre Pithou et de Dupuy,

quoique rejetée par les assemblées de l'Eglise de France, avait pour

adhérents beaucoup d'hommes sincèrement religieux. Aussi la guerre

entre les deux pouvoirs n'était-elle jamais poussée jusqu'au bout:

même après la déclaration de 1682, Louis XIV finit par s'incliner

devant la résistance de Rome; quand Louis XV vit quelles proportions

prenait la bataille du clergé contre Machault, il écarta celui-ci

du contrôle général des finances. La papauté à son tour multipliait

les atermoiements, les compromis, et calmait parfois ses défenseurs

imprudents. Ultramontains et gallicans se retrouvaient d'accord en face

de la libre pensée: lorsqu'il s'agit de flétrir ou de condamner les

livres des philosophes du XVIIIe siècle, les jansénistes du Parlement

de Paris montrèrent autant de zèle que les prélats dévoués aux jésuites.

Les choses changèrent depuis 1789. Sans doute la plupart des membres de

la Constituante voulaient conserver le catholicisme, un catholicisme

réformé, corrigé dans sa discipline selon les théories jansénistes,

et dans son esprit selon les idées de Rousseau. Mais ils avaient trop

subi l'influence des légistes et des philosophes pour ne pas accepter

le principe de la laïcité de l'Etat; peu à peu, non sans hésitation,

ils l'appliquèrent dans les lois. L'Etat confessionnel fit place à

l'Etat laïque. C'est cette grande nouveauté, contenue implicitement

dans la déclaration des Droits de l'homme, qui allait changer d'une

façon définitive la nature des luttes religieuses. Les querelles du

clergé avec l'Etat confessionnel, quelque violentes qu'elles parussent,

demeuraient des querelles de famille; celles de l'Eglise romaine avec

l'Etat laïque furent les conflits de deux puissances étrangères,

entre lesquelles tout lien fraternel avait disparu. La France et

Rome pouvaient encore s'entendre par des traités, le gouvernement

et le clergé pouvaient s'associer pour des intérêts communs, mais la

confiance mutuelle, la sympathie profonde avaient disparu. Le Concordat

de 1801, conserve, comme un débris de l'ancien régime, cette règle

que le chef de l'Etat français doit faire profession particulière de

la religion catholique; néanmoins il y a un abîme entre ce Concordat

et celui de 1516. Celui-ci a été signé par un roi qui n'admettait en

France qu'une religion, la vraie; l'autre est l'œuvre d'un chef d'Etat

laïque, incertain sur la meilleure doctrine, qui a dit aux protestants:

«Je ne décide point entre Rome et Genève[2]». Les articles organiques

ont beau répéter les formules des juristes royaux, l'esprit n'est plus

le même.

[2] _Bulletin_ de la Société de l'histoire du protestantisme, 1902,

p. 304.

Quand une Eglise a été seule reconnue pendant des siècles, quand elle

a dominé le pays, dirigé l'éducation, régenté les consciences et

détruit les hérésies avec l'appui du bras séculier, il est naturel

que ce régime disparu lui inspire des regrets; longtemps elle demeure

disposée à chercher dans le passé l'idéal qui pourrait être offert aux

générations nouvelles. Pendant tout le dix-neuvième siècle, sous tous

les régimes, les catholiques militants se sont efforcés de revenir à

l'alliance de l'Eglise et de l'Etat. Ils ont recouru, selon les temps,

à deux méthodes opposées: quand le gouvernement leur paraissait ami

de l'Eglise, prêt à la servir, ils ont préconisé, selon la formule de

1815, l'union du trône et de l'autel; si le pouvoir devenait hostile ou

simplement indifférent, ils essayaient d'organiser un parti catholique

indépendant, mais toujours avec l'espoir de rendre un jour ce parti

assez fort pour qu'il pût inspirer ou diriger la politique française.

La première méthode fut pratiquée sous Louis XVIII et Charles X, de

1849 à 1859, et aussi, mais avec des hésitations marquées, entre 1871

et 1877. La seconde a toujours plu avantage aux combatifs, aux exaltés,

que ce fussent les ultramontains qui entouraient Lamennais sous la

Restauration, les catholiques libéraux sous Louis-Philippe ou les

défenseurs du pouvoir temporel de Pie IX depuis 1860. Les catholiques

militants de tous les groupes s'y sont ralliés peu à peu à partir du

triomphe des républicains en 1879.

Aux idées catholiques s'oppose la conception laïque. D'après elle

l'Etat, indépendant de toute Eglise, de tout symbole confessionnel,

doit admettre tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances,

à l'égalité civile; si des inégalités politiques subsistent, elles

doivent être fondées uniquement sur des motifs politiques; le

gouvernement du pays se conduira d'après des raisons purement humaines,

et la loi ne sera ni catholique, ni protestante; Odilon Barrot dira

même que la loi est athée. A l'individu il appartient de choisir

l'Eglise qu'il veut, d'après sa conception de l'au-delà, ou de rester

à l'écart de toutes les Eglises; à l'Etat de poursuivre le bien de la

France et des Français dans ce monde. Cette idée de l'Etat laïque peut

se prêter à des applications diverses. On a vu, sous la Restauration,

le principe d'une religion d'Etat coexister avec celui de l'égalité

de tous les Français devant la loi. On peut admettre aussi un régime

concordataire, une convention conclue entre deux pouvoirs indépendants

qui ont contracté seulement dans l'intérêt de l'ordre public. Enfin

le système de la séparation de l'Eglise et de l'Etat est comme

l'aboutissement logique de la doctrine de laïcité.

Parmi les hommes qui, pendant le cours du XIXe siècle, ont défendu

le caractère laïque de l'Etat, on peut distinguer quatre tendances

différentes. Les premiers sont des catholiques sincères, ou des

croyants assez tièdes, mais qui reconnaissent la grandeur et la

dignité de l'Eglise: ils prolongent tant qu'ils le peuvent la

tradition gallicane de l'ancienne France; aux progrès de la doctrine

ultramontaine ils opposent, en les rajeunissant un peu, les arguments

de Pithou et des parlementaires du XVIIIe siècle. Leur belle époque

s'étend de 1815 à 1848; sous la Restauration ils prêtèrent aux

Royer-Collard et aux Bourdeau leur fidèle appui; sous Louis-Philippe

ils eurent le pouvoir et tâchèrent de suivre, au milieu des polémiques

relatives à la liberté de l'enseignement, la voie moyenne que leur

traçaient Thiers et Dupin. La conception laïque apparaît aussi chez

certains catholiques plus modernes, détachés du vieux gallicanisme,

les républicains catholiques. Il ne faut pas les confondre avec les

catholiques républicains, parce que ces derniers sont catholiques

d'abord, et ensuite républicains. Les républicains catholiques ne

furent point rares dans les Assemblées nationales de 1848 et de

1871, républicains ardents et voisins du socialisme, comme Arnaud

(de l'Ariège), ou républicains ralliés et d'opinions modérées, comme

Dufaure. On peut réunir tous ces hommes sous le nom de catholiques

anticléricaux. Le système concordataire a trouvé parmi eux ses

défenseurs les plus convaincus.

Les seconds sont des protestants libéraux ou des hommes inspirés

par l'esprit du protestantisme libéral. Le catholicisme romain leur

déplaît, mais ils sont chrétiens: le vrai nom qui leur convient est

celui d'évangéliques; l'essentiel pour eux est que l'Evangile demeure

la loi religieuse et morale de la France. Parmi eux se recruta vers

1825 la Société de la morale chrétienne, qui fit le plus chaleureux

accueil au mémoire de Vinet sur la liberté des cultes. Leurs idées

reparurent sous le second Empire avec Laboulaye, disciple de Channing,

et avec Prévost-Paradol converti au protestantisme. Ils ont répandu

dans le grand public l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Dans le troisième groupe nous trouvons les déistes, partisans de la

religion naturelle. Ils apparaissent très nombreux à toutes les époques

du siècle dernier: les uns pleins de sympathie pour les diverses formes

du christianisme, parce qu'il sauvegarde les dogmes de l'existence de

Dieu et de l'immortalité de l'âme; les autres énergiquement hostiles à

l'Eglise catholique, parce qu'elle étouffe les dogmes fondamentaux sous

des croyances parasites et superstitieuses. Les premiers ont souvent

recherché une alliance de la philosophie avec la religion populaire et

préconisé l'entente cordiale des deux sœurs immortelles; c'est l'idée

de Victor Cousin, adoptée par la plupart de ses disciples jusqu'à

Jules Simon, qui la développera éloquemment dans sa lutte contre les

ministres de 1880. Les seconds espèrent substituer à la religion

positive, ébranlée par la critique et la science, une foi qui puisse

rester en accord avec les découvertes de la raison humaine; tout au

moins ils veulent défendre les adeptes de cette foi contre les retours

offensifs de l'ancienne intolérance. Telle fut la conception des

rédacteurs du _Globe_, si pénétrés de la croyance en Dieu; plus tard

le fondateur de la _Liberté de penser_, Amédée Jacques, tout en menant

une ardente campagne contre le catholicisme, parlait de conserver, dans

l'Université de l'avenir, l'enseignement obligatoire des devoirs envers

Dieu.

La quatrième catégorie est celle des libres penseurs, qui écartent

la religion des philosophes tout comme celles des anciennes Eglises.

Ils sont représentés sous la Restauration par de nombreux disciples

du XVIIIe siècle; car si la majorité des libéraux de 1830 croit au

Dieu rémunérateur et vengeur célébré par Voltaire, une forte minorité

demeure attachée aux idées d'Helvétius et de d'Holbach. Cette école

semble disparue entre 1830 et 1850: la réaction contre l'incrédulité,

contre l'athéisme, a porté ses fruits; à peine trouve-t-on quelques

révolutionnaires isolés, un Blanqui, un Proudhon, pour écarter

résolument l'idée de Dieu. C'est vers 1860 que se produit le réveil

de la libre pensée, favorisée par la critique religieuse de Renan, la

critique philosophique de Taine, le positivisme de Littré; les progrès

des sciences naturelles y contribuent beaucoup. Ce mouvement ira se

fortifiant, se précisant pendant toute la seconde moitié du XIXe

siècle.

Nous pouvons maintenant définir les deux mots qui seront souvent

employés dans ce livre, ceux de «cléricalisme» et «d'anticléricalisme».

Le cléricalisme est la tendance à établir une étroite union entre

l'Etat français et l'Eglise catholique romaine, celle-ci inspirant

celui-là. Quant à l'anticléricalisme, on a souvent discuté sur le sens

véritable de ce mot: n'est-ce pas la même chose que l'antichristianisme

ou, avec plus de précision, que l'anticatholicisme? La réponse doit

varier selon les hommes et selon les temps. Royer-Collard et Lainé

furent en politique des anticléricaux, bien que le terme n'existât

pas encore; il serait ridicule de prétendre qu'ils combattaient le

catholicisme. Laboulaye ou Dufaure ne peuvent pas être considérés comme

des adversaires de la religion chrétienne. Mais quand les rédacteurs

du _Constitutionnel_ en 1825 ou du _Siècle_ en 1855 unissaient les

protestations de respect envers la religion catholique aux attaques

incessantes contre le clergé, il y avait dans ce langage beaucoup plus

de prudence que de sincérité. Combattre l'union étroite de l'Eglise

et de l'Etat, écarter le pouvoir politique des prêtres, voilà le but

qui a si souvent uni des hommes d'opinions diverses. Pendant tout le

cours du XIXe siècle les questions religieuses se sont le plus souvent

présentées à la France par leur côté politique; voilà pourquoi la

politique a uni des hommes qui différaient beaucoup par les croyances

métaphysiques.

Dans la guerre entre l'Eglise et l'anticléricalisme, qui a commencé?

Question insoluble et peut-être oiseuse. Notons seulement quelques

faits certains. Nous trouvons au dix-neuvième siècle trois périodes

où l'Eglise a paru s'unir avec un gouvernement considéré comme

réactionnaire: elles vont de 1822 à 1830, de 1849 à 1859, de 1871

à 1875. La première a préparé la poussée d'anticléricalisme qui

fit la révolution de 1830; la seconde provoqua la grande polémique

antireligieuse de la fin de l'Empire; la troisième a contribué au

vote des lois de Jules Ferry sur l'enseignement laïque. Une nouvelle

tentative du parti catholique pour mettre la main sur le gouvernement

et l'armée pendant l'affaire Dreyfus fut suivie de la campagne

anticléricale menée par Waldeck-Rousseau et Combes. Mais si l'on va au

fond des choses, on retrouve dans tous les temps et dans tous les pays

le conflit entre deux conceptions opposées du but assigné aux individus

et aux sociétés humaines.

CHAPITRE PREMIER

La politique religieuse sous la Restauration

I

La Restauration proclama l'union du trône et de l'autel. Louis XVIII,

quoique peu dévot et, semble-t-il, peu croyant, se déclarait le

protecteur de la religion; Charles X était un croyant et un dévot. La

plupart des émigrés rentraient convertis; les souffrances communes

subies en exil avaient uni prêtres et gentilshommes. Les mandements

des évêques répétèrent que la religion est nécessaire au maintien

de l'Etat[3]; beaucoup d'hommes politiques sentaient de même et

voyaient dans l'échec de tous les gouvernements organisés depuis 1789

la confirmation de cette vérité. On put croire que l'Eglise allait

retrouver son ancien pouvoir en France. Contre ce pouvoir se dressèrent

de nombreux ennemis, venus de tous les points de l'horizon; la

tradition du gallicanisme parlementaire, fortifiée par l'idée nouvelle

de l'Etat laïque, leur donna le moyen de s'unir. Ils engagèrent une

action politique, opposée aux efforts qui tendaient à faire du clergé

un pouvoir politique; porte-drapeau de la contre-révolution, il

devint particulièrement suspect à tous ceux qui se réclamaient de la

Révolution.

[3] L'évêque de Troyes parle de «cette religion qu'une politique

insensée voudrait toujours séparer de l'Etat, sans songer que l'Etat

est né avec elle, et qu'il mourrait sans elle; cette religion plus

nécessaire encore aux rois que les rois ne lui sont nécessaires.»

(_L'Ami de la religion_, I, p. 101.)

C'est en suivant les débats de la Chambre des députés que nous pouvons

le mieux saisir la formation et les progrès du parti de l'Etat

laïque. En 1815 les militants du catholicisme dominent à la Chambre

introuvable. Ils étouffent la voix de d'Argenson faisant allusion aux

violences commises contre les protestants du Midi[4]. L'un demande

qu'on restitue au clergé les actes de l'état civil, et prétend mettre,

pour ainsi dire, hors la loi les hommes qui n'ont aucune religion[5].

L'autre veut confier aux évêques la surveillance exclusive des collèges

de l'Université. La plupart expriment surtout le désir d'assurer au

clergé une dotation permanente affranchie du vote annuel du budget par

les Chambres, et de reconstituer pour lui une propriété corporative;

voilà pourquoi ils s'opposent aux aliénations de forêts et d'autres

domaines de l'Etat, quand ces domaines proviennent des anciens biens

ecclésiastiques. Mais les ultra-royalistes de 1815 étaient des

parlementaires novices, incapables de former une majorité compacte et

de lutter avec persévérance contre les ministres du roi. Or le duc

de Richelieu et ses collègues, quoique bien disposés pour l'Eglise,

étaient résolus à respecter la Charte et à rassurer la nation. Ils

trouvèrent dans la Chambre l'appui d'un petit groupe de catholiques

politiques, soucieux de sauvegarder les droits de l'Etat. Un des plus

actifs, Duvergier de Hauranne, demanda souvent que les prêtres ne

fussent point mêlés aux affaires de ce monde. Le clergé, disait-il,

forme un corps à part, soumis à un souverain étranger; les terreurs

d'une conscience timorée le portent souvent à méconnaître les droits

de la royauté. Donc il faut «renfermer le clergé dans le cercle de

ses devoirs spirituels, et ne point lui confier les magistratures

civiles»[6]. Un philosophe converti à la religion, Maine de Biran,

montra que l'ancienne puissance du clergé avait disparu, et qu'une loi

ne pouvait rétablir des institutions mortes. Le curé ne peut accorder

le baptême, le mariage, la sépulture religieuse, que sous certaines

conditions imposées par l'Eglise; s'il devient officier de l'état

civil, souvent on le verra pris entre deux devoirs[7].

[4] Séance du 23 octobre 1815.

[5] Discours de Lachèze-Murel (18 avril 1816). «Soyez catholique,

non catholique, soyez juif si vous voulez, la Charte vous protège

également tous, et vous accorde protection pour votre culte..., mais

soyez quelque chose; car si vous n'êtes rien, c'est-à-dire si vous ne

professez aucun culte, alors la société ne vous doit rien, puisque

vous êtes hors de son sein.»

[6] 19 avril 1816.

[7] Maine de Biran cite avec éloge le mot de Montesquieu: «On ne doit

pas statuer par les lois divines ce qui doit être réglé par les lois

humaines.» (20 avril 1816.)

Le projet de refaire un clergé propriétaire souleva aussi des

objections. Quand on autorisa les évêques et les curés à recevoir

des donations, Royer-Collard, entre autres, fit décider que les

dons supérieurs à mille francs devraient être confirmés par une

autorisation royale[8]; à la Chambre des pairs, l'abbé de Montesquiou,

l'ancien ministre de 1814, obtint que l'autorisation serait exigible

pour n'importe quel don[9]. De Serre, dans un discours qui fonda sa

réputation d'orateur, niait le droit de propriété de l'Eglise. Ce

droit, dit-il, n'appartient qu'aux établissements ecclésiastiques pris

individuellement. Ces établissements sont fondés par la puissance

spirituelle; «mais ils ne prennent et ne conservent pied dans un Etat,

ils ne sont fondés, au temporel, que par le fait et la force de la

puissance publique temporelle; ils sont, à son égard, dans la même

position que tous les autres établissements d'utilité publique». La

puissance civile peut les supprimer et l'a fait souvent; quand elle l'a

fait, les biens qui n'appartenaient qu'à ces établissements sont tombés

dans le domaine public[10].--En somme, les partisans de la réaction

religieuse en 1815 obtinrent une loi de combat, celle qui supprimait

les pensions des prêtres mariés, et une mesure sociale importante,

l'abolition du divorce. Mais l'Etat laïque avait maintenu ses droits.

[8] 22 janvier 1816.

[9] 26 novembre 1816.

[10] 22 avril 1816.

Les élections de 1816 firent arriver à la Chambre une majorité

royaliste modérée, qui vit bientôt s'organiser en face d'elle, grossi

à chaque renouvellement partiel, le groupe nouveau de la gauche,

des «indépendants». C'est dans cette Chambre, sous les ministères

de Richelieu et de Decazes, que le petit groupe doctrinaire allait

jouer jusqu'en 1820 un rôle considérable. Le chef de ce groupe,

Royer-Collard, était royaliste et catholique; issu d'une famille

janséniste, il reprochait à la secte sa doctrine de la grâce, une

révolte funeste contre le Saint-Siège, et ne parlait qu'avec dégoût

des convulsionnaires; mais son admiration demeurait grande pour les

solitaires de Port-Royal, qui lui paraissaient réaliser l'alliance

de la philosophie avec la religion. Il désirait aussi l'alliance de

l'Eglise avec l'Etat; dès 1797 le Conseil des Cinq-Cents l'avait

entendu en montrer les avantages[11]; mais cette alliance impliquait

l'indépendance de l'Etat et le devoir pour le prêtre de se borner à sa

mission spirituelle. Président de la commission royale d'instruction

publique, Royer-Collard fut pendant quelques années une sorte de

ministre dirigeant; à ce titre, il défendit l'Université contre

les critiques venues de deux côtés différents. Aux députés de la

droite, qui attaquaient la taxe universitaire et demandaient une

liberté complète pour les écoles religieuses, il opposa les droits

de l'Etat[12]. L'exemption du service militaire pour les membres

des congrégations ne fut admise par lui qu'avec des réserves[13].

Mais en même temps le grand doctrinaire déclarait que l'Université

doit être monarchique et religieuse[14]. Quand certains députés de

la gauche dénoncèrent les essais pratiqués dans les collèges royaux

pour convertir les élèves protestants, quand une pétition demanda

qu'on ouvrît dans le Sud-Ouest un collège protestant, Royer-Collard

opposa une dénégation formelle aux faits allégués et fit écarter ce

projet[15].

[11] Séance du 26 messidor an V.

[12] «L'instruction et l'éducation publiques appartiennent à l'Etat,

et sont sous la direction supérieure du roi.» (25 février 1817.)

[13] Il ne l'accepta que pour les Frères contractant l'engagement

de passer dix ans dans l'enseignement public. «Les Frères, dit-il,

ne peuvent être exemptés comme personnes religieuses qui se sont

engagées à certaines pratiques et à l'obéissance envers des

supérieurs que la loi ne connaît pas; ils ne peuvent l'être que comme

personnes vouées à un service public, sous l'autorité des chefs de ce

service.» Il fit d'ailleurs étendre l'exemption du service militaire

aux laïques signant l'engagement de dix ans. (30 janvier 1818.)

[14] 25 février 1817.

[15] 15 février 1819.

Camille Jordan était le confident le plus intime de Royer-Collard; lui

aussi avait combattu depuis longtemps pour la liberté de l'Eglise,

mais il n'apporta pas moins d'ardeur que son grand ami à défendre

les droits de l'Etat. Bonald avait proposé que les biens non vendus

fussent restitués au clergé. Camille Jordan se chargea de la réponse.

Le clergé français, dit-il, renferme, à côté d'une majorité paisible

et vertueuse, «un petit nombre d'hommes trop soumis à de funestes

influences politiques, trop disposés à servir sans le vouloir

d'instruments à des partis»; pour ces hommes, «il convient peut-être

de resserrer plutôt que de relâcher les liens de la dépendance

temporelle». L'orateur montra ensuite que jamais la France n'avait mis

sur le même pied la propriété corporative et la propriété individuelle,

que toujours l'Etat français avait conservé le droit de surveiller la

première. «Voilà notre véritable droit public, Messieurs; voilà ce

qu'eussent professé les Pithou, les d'Aguesseau, les Talon, l'illustre

chancelier L'Hôpital, s'ils avaient pu faire entendre leurs voix dans

cette grande délibération[16]».

[16] 4 mars 1817.

Les doctrinaires gallicans ne contribuèrent pas médiocrement, par leurs

conseils et leurs critiques, à faire échouer le Concordat de 1817. Leur

ami de Serre était presque toujours d'accord avec eux sur les questions

religieuses. En 1819, par exemple, quand on discuta son projet de loi

sur la presse, Lainé proposa de faire punir les outrages à la morale

publique, mais aussi à la religion. De Serre combattit l'amendement:

une religion positive, dit-il, ne se sent libre que lorsqu'elle possède

le droit de prédication et de propagande; ce droit implique celui de

critiquer les religions adverses. L'Etat doit respecter cette liberté,

sans intervenir dans ces questions difficiles[17].--On transigea en

votant un article qui punissait les outrages à la morale publique et

religieuse.

[17] 17 avril 1819.

Les députés de la gauche n'intervinrent au début qu'assez timidement

dans ces débats: les questions politiques, telles que les lois

électorales ou la liberté de la presse, les intéressaient davantage.

La réaction qui suivit l'assassinat du duc de Berry commença pourtant

à les faire sortir de leur réserve; les missionnaires surtout les

inquiétaient et les irritaient. Mais de 1820 à 1824, jusqu'au triomphe

complet du parti ultra-royaliste, le gouvernement ne présenta pas de

lois proprement cléricales; la question religieuse ne soulevait pas

encore de passions violentes. Les orateurs de gauche s'appliquèrent

seulement à défendre la tradition gallicane, à dénoncer les prétentions

excessives de certaines coteries d'extrême droite; ils protestaient de

leur profond respect pour la religion et s'accordaient à prendre la

défense du bas clergé, à relever les traitements des desservants et des

vicaires, en ajournant les dépenses proposées en faveur du haut clergé.

Les idées qui dominaient chez les défenseurs de l'esprit laïque

apparaissent dans la longue discussion du mois de mai 1821. Il

s'agissait d'un projet de loi tendant à augmenter les pensions

ecclésiastiques et à créer douze évêchés nouveaux. Le ministère

présidé par Richelieu voulait une loi pour cela; au nom de la

commission, Bonald proposa que la création des nouveaux évêchés fût

remise au roi, sans intervention des Chambres. Les orateurs de la

droite se partagèrent entre les deux systèmes, non sans répéter à

l'envi qu'il fallait fortifier la religion; le comte de Marcellus,

comme d'habitude, se signala par le ton sacerdotal de ses «homélies»

parlementaires[18]. Les adversaires de la loi se déclarèrent tous

persuadés que l'Etat doit protéger et encourager la religion. «Il

ne s'agit pas pour nous, dit Bignon, de savoir si la religion doit

entrer comme élément nécessaire dans notre ordre social, nous sommes

tous d'accord sur ce point». Benjamin Constant expliqua pourquoi un

protestant comme lui pouvait prendre part à ce débat: «Des lumières

chèrement acquises nous apprennent que ce qui décrédite une croyance

est funeste aux autres, et qu'en conséquence il est bon pour le

protestant que le culte catholique soit entouré de vénération, comme

pour le culte catholique que le protestant ne soit pas avili».

L'orateur ajouta qu'il repoussait la suppression du budget des

cultes[19]. Le général Foy, de son côté, disait: «Il est conforme au

mandat que les gouvernements ont à remplir d'honorer les sentiments

religieux et de protéger les religions positives qui rangent ces

sentiments sous des règles communes».

[18] Voici la fin de son discours: «Que le Gouvernement et les

Chambres secondent à l'envi les intentions des enfants de saint

Louis pour la religion de leur père, et qu'à l'ombre de cet arbre

antique et mystérieux, dont la cime se perd dans le ciel, et dont la

racine frappée en vain par l'impiété reprend toujours sur la terre

une nouvelle vie, la tige auguste des lys qui vient de refleurir

croisse et prospère pour rendre à la France cet éclat, cette gloire,

cette félicité qui ont fait si longtemps l'admiration du monde et qui

embelliront toujours le diadème du roi très chrétien.»

[19] «Il n'est pas bon, imprimais-je il y a longtemps, de mettre dans

l'homme la religion aux prises avec l'intérêt pécuniaire.»

Mais les orateurs de la gauche s'accordent à dire qu'avant de créer

des évêchés nouveaux, on doit songer aux paroisses dépourvues de

desservants et à la condition misérable du clergé de campagne. Corcelle

parle des 4.000 vicaires qui reçoivent de l'Etat 250 francs par an.

Benjamin Constant rappelle que ce n'est pas l'opulence de l'épiscopat

qui assure le progrès de la foi[20]. Bien rares sont les députés qui

s'abstiennent de marquer leur sympathie pour la religion: c'est Manuel

qui, avec son énergie provocante, signale dans cette loi un moyen

détourné de mettre en vigueur le Concordat de 1817; c'est Beauséjour,

un radical à peu près isolé, qui raconte les variations des dogmes de

l'Eglise et les usurpations progressives des papes; lui aussi prend

d'ailleurs la défense du bas clergé.

[20] «Avant la Révolution, sous le clergé riche, la religion s'est

anéantie en France; vous en convenez, car vous ne cessez d'attribuer

cette révolution à l'incrédulité. Depuis la Révolution, sous le

clergé pauvre, la religion s'est relevée. Vous en convenez, car vous

peignez l'ardeur des peuples à demander des pasteurs.»

Quant à Royer-Collard, selon son habitude, il élargit le débat et

trouve l'occasion d'exposer sa théorie sur les rapports de l'Eglise et

de l'Etat. La religion échappe entièrement au pouvoir de l'Etat[21];

mais les ministres de la religion sont des hommes, et c'est avec eux

seuls que l'Etat contracte une alliance. «L'alliance dont je parle

consiste en ce que, de la mission divine du prêtre, l'Etat fait une

magistrature sociale, la plus haute de toutes, puisqu'elle a pour

_fonction_ d'enseigner la religion. Le prix de l'alliance, qu'on excuse

cette expression nécessaire, est la protection; la condition, c'est

que le prêtre restera dans le temple, et qu'il n'en sortira point pour

troubler l'Etat». Puisque l'ancien régime est tombé, accommodons-nous

à la situation nouvelle qui résulte de la liberté de conscience et de

l'égalité des cultes. L'expérience apprendra «au siècle que, plus le

clergé est faible dans l'Etat, plus il doit être fort dans la religion;

au clergé que, s'il revendique toute la liberté religieuse à laquelle

il a droit, il se retire du monde extérieur; il cesse de présider à la

vie civile et aux mœurs de la société».

[21] «La religion, ses dogmes, ses préceptes, sa hiérarchie, en un

mot, tout ce qu'elle a de saint et de divin, ne tombe point, ne peut

jamais tomber sous l'action des pouvoirs politiques... La religion

n'a d'humain que ses ministres... Eux seuls donc, jamais la religion,

sont l'objet des lois qu'on appelle aujourd'hui religieuses.»

Les insurrections des _carbonari_ et la guerre d'Espagne marquèrent

une crise terminée par le triomphe de la droite. En 1824 la «chambre

retrouvée», assurée d'une longue existence par la loi sur la

septennalité, reprit les projets de la chambre introuvable; bientôt

l'avènement de Charles X obligea Villèle et ses collègues, malgré

leurs hésitations d'hommes pratiques, à réaliser le programme des

ultra-royalistes. Ce programme, religieux autant que politique, est

dénoncé aux électeurs par l'opposition de gauche. Elle compte à la

Chambre des députés quelques membres à peine, mais elle sera bientôt

renforcée par une opposition de droite, composée de catholiques prêts

à défendre le gallicanisme. L'une et l'autre vont montrer à la France

qu'elle est menacée de subir le gouvernement des prêtres.

Le ministère parut leur donner raison par le projet de loi sur le

sacrilège; après avoir refusé en 1824 de proposer une mesure de ce

genre, il dut s'y résoudre l'année suivante. Ce projet suscita une

émotion générale, dont nous trouvons l'écho dans le célèbre discours

prononcé par Royer-Collard. Cette loi, disait-il, punit le crime de

lèse-majesté divine; elle suppose que le législateur peut régler la

foi. «Voilà le principe que la loi évoque des ténèbres du moyen-âge et

des monuments barbares de la persécution religieuse! Principe absurde

et impie, qui fait descendre la religion au rang des institutions

humaines! Principe sanguinaire, qui arme l'ignorance et les passions du

glaive terrible de l'autorité divine!» La loi n'a point à s'occuper des

croyances religieuses. «Comme la religion n'est pas de ce monde, la loi

humaine n'est pas du monde invisible; ces deux mondes, qui se touchent,

ne sauraient jamais se confondre; le tombeau est leur limite». Si le

gouvernement déclare la foi sur l'ordre de l'Eglise, c'est la confusion

des deux puissances. «J'attaque la confusion, non l'alliance. Je

sais bien que les gouvernements ont un grand intérêt à s'allier à

la religion, parce que, rendant les hommes meilleurs, elle concourt

puissamment à l'ordre, à la paix, et au bonheur des sociétés. Mais

cette alliance ne saurait comprendre de la religion que ce qu'elle a

d'extérieur et de visible, son culte, et la condition de ses ministres

dans l'Etat». Cette alliance prend différentes formes, selon les temps;

jamais elle ne peut aller jusqu'à faire dire par l'Etat quelle est la

vraie religion. M. de La Mennais veut que l'Etat le dise; il exige

qu'on choisisse entre la théocratie et l'athéisme. «Nous n'acceptons

point cette odieuse alternative». La loi est athée quand elle suppose

sciemment que le peuple n'a aucune religion. Or la loi française

déclare que chacun pratique librement sa religion, fait payer par

l'Etat les clergés chrétiens, exige du roi un serment, c'est-à-dire

un acte religieux. La Charte assigne la prééminence à la religion

catholique, mais cette prééminence ne sort pas de l'ordre politique;

la Charte ne déclare point la religion catholique légalement vraie.

Au contraire, la loi nouvelle repose sur le principe théocratique,

aussi dangereux pour la religion que pour la société.--Malgré cette

opposition puissante, la loi du sacrilège fut votée. Dans la pratique,

le résultat était insignifiant, car la condition de publicité qui fut

exigée rendit les châtiments illusoires; mais le principe ainsi adopté

marquait un retour aux conceptions de l'ancien régime[22].

[22] Victor de Broglie a montré l'indignation soulevée par cette loi.

(_Souvenirs_, II, p. 460.)

II

Si l'opposition dans la Chambre des députés semblait réduite à

l'impuissance, un grand mouvement commençait dans le pays; à défaut

de la tribune, la presse dénonça le danger d'une réaction religieuse.

Cette campagne avait commencé assez tard après 1815; dans les premiers

jours de la Restauration, la bourgeoisie redoutait seulement le

triomphe de la noblesse. Mais l'union du trône et de l'autel conduisit

bientôt à la lutte contre le clergé. On peut suivre cette évolution

chez l'écrivain raffiné qui prétendit faire entendre la voix des

paysans. Incroyant, mais ami de plusieurs prêtres, satisfait de la

chute de l'Empire, Paul-Louis Courier jusqu'en 1820 réserva ses coups

aux fonctionnaires à poigne, aux nobles, surtout aux courtisans; tout

au plus dirigeait-il en passant une attaque rapide contre les couvents.

Même la _Pétition pour les villageois qu'on empêche de danser_

distingue encore parmi les prêtres, en opposant l'indulgente bonhomie

des vieux curés au zèle fanatique et hautain des jeunes. Mais ensuite

Courier se jette à corps perdu dans la guerre anticléricale: l'affaire

de Mingrat, le curé assassin condamné à mort en 1822, lui permet de

combattre violemment le célibat ecclésiastique[23]. Bien plus populaire

que Paul-Louis, Béranger a développé un des thèmes traditionnels de

la littérature française, la satire contre les moines; sa colère se

déchaîne contre les cagots, les trappistes, les missionnaires, surtout

les jésuites. Mais le chansonnier national parle avec sympathie des

«bons curés» bénisseurs, joyeux et peu gênants, dignes serviteurs du

«Dieu des bonnes gens»; et il est sincèrement déiste.

Il est un Dieu, devant lui je m'incline,

Pauvre et content, sans lui demander rien.

[23] V. Gaschet, _Paul-Louis Courier et la Restauration_, 1913.

La presse périodique, elle aussi, aborde bientôt les questions

religieuses. Le _Mercure_ et la _Minerve_, très lus vers 1819, étaient

rédigés par des voltairiens, Jouy, Tissot, Jay, auxquels Etienne se

joignait souvent; Aignan, moins antichrétien, combattait l'Eglise

romaine et témoignait quelque sympathie pour le protestantisme.

L'héritage de ces recueils passa aux journaux quotidiens, le

_Constitutionnel_ et le _Courrier français_; le premier fit sa

spécialité de la guerre anticléricale: renseigné par de nombreux

correspondants bénévoles, partout il arrivait à connaître les actes

d'intolérance, les excès de zèle, les abus de pouvoir des prêtres,

et ces détails étaient lus avec passion par la nombreuse clientèle

bourgeoise qui le prenait pour guide. C'étaient les missionnaires

qui, pendant les premières années de Louis XVIII, avaient soulevé les

attaques et les plaintes. Plus tard ils cédèrent le pas aux jésuites.

Ceux-ci dès 1825 devinrent le point de mire de toute la presse de

gauche; leurs collèges, Saint-Acheul, Montrouge, apparurent comme les

asiles mystérieux d'une société secrète qui joignait le pouvoir de

tout faire à l'audace la plus dénuée de scrupules. Le gouvernement

voulut frapper les deux journaux libéraux, mais la Cour royale de

Paris sentit se réveiller chez elle l'esprit des vieux Parlements, et

renvoya les prévenus acquittés par deux arrêts solennels déclarant que

les lois anciennes contre la Compagnie de Jésus demeuraient toujours

en vigueur[24]. Ce fut une grande victoire pour la presse libérale.

Cependant la question cléricale ne passionna toute la France qu'après

l'entrée en scène de Montlosier.

[24] 3 et 5 décembre 1825.

C'est en 1826 que le vieil émigré, admirateur du régime féodal, publia

le «Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant

à renverser la religion, la société et le trône». Je vais, dit-il,

révéler une vaste conspiration; les arrêts de la Cour royale ont

indiqué le mal sans le punir. La souveraineté des prêtres s'établit;

c'est un devoir de le montrer, quelque tristesse qu'éprouve un

catholique à se charger de cette œuvre.

Montlosier, dans la première partie de son livre, expose les «faits».

C'est un fait que l'existence de la Congrégation: de plus en plus

répandue, elle domine les ministres, compte 105 députés parmi ses

membres, enrégimente les ouvriers par l'association de Saint-Joseph,

s'infiltre dans tout le peuple en gagnant les marchands de vin. Elle

est aidée par le parti jésuitique, le parti ultramontain, et par un

autre encore: «c'est ce qu'on peut appeler le parti _prêtre_. Il est

composé de ceux qui, à tout risque et à tout péril, veulent donner la

société au sacerdoce. Pour ceux-là, la puissance du pape n'est pas en

première ligne: ils ne la considèrent que comme subsidiaire. Ils sont

prêts à abandonner quand on voudra la doctrine de la suprématie de Rome

sur les rois, pourvu que les rois reconnaissent la leur».

A côté de la Congrégation, les jésuites. Ils progressent chaque jour,

usant de tous les moyens, prenant tous les masques, ultramontains

à Rome, gallicans en France, idolâtres en Chine, semant partout

l'intrigue et le trouble. Enfin l'ultramontanisme, encouragé par le

Concordat, fait des conquêtes continuelles dans le clergé. Mais c'est

un tort de croire le parti prêtre uniquement composé d'ultramontains

ou de jésuites; les prêtres gallicans ne sont pas moins exigeants.

Frayssinous expose les prétentions de ce parti avec prudence, tandis

que La Mennais dédaigne ces ménagements. On réclame pour l'Eglise le

droit de statuer, non seulement sur la foi et les mœurs, mais sur la

discipline; on veut que le clergé fasse les lois.

Dans une seconde partie, Montlosier décrit les «dangers résultant de

ces faits». Ces dangers sont d'autant plus grands qu'il n'existe plus

de fortes institutions, comme les anciens Parlements, pour contenir les

corps religieux. La Congrégation qui, d'après un recensement récent,

compte 48.000 membres, effraye tout le monde par sa puissance[25]. Les

jésuites n'ont rendu aucun service à la religion; ces hommes qu'on

célèbre comme les ennemis des philosophes ont élevé dans leurs collèges

Raynal, d'Alembert, Helvétius, Voltaire. Beaucoup d'entre eux ont été

condamnés comme rebelles ou régicides. L'histoire nous montre cet ordre

chassé trente-sept fois de divers pays par les rois. L'ultramontanisme

est également en faveur: un Boulogne, un Clermont-Tonnerre sont comblés

d'honneurs; on parle de rétablir la Sorbonne, mais une Sorbonne

ultramontaine. Le prêtre devient chaque jour plus envahissant, et

la haine contre lui augmente, grâce à la maladresse de nos hommes

d'État[26]. L'ancien régime avait le pouvoir absolu pour tenir tête aux

envahissements du clergé; on ne craignait point d'exiler l'archevêque

de Paris. Aujourd'hui les prêtres, quoique le régime de liberté

leur soit odieux, savent très bien s'en servir: «ils vous opposent,

selon leur choix, partiellement ou tout à la fois, le pouvoir de

Dieu et celui de la Charte, l'autorité du pape et celle du régime

constitutionnel.»

[25] «Je sais que la France entière est imbue de l'opinion qu'elle

est gouvernée aujourd'hui, non par son roi et par ses hommes d'Etat,

mais comme l'Angleterre des Stuarts, par des jésuites et par des

congrégations.»

[26] Voici leur système, dit Montlosier: «Employer la religion comme

moyen politique, et la politique comme moyen religieux; faire obéir

au roi par l'ordre de Dieu, faire obéir à Dieu par l'ordre du roi...

Je ne crois pas qu'il y ait pour tous les hommes, et surtout pour le

peuple français, rien de plus révoltant.» (p. 156.)

Dans la troisième partie de son livre, Montlosier discute le «plan de

défense du système». On exalte la vie dévote; mais elle est distincte

de la vie chrétienne et convient seulement à une minorité. Les

missionnaires, en prêchant la vie dévote, ont souvent nui à la vie

chrétienne[27]. Les collèges soumis à l'autorité laïque sont moins

corrompus que les petits séminaires. La religion de Jésus-Christ est

une religion d'amour; ne la compliquons point par un fatras de règles

et d'institutions inutiles. Le prêtre est grand par le célibat, par

la prière, par l'humilité; qu'il ne dénature pas son caractère par la

violence et l'orgueil. Les prêtres, comme les femmes, doivent être

exclus des affaires publiques. «Les femmes sont des fleurs; les mettre

dans les affaires, c'est les faner. Les prêtres sont des vases saints;

les employer aux usages du monde, c'est les profaner.»

[27] «La morale des rites s'évaporant avec la véritable morale qu'on

a eu l'imprudence de lui associer, rien ne reste.» (p. 191.)

Les mœurs d'un pays dépendent moins de sa religion que de l'esprit

général de la nation. La France, en abandonnant ses anciennes

institutions, a conservé les nobles sentiments d'autrefois[28].

Ne voulant pas d'un chef asservi, elle voit avec regret Charles X

circonvenu par le clergé; comment ne pas déplorer «cette immersion du

prêtre dans les choses du monde»? Il faut agir contre ces trames en se

servant des anciennes lois qui ne sont point périmées. Voilà pourquoi

l'auteur dénonce la violation de ces lois à toutes les cours royales de

France.

[28] «O bienfait de la Providence! En perdant ses lois, elle a

conservé le sentiment de la justice; en perdant ses institutions

honorables, elle a conservé les sentiments d'honneur; en perdant ses

institutions religieuses, elle a conservé le sentiment religieux.

Au retour de l'émigration, ce spectacle singulier d'un peuple qui a

perdu tout son corps, mais qui a conservé son âme, m'a frappé.»

(p. 249.)

Ce livre eut un retentissement considérable, car il exprimait les

craintes et les passions de toute une partie de la France; écrit

par un royaliste sincère, par un catholique notoire, il rassurait

ces modérés qui répugnent toujours à l'alliance avec les partis

révolutionnaires[29]. Montlosier revint bientôt à la charge: «Dieu,

disait-il en plaisantant, est patient parce qu'il est éternel, mais

moi, je ne le suis pas»[30]. Inutile d'analyser tous ses ouvrages:

ils ne font que répéter et confirmer le premier, mais avec plus

de violence. Villèle surtout devient l'objet de ses invectives:

qu'arriverait-il si le ministre, accusé par la Chambre des députés,

comparaissait devant une Chambre des pairs dont lui, Montlosier,

serait membre? «Je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à

mort[31]».

[29] Le succès du livre fit oublier d'autres ouvrages similaires qui

avaient d'abord attiré l'attention. Celui de Kératry, par exemple,

_Du culte en général_ (1825), avait plu au public par un mélange de

convictions religieuses et d'attaques très vives contre le pouvoir

politique du clergé.

[30] Dupin, _Mémoires_, III, p. 61. Sur les manies et les bizarreries

de Montlosier nous avons une amusante lettre de Victor Jacquemont

(v. Beauverie dans _Revue d'Auvergne_, 1922).

Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècle · 第 1 / 27 段