L'Ukraine n'est pas l'instrument de l'Allemagne

L'argument le plus impressionnant pour nous Français, et dont les

adversaires de l'Ukraine et des Ukrainiens usent et abusent, c'est

de montrer dans le mouvement séparatiste ukrainien une intrigue

austro-allemande et un article _made in Germany_.

L'incursion que j'ai essayé de faire dans l'histoire de l'Ukraine

prouve assez qu'il n'en est rien et que la politique brutale du régime

tsariste dans les deux Ukraines russe et autrichienne a donné beau jeu

aux Austro-Allemands dont l'intérêt était de favoriser tout mouvement

qui créerait des difficultés à leurs ennemis. La _Ligue pour la

Libération de l'Ukraine_ que l'on attribue aux Ukrainiens séparatistes

et dont on leur fait un crime n'a pas d'autre origine. D'ailleurs, le

rôle de cette Ligue ne diffère nullement de celui du _Conseil National

Suprême_ (N. K. N.) de Pologne, qui a établi des bureaux germanophiles

à Vienne, Berlin, Stockholm, Raperswil et Berne, et qui a publié

pendant toute la guerre des revues de propagande en allemand telles que

_Polen_ à Vienne et les _Polnische Blâtter_ à Berlin.

Or, de même que personne ne songe à incriminer la République

polonaise,--l'auteur de ces lignes moins que tout autre,--du fait de

la création par les Austro-Allemands du Conseil National Suprême de

Pologne dont toute l'activité pendant quatre années a été dirigée

contre l'Entente, il semble souverainement injuste d'incriminer la

République ukrainienne et de voir en elle un article _made in Germany_

parce que l'Autriche et l'Allemagne ont créé à Vienne une Ligue pour la

libération de l'Ukraine, dans le même but qu'elles ont créé le Conseil

National Suprême de Pologne, c'est-à-dire susciter des difficultés à un

membre de l'Entente.

Le second fait invoqué par les adversaires de l'Ukraine pour démontrer

qu'elle est germanophile, la fondation à Lausanne d'un Bureau

d'Information ukrainien, ne paraît pas plus fondé.

Les chefs les plus qualifiés du mouvement ukrainien: Grouchevsky qui

a été professeur à l'Ecole libre des Sciences sociales à Paris, avant

d'enseigner l'histoire à l'Université de Lemberg et Vinnitchenko, qui

a vécu, lui aussi, en qualité d'émigré politique, à Paris, où il

fonda, en 1908, le Cercle des Ukrainiens de Paris, ont désavoué de

la façon la plus formelle la propagande des agitateurs sans mandat

comme Skoropis-Ioltoukhovski et Stepankovski, directeur du Bureau

d'information ukrainien de Lausanne, et leur reprochent de faire le

jeu de l'Allemagne par leurs déclarations en faveur de l'indépendance

absolue.

Dans le numéro du 1er novembre 1917, du _Journal de Russie_, paraissant

à Petrograd, Grouchevsky écrit: «Malgré ses tentatives réitérées

pour entrer en relations avec le gouvernement de Kiev en arguant de

son titre de président de la Ligue et de mandats qu'il tient des

prisonniers de guerre ukrainiens, Skoropis-Ioltoukhovski a toujours

été éconduit». Vinnitchenko n'est pas moins formel. «Tout le monde

sait, écrit-il, que la Ligue pour la libération de l'Ukraine est un

instrument de propagande allemande. Mais ici, en Ukraine, personne

n'a jamais attaché la moindre importance à cette organisation

austro-allemande. On ne peut nous rendre responsables de ce que publie

à Stockholm, à Berne et à Lausanne, Stepankovski. La germanophilie n'a

pas de racines chez nous. Il y a à Kiev beaucoup moins de partisans de

l'Allemagne qu'à Petrograd».

Reste la troisième accusation: la signature de la Paix de Brest-Litovsk

par le Secrétariat Général de l'Ukraine.

Comme tout Français, je fus indigné en apprenant la signature de

ce traité, car je pensais que de ce fait, des millions d'Allemands

devenaient libres et allaient être jetés dans la ruée sur Paris. Comme

tout le monde, je criais à la trahison. Depuis, j'ai vu des événements

que je ne prévoyais pas alors et j'ai connu des faits que j'ignorais.

J'ai longtemps réfléchi. La conclusion qui s'est imposée à moi comme

elle s'est imposée et s'imposera à tout esprit impartial, c'est que les

Ukrainiens ne sont pas aussi coupables qu'ils le paraissent à première

vue et que leurs adversaires voudraient les représenter.

D'abord est-il bien vrai que la signature du traité de Brest-Litovsk

a rendu libres, pour être envoyés sur le front français, un si grand

nombre de soldats ennemis? Au risque de m'attirer les foudres des

adversaires de l'Ukraine qui agitent si souvent cet argument si

impressionnant pour nous, Français, qui avons tant tremblé pour Paris

pendant l'offensive allemande de la Somme, c'est une légende qu'il me

faut détruire.

D'après des officiers français qui ont séjourné dans plusieurs secteurs

du front russe, de septembre 1917 à janvier 1918, les Allemands

n'avaient presque personne dans leurs tranchées: çà et là quelques

canons _en bois_ et des silhouettes humaines _en carton_ et c'était

tout.

Ailleurs, le front était ouvert, le bétail allemand venait paître dans

les lignes russes et les soldats russes allaient fraterniser, boire

et s'amuser dans les lignes allemandes avec les quelques kamarades,

toujours des vieillards et des infirmes, préposés à la garde du

matériel.

La signature du traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens n'a pas plus

augmenté le nombre des soldats allemands sur le front français que le

refus momentané de Trotsky, la rupture de l'armistice par les Allemands

et leur avance en Russie ne l'ont diminué. Les hostilités sur le front

russe avaient définitivement pris fin le jour de la prise de Riga et de

Tarnopol, et depuis cette époque, les Austro-Allemands avaient toute la

liberté de leurs mouvements.

Il est vrai que le traité de Brest-Litovsk exigeait le renvoi immédiat

dans leurs pays des prisonniers allemands et autrichiens.

Or, les prisonniers retenus en Ukraine étaient pour la plus grande

majorité des déserteurs de l'armée austro-allemande: des Alsaciens,

des Polonais, des Tchéco-Slovaques, des Slaves de l'Autriche

méridionale, des Irrédentistes italiens et des Roumains. Le

gouvernement ukrainien, successeur à Kiev du gouvernement russe,

prêta son concours le plus bienveillant au rapatriement en France

des Alsaciens-Lorrains qui étaient tous cantonnés à Darnitza, dès

leur arrivée du front; en Roumanie, des Transylvains ramenés des

mines où ils travaillaient, à Kiev où des officiers de l'armée

roumaine et des officiers Transylvains de l'armée austro-hongroise

les équipaient, les entraînaient, avant de les diriger sur le front

roumain; et, en Italie, des Irrédentistes qui en faisaient la demande.

Quant aux Tchéco-Slovaques, aux Polonais et aux Slaves de l'Autriche

méridionale et de la Hongrie, personne ne peut ignorer que c'est sur

le sol ukrainien qu'ils ont formé et entraîné leurs légions et que le

gouvernement ukrainien leur a continué la sympathie accordée par le

gouvernement russe. Il fut même conclu entre le gouvernement ukrainien

et M. Massaryk, ministre des Affaires étrangères tchéco-slovaque, un

accord militaire pour favoriser la formation et l'entraînement des

légions tchéco-slovaques sur le territoire ukrainien.

Si du chiffre des prisonniers austro-allemands l'on défalque le nombre

de ces déserteurs qui s'en sont allés combattre sur le sol de leur

vraie patrie, grâce à l'obligeance du gouvernement ukrainien, il n'en

reste pas un grand nombre à envoyer sur le front français. Or, malgré

la pression faite par les kommandanturs allemande et austro-hongroise

installées à Kiev dès l'occupation de l'Ukraine par les Allemands,

malgré leurs menaces de peines sévères et même de mort, affichées

périodiquement jusqu'au jour de l'armistice, sur les murs de Kiev,

dans toutes les villes et dans tous les villages de l'Ukraine, ils

furent peu nombreux, les prisonniers allemands et autrichiens, qui

consentirent à quitter les occupations qui les enrichissaient pour

aller sur le front français, dont ils parlaient en tremblant ou dans

les casernes allemandes ou autrichiennes «où l'on était battu et où

l'on mourrait de faim». Et ceux que la menace avait intimidés et qui

s'étaient rendus à la kommandatur pour être expédiés dans les dépôts

partirent, pour le plus grand nombre, avec l'intention formellement

arrêtée de se rendre, les Austro-Hongrois aux Italiens, les Allemands

aux Français. D'ailleurs, les faits ont démontré que cette intention a

été unanimement exécutée.

L'argument d'une augmentation d'effectifs allemands sur le front

français pendant la bataille de la Somme du fait de la signature du

traité de Brest-Litovsk par les Ukrainiens, examiné avec impartialité

et en connaissance de cause, devient, dès lors, beaucoup moins

impressionnant.

Reste le fait lui-même. D'abord il ne faut pas perdre de vue que les

principaux leaders du peuple ukrainien, Petlioura en tête, donnèrent

leur démission pour ne pas signer le traité et garder leur liberté

contre les Allemands; d'autre part, plusieurs partis politiques parmi

lesquels le parti «Jeune-Ukrainien» n'ont jamais reconnu le traité de

Brest-Litovsk. La signature de ce traité n'est donc le fait que de

quelques hommes politiques.

Evidemment, même peu nombreux, ces représentants du peuple ukrainien ne

sont pas à approuver et il reste bien certain qu'à peine avaient-ils

apposé leur signature au bas de ce pacte infâme, auquel d'ailleurs

Brockdorff, dans ses contre-propositions de la paix de Versailles

fait allusion pour le critiquer et le déplorer, ils le regrettèrent

amèrement.

D'ailleurs pour se racheter et se faire supporter par les vrais

Ukrainiens, à peine de retour à Kiev, ils se mirent à fomenter dans le

peuple des insurrections locales qui obligèrent les Allemands à porter

le chiffre de l'armée d'occupation de 40.000, chiffre prévu par le

traité de Brest-Litovsk, à 600.000 soldats.

Mais auraient-ils pu ne pas aller à Brest-Litovsk?

Les Puissances de l'Entente, soit par indifférence pour les questions

qui ne regardaient pas directement les opérations militaires en cours,

soit plutôt pour ne pas déplaire au gouvernement de Petrograd, avaient

semblé tout d'abord ignorer ce qui se passait en Ukraine. Les Sasonov

pas plus que les Milioukov n'avaient jugé d'ailleurs à propos de leur

en parler. Mais les événements furent les plus forts et les Alliés

durent bien se rendre compte que la voix du peuple ukrainien devenait

haute et impérieuse.

Dénoncé comme intrigue allemande, le mouvement ukrainien semble

avoir été l'objet d'une enquête qui lui fut favorable sans doute,

puisque le Secrétariat Général Ukrainien vit peu à peu des relations,

d'abord officieuses, puis officielles, s'établir entre lui et les

représentants de la France, de l'Angleterre, de la Roumanie et de la

Serbie.

Dès le début de ces relations, le Secrétariat Général, avec une

franchise que personne ne veut lui reconnaître, mais qui n'en existe

pas moins, montra que sa volonté ferme était de rester fidèle à ses

engagements envers l'Entente, mais que le Gouvernement Provisoire,

d'ailleurs appuyé par les Alliés, l'ayant empêché de former une armée

nationale, il lui semblait impossible de rester à hauteur de sa tâche.

A cette époque déjà, l'armée des Soviets, à l'instigation de son

véritable maître, l'Etat-Major de Ludendorff, se mettait en marche

contre l'Ukraine. Le général T..., alors commissaire du gouvernement

français près le gouvernement ukrainien, se contenta de maudire les

Bolcheviks et le Gouvernement provisoire.

Les événements se précipitaient: au Nord, la fraternisation avec

l'ennemi avait commencé, Krylenko était en pourparlers avec

l'Etat-Major allemand, Tcherbatcheff prévenait les Austro-Allemands que

lui aussi, était prêt à causer. Qu'allait faire l'Ukraine? Sans doute,

si la nouvelle République avait eu une existence nationale indépendante

de plus longue durée, si les Alliés l'avaient tenue en une moindre

suspicion et lui avaient fait comprendre, avec toute leur expérience

des opérations militaires, que, délivrée des Austro-Allemands par

un traité de paix prématuré, elle aurait encore des forces trop

insuffisantes pour résister à toute la poussée bolcheviste qui

s'avançait du Nord et de l'Est, elle aurait certainement obéi à la

suggestion qui lui était faite: suivre l'exemple de la Belgique, de la

Serbie et de la Roumanie et attendre que justice lui soit rendue par la

Conférence de la Paix. Mais à peine né à la vie nationale indépendante

et recevoir un conseil dont l'exécution va avoir pour résultat immédiat

la ruine d'un pays inviolé sous le régime précédent et la disparition

d'un gouvernement encore mal assis, mais toutefois existant et cela

sans recevoir en échange d'autres garanties qu'une vague promesse de

reconnaissance au moment de la signature de la Paix, il faut avouer

qu'il y avait là pour le Secrétariat général matière à réflexion.

Or, le temps manquait.

Le 28 décembre, les Bolcheviks déclarent la guerre à l'Ukraine et

lancent un appel aux prolétaires ukrainiens, les invitant à renverser

la Rada «capitaliste et bourgeoise»; le Soviet de Kharkov essaye de se

substituer à la Rada de Kiev. Celle-ci perd la tête. Le 10 janvier, une

délégation ukrainienne part pour Brest-Litovsk. Un mois plus tard, le

9 février, un traité en bonne et due forme mettait fin aux hostilités

entre les Allemands, les Austro-Hongrois, les Bulgares et les Turcs,

d'une part, et l'Ukraine, d'autre part.

La République ukrainienne a trop souffert de la signature de ce pacte

pour ne pas s'en repentir amèrement. Mais est-elle la seule coupable?

Ne pourrait-on pas plaider pour elle les circonstances atténuantes?

L'histoire seule pourra un jour nous dire si les Puissances de

l'Entente, ou du moins leurs Représentants près le gouvernement

ukrainien, n'ont pas à endosser quelques-unes des responsabilités

attribuées en ce moment à la seule Ukraine.

Deux années en Ukraine (1917-1919) avec une carte de l'Ukraine. · 第 63 / 69 题