Croire que les théories maximalistes ont trouvé le même écho chez le
peuple ukrainien que chez le peuple russe, c'est une erreur profonde,
et l'affirmer, tout simplement une calomnie monstrueuse.
Tout d'abord on peut dire que, d'une manière générale, le Bolchevisme
recrute ses partisans, non dans les classes paysannes, mais dans la
classe ouvrière, non dans les campagnes, mais dans les villes. Or, le
peuple Ukrainien, personne ne l'ignore, est un peuple essentiellement
agricole, 85 0/0 de sa population, c'est-à-dire 32.500.000 individus,
s'occupent des travaux des champs et vivent à la campagne. Le
pourcentage de la population urbaine est toujours en défaveur
des Ukrainiens, et cela par suite de la conduite du gouvernement
centralisateur de Moscou, qui a toujours empêché le développement
industriel des nationalités englobées dans l'Empire russe et peuplé les
villes d'une armée de fonctionnaires et d'une légion de commerçants
envoyés de Petrograd et de Moscou. En Ukraine, la presque totalité des
ouvriers est étrangère au peuple ukrainien.
C'est ce fait qui a permis aux adversaires des Ukrainiens de conclure,
sur le seul pourcentage de la population urbaine, que le peuple
ukrainien n'avait pas la majorité en Ukraine.
Or, du fait que seuls les ouvriers se sont, au début, enrôlés dans
l'armée bolchevique, que d'autre part, les Ukrainiens sont surtout
agriculteurs, il en résulte que ceux que l'on appelle bolcheviks
ukrainiens sont en réalité des Bolcheviks étrangers à l'Ukraine.
Si au mois de février 1918, il s'est trouvé quelques Ukrainiens à
accepter les théories maximalistes, c'est parce que la démobilisation
de l'armée, faite brusquement et sans arrêt, a jeté sur le pavé bon
nombre de démobilisés, qui, se trouvant sans travail et sans argent,
ont été heureux d'obtenir dans les rangs bolchevistes un emploi peu
absorbant et bien rémunéré.
D'autre part, fatigués par trois années d'une guerre terrible au
cours desquelles ils avaient été privés de tout, même d'armes et de
munitions, les soldats revenant des tranchées ne pouvaient être que
très sensibles à la devise bolchevique: «Tout à tous», si pleine
d'alléchantes promesses.
Ces Ukrainiens, néanmoins, se sont vite ressaisis, quand ils ont vu de
près ceux qu'ils avaient pris pour des amis.
Lorsque les Bolcheviks russes ont quitté, en mars 1918, le territoire
de l'Ukraine, il n'est pas resté en fait de bolcheviks que les
ouvriers étrangers, lesquels, d'ailleurs, ont remis à plus tard la
manifestation de leurs théories. Quant au paysan ukrainien, ayant
plus que partout ailleurs le respect de la propriété individuelle, il
a tout de suite compris que la terre qui lui avait été donnée sans
bourse délier, et que quelquefois, entraîné par des meneurs, il avait
enlevée à son légitime propriétaire, de lui-même, il l'a rendue avec
tous les instruments aratoires détenus par lui. Contrairement au paysan
russe, le paysan ukrainien ne se considère et ne se considérera jamais
propriétaire d'une terre qui ne lui a pas été livrée par-devant
notaire contre espèces sonnantes, par un acte dont il restera le
détenteur.
Au début de 1919, quelques Ukrainiens se sont joints aux troupes
bolcheviques, mais il faut avouer que l'Entente avait mis entre les
mains des Bolcheviks russes une arme puissante pour répandre leurs
théories parmi les paysans ukrainiens.
Les Français et les Grecs venaient de débarquer à Odessa dans le but
d'appuyer les volontaires de Denikine. Quoi de plus facile aux agents
bolcheviques répandus dans toutes les campagnes que de persuader aux
paysans que ces étrangers venaient en Ukraine pour y recommencer
les déprédations et les brigandages des Allemands, pour y détruire
les libertés ukrainiennes, au profit de Skoropadsky ou de Denikine,
c'est-à-dire du tsarisme tant abhorré. Seule une lutte dans les rangs
des Bolcheviks pouvait faire triompher la cause ukrainienne.
Petlioura représenté sous des couleurs si sombres et même parfois
comme l'allié de Lénine et de Bela-Kun, eut à combattre jusqu'au sein
du Directoire l'idée que la République française venait renverser la
République ukrainienne au profit de l'Empire russe et de la République
polonaise.
Les paysans revinrent bien vite d'eux-mêmes à d'autres sentiments,
quand ils s'aperçurent que les Bolcheviks russes, accompagnés de
mercenaires chinois, n'étaient venus dans les villages ukrainiens que
pour rafler leur bétail, voler les céréales, entasser tour ce qui était
transportable dans des trains qui prenaient immédiatement la route de
la Russie. Petlioura vit alors son étoile reprendre tout son éclat,
et s'enrôler sous ses drapeaux le peuple tout entier. La révolte des
paysans eut lieu sur tout le territoire ukrainien. A l'heure actuelle,
l'idée bolcheviste n'a que des ennemis en Ukraine, et tout est mis en
œuvre pour chasser du territoire le Russe qui l'y a apportée.