Le moment est venu pour les Puissances de l'Entente et tout
particulièrement pour la France, de prendre une attitude vis-à-vis de
la République ukrainienne. Il serait désastreux de continuer à lui
jeter l'anathème et à l'abandonner, brebis docile, à l'influence de
l'Allemagne qui aura vite fait, profitant de nos fautes, de l'accaparer
à son profit et de la transformer en quelque colonie d'exploitation.
[Illustration: L'UKRAINE]
L'Ukraine vivra-t-elle dans une indépendance complète, formera-t-elle
une fédération avec les Etats du Sud ou fera-t-elle partie de la grande
fédération des peuples de l'ancienne Russie, c'est une question que
l'Ukraine seule doit résoudre, car mieux que personne, elle connaît
les besoins et les aspirations de son peuple. Actuellement, elle veut,
comme la Pologne, la Finlande et la Lettonie, réunir tous ses fils sous
un même drapeau et les faire vivre libres et indépendants. La France,
cette grande protectrice des nations faibles et opprimées, voit se
tendre vers elle les bras de tout le peuple ukrainien. Il n'est pas
possible à la France qui a travaillé à l'indépendance de l'Amérique,
de la Belgique, de la Grèce, de la Prusse, de la Roumanie, de la
Serbie, de la Turquie et de la Tchéco-Slovaquie et à la résurrection
de la Pologne, de ne pas prêter une oreille favorable à la prière du
peuple ukrainien, quitte à prendre, comme pour la Pologne et les autres
nouveaux Etats, des mesures qui garantiront l'avenir.
D'autre part, les aspirations nationales des Ukrainiens et leur
résolution de vivre désormais unis, présentent un tel intérêt qu'elles
doivent être sérieusement examinées, non seulement par les diplomates
réunis à la Conférence de Paris, mais aussi par tous ceux qui ont à
cœur de voir naître dans le monde une paix juste, réelle et durable.
Les résolutions qui seront données à ces aspirations influeront
incontestablement sur les rapports des Etats dans l'Europe de demain,
car, les temps sont passés où les diplomates pouvaient, suivant leur
bon plaisir et suivant les ambitions impérialistes de leurs pays
respectifs, imposer aux peuples d'Europe des régimes qui ne répondaient
pas à leurs aspirations.
Or, les Ukrainiens du XXe siècle ne consentiront jamais à rester ce
qu'ils étaient avant la Révolution russe ni à devenir autre chose
que des Ukrainiens. Frères des Français par leur conception de la
Révolution, ils veulent travailler au raffermissement de leurs
libertés et à leur propre bien-être, avec le concours et sous les
inspirations des seuls Français. Aux Français de savoir mettre à profit
les sympathies qui leur sont témoignées et la confiance qui leur est
faite.
[Illustration]