Le peuple ukrainien a gardé le sentiment national

On a dit bien souvent qu'une des raisons pour lesquelles le peuple

russe n'a pas pu réagir contre les idées subversives inoculées chez lui

par ses ennemis, c'est qu'il n'a pas le sentiment national.

Ce reproche ne peut pas être adressé au peuple ukrainien.

Toute l'histoire de l'Ukraine se dresse pour prouver qu'à travers tous

les siècles, le peuple tout entier s'est toujours insurgé contre ses

oppresseurs pour en secouer le joug.

La Révolution russe lui a donné l'occasion d'en donner de nouvelles

preuves.

Depuis le 12 mars 1917, il n'y a pas eu une seule manifestation,

politique, militaire ou religieuse, il ne s'est pas fait une seule

réunion, prononcé un seul discours, sans que les rues, les maisons,

les édifices, les tribunes, les individus, se soient décorés, sans nul

invite et sans aucun ordre, aux couleurs ukrainiennes or et bleu. Et

quand nous, Français, nous assistions dans les rues de Kiev, d'Odessa

ou de quelque autre ville, à la chasse aux cocardes ukrainiennes par

les Bolcheviks ou les volontaires de Skoropadsky et de Denikine, nous

songions involontairement à la chasse aux cocardes françaises sur la

terre alsacienne-lorraine par les reîtres allemands.

Une autre preuve que tout le peuple ukrainien veut vivre désormais

libre de toute attache avec ceux dont il a, jusque-là, subi les lois

et la domination, c'est l'empressement avec lequel les enfants et les

jeunes gens se sont précipités sur les bancs des écoles primaires,

des écoles secondaires et des écoles supérieures ukrainiennes que le

Secrétariat Général d'abord, le Directoire ensuite, se sont empressés

d'ouvrir sur tout le territoire ukrainien.

Ce peuple, qui semblait indifférent pour tout ce qui était instruction

et dont toutes les pensées semblaient se concentrer sur sa récolte

prochaine de céréales ou de betteraves, a tout à coup pris le chemin

des bibliothèques et des librairies pour s'y disputer les trop peu

nombreux ouvrages en langue ukrainienne.

«Il n'y a jamais eu, il n'y a pas et il ne doit pas y avoir de langue

ukrainienne», avait péremptoirement décrété, en 1863, le comte

Valouïev. La fierté avec laquelle tout le monde parle l'ukrainien,

l'empressement que mettent à le réapprendre les enfants et les

jeunes gens des villes, lui infligent un cruel démenti et prouvent

surabondamment qu'en conservant l'amour et bien souvent l'usage de la

langue de ses pères, le peuple ukrainien a gardé envers et contre tout,

malgré toutes les affirmations contraires, le sentiment national.

Les Bolcheviks russes, qui, à l'égard du peuple ukrainien et de

son mouvement séparatiste nourrissent les mêmes sentiments que les

Tsaristes, savent bien, eux, que l'ouvrier et le paysan ukrainiens

ont l'amour de leurs libertés reconquises, le culte de la langue de

leurs pères et l'attachement au sol de la patrie, c'est-à-dire le

sentiment national. Aussi, quand ils lancèrent de Moscou, en 1917,

leurs proclamations dans le but de soulever le peuple contre la Rada,

«ce gouvernement bourgeois», c'est en langue ukrainienne qu'ils les

rédigèrent et ils n'oublièrent pas de prendre l'engagement formel,

comme Alexis Mihailovitch, dans le traité de Pereiaslav, de toujours

respecter les libertés du peuple ukrainien et l'indépendance de la

République ukrainienne.

Le soir de son entrée à Kiev, le 8 février 1918, Mouraviof faisait

afficher sur les murs de Kiev une proclamation en langue ukrainienne

où il était dit: «Prolétaires de Kiev! Je salue la République

des Travailleurs, ouvriers et paysans ukrainiens. Nos adversaires

nous accusent de ne pas admettre le principe de l'autonomie. Je ne

chercherai pas à nous disculper. Le peuple travailleur ukrainien sait

bien que c'est là un lâche mensonge et une calomnie. Mes armées n'ont

qu'un but, vous aider à renverser le gouvernement bourgeois pour le

remplacer par le gouvernement des Soviets _ukrainiens_.»

Et c'est, parce que leurs libertés ukrainiennes n'ont pas été

respectées par les Bolcheviks, ni par les Allemands qui ont réussi, eux

aussi, à pénétrer dans le pays par les mêmes fallacieuses promesses,

que les paysans d'abord, les ouvriers plus tard, se sont révoltés et

ont pris les armes, comme ils se révolteront toujours et prendront

toujours les armes contre toute puissance qui voudra restaurer, en

Ukraine, un gouvernement dont la politique ne s'inspirera pas du seul

respect des libertés ukrainiennes et des seuls intérêts du peuple

ukrainien.

Deux années en Ukraine (1917-1919) avec une carte de l'Ukraine. · 第 61 / 69 题