Dans son Histoire de Charles XII de Suède, Voltaire a dit que
«l'Ukraine a toujours aspiré à être libre». Cette affirmation
d'un maître en la matière n'empêche pas les adversaires du peuple
ukrainien de répéter à satiété que «personne en Europe ne se doutait
_tout récemment encore_, d'une Ukraine et d'Ukrainiens aux visées
séparatistes». A quelle époque Voltaire vivait-il donc?
Mais ceci ne peut pas embarrasser ceux qui nient au peuple Ukrainien
son droit à l'indépendance «parce qu'il n'a pas existé de tout temps ou
du moins pendant des siècles», puisqu'après leur belle déclaration, ils
ne craignent pas de reconnaître les faits que voici:
«Byzance, _au_ XIVe _siècle_, appela _Russie mineure_ les provinces
de Kiev, Tchernigov, Volhynie, Podolie, Poltava et la Galicie pour
distinguer ce territoire de celui de la _Russie majeure_».
«_Au_ XIIIe _siècle_, s'écroule l'édifice majestueux de la Russie
kievienne..., mais à vrai dire ce ne sont pas seulement les Tartares
qui furent la cause de la ruine du pays: _les tendances séparatistes
des contrées qui composaient la principauté de Kiev y furent pour
beaucoup_.»
«Pendant que la Grande-Russie, sous la ferme direction de ses princes,
s'acheminait vers un avenir glorieux, _la Russie méridionale cessait
d'exister politiquement_.»
«Le peuple _Ukrainien_ sortit de la tête d'un écrivain polonais, le
comte Potocki, en _1795_.»
Ces citations pourraient être continuées. Mais, puisées dans une seule
des multiples brochures écrites contre l'Ukraine et les Ukrainiens,
celles-là suffisent pour montrer quelles difficultés ont à vaincre les
adversaires de l'Ukraine pour soutenir leur thèse. Oubliant qu'ils
nient l'existence de l'Ukraine avant la Révolution russe de 1917, ils
laissent tomber de leurs plumes des dates qui jettent à terre tout
l'échafaudage si laborieusement construit.
Leurs propres données non seulement prouvent que l'Ukraine a une
tradition historique, mais fournissent les deux prémisses qui
permettent au peuple ukrainien de conclure à son droit de vivre
désormais libre et indépendant: Pour user de ce droit, le peuple
ukrainien devrait avoir vécu pendant des siècles, disent-ils. Or, sous
le nom de Russie Mineure ou sous son nom actuel, l'Ukraine existait
(d'après les seules citations que l'on vient de lire) dès le XIVe
siècle. Donc l'Ukraine et les Ukrainiens ont le droit d'exister.
Pour soutenir la même thèse, que l'Ukraine en tant que nation n'existe
pas et n'a jamais existé, d'autres adversaires invoquent le fait,
qu'en 1654, «le Hetman Khmielnitski, vieux et affaibli, a donné au Tsar
moscovite, par le traité de Pereiaslav, la moitié de la Russie qu'il
avait délivrée de l'esclavage polonais».
Or, voici quelques-uns des articles de ce traité:
L'Ukraine doit être gouvernée par son propre peuple.
Là où il y a trois libres Ukrainiens, deux doivent juger le troisième.
Si le Hetman vient à mourir par la volonté de Dieu, que l'Ukraine
elle-même élise un nouvel Hetman parmi son propre peuple en informant
seulement le Tsar de cette élection.
Que l'armée ukrainienne s'élève toujours à 60.000 hommes.
Que les impôts soient perçus par des fonctionnaires élus.
Que le Hetman et le gouvernement ukrainien puissent recevoir les
ambassadeurs qui, de tout temps, sont venus des pays étrangers en
Ukraine».
Donc, ce traité qui, d'après les adversaires du mouvement nationaliste
ukrainien actuel, prouverait que l'Ukraine s'est donnée à la Russie,
garantit au contraire au peuple ukrainien un gouvernement autonome,
une armée permanente, une administration fiscale particulière et
enfin, sous certaines réserves, la faculté d'entretenir des rapports
internationaux, c'est-à-dire réserve sa complète indépendance.
Cette charte des libertés ukrainiennes, confirmée par lettres patentes
du Tsar Alexis Mihailovitch, le 27 mars 1654, a été cyniquement
foulée aux pieds par tous ses successeurs jusqu'en 1917; mais ce déni
de justice ne confère pas aux Russes qui ont aboli le tsarisme pour
obtenir plus d'équité, le droit de s'opposer à l'indépendance de
l'Ukraine.
D'ailleurs, pour s'assurer que l'Ukraine n'est pas née d'hier, il
suffit de feuilleter l'Histoire.
Le célèbre auteur de la remarquable _Histoire de Russie_, Karamzin
(1765-1826), avoue «que les provinces méridionales de la Russie
(l'Ukraine) devinrent dès le XIIIe siècle comme étrangères pour notre
patrie septentrionale, dont les habitants prenaient si peu part au sort
des Kioviens, Volhyniens, Galiciens, que les chroniqueurs de Souzdal et
de Novgorod n'en disent presque pas un mot».
Pierre le Grand emploie le mot _Ukraine_ et dit: «Le peuple ukrainien
est très intelligent, mais ce n'est pas un avantage pour nous».
Catherine II rend hommage à l'esprit de sacrifice du comte Alexis
Razvomowtsky «qualité naturelle à la _nation petite-russienne_»; elle
est enchantée du climat de Kiev où elle trouve le printemps, alors
«que chez nous, en Russie, c'est encore l'hiver», mais cela ne fait que
l'engager davantage à employer «les dents d'un loup» et «les ruses d'un
renard» pour parvenir à la _russification_ complète de ce merveilleux
pays.
Plus près de nous, Stolypine se plaint des «ukrainiens» et les traite
«d'allogènes».
D'autre part, une carte découverte en juillet 1918 dans la Bibliothèque
des RR. PP. Bénédictins d'Einsiedeln prouve qu'en 1716, l'Ukraine
existait comme centre géographique et politique indépendant de la
Moscovie. La carte de la Moscovie de Vischer (1735) dénomme Okraïna ce
qu'on a dénommé depuis Petite-Russie. Celle de Homann (1716) comprend
la Ruthenie avec Leopol (Lemberg) dans les limites de l'Ukraine.
Ainsi, le Recueil complet des Lois Russes, le Recueil de la Société
historique russe, les Archives de l'Empire russe, les ouvrages des
historiens russes Soloviov et Karamzin, la Bibliothèque d'Einsiedeln,
tous fournissent des textes et des documents qui ne permettent pas
un seul instant de mettre en doute l'existence, au moins dès le
XIIIe siècle, et sur le territoire actuellement revendiqué par les
Ukrainiens, de la nation ukrainienne dont voici l'histoire:
Indépendante pendant six siècles, du IXe à la fin du XVe elle se vit
tout à coup sous la pression de la Pologne, obligée de subir un joug
étranger jusqu'au jour où, vaincu à l'ouest, Bogdan Khmielnitski, son
Hetman, se décide à se tourner vers l'Est et à accepter le protectorat
d'Alexis Mihailovitch, tsar moscovite, par le traité de Pereiaslav
(1654). C'était tomber de Charybde en Scylla, et le grand poète
Chevtchenko dit fort bien dans un vers lapidaire que tout Ukrainien
apprend en suçant le lait maternel: «Il aurait mieux valu que ta mère
t'aie étouffé dans ton berceau.»
A partir de ce moment, l'histoire de l'Ukraine n'est qu'un long
martyrologe dont les pages ne semblent pas encore closes.
Pour russifier l'Ukraine, Pierre-le-Grand remplace les gouverneurs
ukrainiens par des voïevodes moscovites: le fameux Yvan Mazepa, que
Victor Hugo a chanté dans ses _Orientales_, se révolte et conclut une
alliance avec Charles XII de Suède que la France favorise. Vaincu à
Poltava, il cherche un refuge dans la Bessarabie qui appartenait alors
à la Turquie.
Catherine II introduit le servage en Ukraine, opprime les
intelligences, abolit le nom même d'Ukraine qu'elle remplace
tendancieusement par celui de Petite Russie, comme elle avait remplacé
le nom de Pologne par celui de Pays de la Vistule et le nom de la
Lithuanie par celui de Pays du Nord-Ouest.
Nicolas Ier est plus féroce encore: il supprime l'Eglise uniate et
impose la religion orthodoxe; la Confrérie de Cyrille et Méthode, dont
le but était de maintenir le sentiment national dans l'âme du peuple
et propager l'idée d'une fédération démocratique de tous les peuples
slaves est dissoute: ses membres parmi lesquels l'historien Kostomaroff
et le poète Chevtchenko sont envoyés au bagne de Sibérie.
Alexandre II proscrit la langue ukrainienne des écoles et fait décréter
en 1863 par le comte Valouïev, son ministre de l'intérieur, «qu'il n'y
a jamais eu de langue ukrainienne, qu'il n'y en a pas et qu'il ne doit
pas y en avoir» et en 1876, par le chef du Département de la presse,
Gregoriev, que l'impression et la publication des livres et brochures
en ukrainien sont interdites dans les frontières de l'Empire, de même
que la représentation des pièces en langue ukrainienne. Le résultat
ne se fait pas attendre: le nombre des illettrés monte à 80 0/0,
personne ne voulant aller dans des écoles où l'on n'apprend qu'une
langue étrangère: le russe. L'exode des intellectuels ukrainiens vers
la Galicie commence; cette province devient, dès lors, le Piémont
ukrainien.
Nicolas II, si libéral au début de son règne, laisse cependant son
ministre Stolypine reprendre aux Ukrainiens les quelques libertés
rendues par la Révolution de 1905, déclarer dans une série de
circulaires «que le ralliement de la société ukrainienne autour de
l'idée nationale n'est pas désirable au point de vue des dispositions
de l'empire russe», dissoudre leurs associations et juguler leur
presse et permet, les deux premières années de la guerre, d'inutiles
violences dans les deux Ukraines russe et autrichienne.
Que faut-il de plus pour permettre de conclure que, martyre comme la
Pologne, l'Alsace-Lorraine et l'Irlande, l'Ukraine doit être, aux mêmes
titres qu'elles, délivrée du joug de l'oppresseur et puisqu'elle le
désire, vivre désormais libre et indépendante. Toute autre solution de
la question ukrainienne conduirait nécessairement à des récriminations
justifiées, à des rancunes et à la guerre.