Il est assez commun d'entendre, même dans les milieux qui devraient
être bien informés, les versions les plus fantaisistes sur la formation
de l'armée ukrainienne et d'y voir s'y accréditer les racontars les
plus tendancieux.
La vérité est celle-ci:
Lorsque le bolchevisme, soutenu, sinon soudoyé par l'argent allemand,
eut fait, dans les tranchées septentrionales russes, son œuvre de
dissolution et partir de presque tout le front une grande partie de
l'armée russe, les régiments ukrainiens avec les Cosaques du Don,
furent les seuls à rester fidèles au devoir et à continuer la lutte
à côté des alliés. Réclamés par Petlioura, alors commissaire aux
Affaires de la guerre, qui voulait les soustraire à la contagion,
malgré Kerensky dont le grand désir était de garder ces valeureux
soldats au service de la Russie, ces régiments ukrainiens, malgré
les promesses des Bolcheviks, descendirent du front de Riga sur le
front méridional et avec leurs camarades du front russo-roumain, le
défendirent contre l'invasion austro-allemande jusqu'en juillet 1917.
Fatigués par trois années de guerre au cours desquelles ils avaient
participé à bien des combats, la gibecière aussi vide que l'estomac,
trompés par de fallacieuses promesses, les Cosaques ukrainiens, comme
les soldats russes, comme les Cosaques du Don, eurent leur moment de
faiblesse.
Ce fut le mérite de Petlioura et ce sera sa gloire, quand le temps aura
jeté sa patine sur les événements actuels, d'avoir pu reconstituer
avec ces régiments, dont il élimina les éléments contaminés ou même
simplement douteux, une armée parfaitement disciplinée qui, sans un
seul murmure, courut avec un armement bien imparfait cependant et
un ravitaillement plus que défectueux, à la frontière orientale de
l'Ukraine où commençait à déferler la vague furieuse du Bolchevisme.
Et c'est pas à pas qu'elle recula devant le nombre, c'est après des
luttes acharnées qu'elle céda du terrain et un bombardement de dix
jours et des combats meurtriers qu'elle évacua sa capitale. Aussi,
quand, dans les premiers jours de mars 1918, elle entra de nouveau
à Kiev, elle y fut reçue par une foule en délire qui la couvrit
de fleurs. Et ce sont ces soldats qui pendant deux années se sont
battus comme des lions dans la guerre russo-allemande et qui depuis
dix-huit mois luttent avec acharnement pour défendre l'intégrité et
l'indépendance de leur patrie, que l'on ose calomnier!
Faut-il faire mention des bataillons que les Allemands formèrent avec
les Ukrainiens prisonniers dans leurs camps de concentration? Les
poilus français qui sont revenus d'Allemagne, aussitôt l'armistice
signé, sont unanimes à déclarer que le régime auquel ils étaient
soumis, aussi dur fût-il, n'était rien, en comparaison de celui imposé
aux prisonniers de l'armée russe. Ce régime entraînait fréquemment
la mort. Pourquoi alors, faire un crime à ces malheureux prisonniers
d'avoir consenti à passer, puisqu'ils étaient ukrainiens et non russes,
dans des camps où le traitement était plus doux et la nourriture plus
abondante? Libres à eux, quand le moment serait venu, de consentir
ou de ne pas consentir à ce que les Allemands, en échange de leurs
bons procédés leur demanderaient. Il faut croire que leur conduite
a été parfaite, puisque l'adversaire le plus acharné de l'Ukraine,
écrit en parlant de ces bataillons qui sous sa plume se transforment
en régiments: «Après Brest-Litovsk, on les envoya en Ukraine, mais
ces régiments devaient causer d'amères déceptions à ceux qui les
avaient si bien préparés: rentrés au pays, les «Joupanes bleus»--lisez
les Ukrainiens--se distinguèrent bientôt _par leur haine contre les
Allemands qui furent forcés de les désarmer en avril 1918_.»
Or, ces régiments sont les mêmes qui combattent aujourd'hui sous le
commandement de Petlioura que l'on voudrait faire passer, malgré les
nombreuses preuves de francophilie qu'il a données, pour un comparse
des Allemands ou de Lénine et de Bela-Kun.