Qui avait mené si brillamment cette attaque? Le Colonel Mouraviof, le
vainqueur de Petrograd et de Moscou et à ce moment commandant en chef
des troupes révolutionnaires. Jeune, intelligent, mais dur et cruel,
il fit impitoyablement fusiller tous les officiers ukrainiens ou
polonais: ces derniers venaient de s'emparer de la Stavka de Mogilev et
accouraient délivrer Kiev.
Ancien policier, le colonel parle en maître. Sa fortune est grande
grâce aux contributions dont il frappe les habitants de chaque ville
dont il s'empare. A Kiev, le bijoutier Marchak doit payer 180.000
roubles. Galperine, un riche raffineur, 300.000. Radzivill, 100.000.
La ville elle-même doit verser dans les trois jours dix millions. Mais
la banque d'Etat n'a que 225.000 roubles en caisse. Les principaux
actionnaires et les gros clients devront donc payer en chèques
qui s'ajouteront à leurs taxes personnelles. Le soir, le colonel,
confortablement installé dans le meilleur hôtel de Kiev, boit ferme en
compagnie de son Etat-Major.
Très vite l'ordre est rétabli dans la ville, mais la terreur commence
à régner. Le sinistre tribunal s'est installé dans l'ancien palais
impérial. Une salle contient les prisonniers, pauvres diables
d'officiers porteurs de laissez-passer ukrainiens. L'on juge
rapidement. Toute défense est inutile. Une seule peine, la mort. On
déshabille les condamnés, on les revêt d'une capote de soldat et devant
le Palais même on les fusille à la mitrailleuse. J'ai vu de mes yeux
fusiller deux généraux et une vingtaine d'officiers dans l'espace
d'une demi-heure. Des camions automobiles chargent les morts, tous
frappés à la tête, et les emportent au jardin du Tsar où est creusée
une fosse large mais peu profonde. Plusieurs jours après les dernières
exécutions, en se promenant dans le jardin, l'on pouvait voir à terre
de nombreuses cervelles. 2.300 peines de mort sont prononcées par le
sombre tribunal.
Pour empêcher le massacre de leurs nationaux, les Polonais se déclarent
neutres et abandonnent la lutte.
Vis-à-vis des Français, le colonel est peu bienveillant. Il prétend
que les officiers des missions sanitaires ou d'aviation n'ont pas été
rigoureusement neutres et recommande aux militaires de ne pas bouger,
autrement les Français civils paieront pour eux.
Des perquisitions sont opérées en masse. On cherche les officiers
qui se cachent encore et l'on saisit toutes les armes. En ville que
de dégâts! Des maisons éventrées, des vitres partout brisées, des
devantures de magasins criblées de balles, des fils des télégraphes et
des tramways pendent lamentablement et donnent un aspect sinistre.
Le ravitaillement devient difficile. Les Bolcheviks ayant taxé les
denrées, les paysans se refusent à venir en ville: plus de beurre, plus
de viande, du pain noir fait avec de la farine de pois chiches.
Dans les rues, de sinistres têtes de marins et de sœurs de charité,
terribles et impressionnantes apparitions. Elles sont typiques ces
sœurs, parfois en culottes, le revolver à la ceinture, servant aux unes
à achever les blessés, aux autres à faire le coup de feu pendant la
bataille.
Quelques jours plus tard, l'on fait aux Bolcheviks des funérailles
grandioses: 450 corps couchés dans de noirs cercueils, suivis d'un
immense cortège, drapeaux rouges et noirs en tête. Pas un Pope.
Beaucoup de bières ouvertes suivant la coutume orthodoxe. De pauvres
mères embrassent le cher visage du mort et se frappent le front contre
les cercueils.