Tout le monde espère que l'Ukraine va pouvoir enfin se livrer en
toute tranquillité aux deux missions qui lui incombent: travailler à
l'organisation de son Etat et soutenir le front du Sud-Ouest, ainsi
qu'elle le fait depuis la dernière offensive allemande du mois de
juillet.
Il n'en devait rien être.
Dès le début de décembre, la France et l'Angleterre envoient leurs
représentants près du Gouvernement de la nouvelle République,
et peu après s'engagent des pourparlers d'abord officieux, puis
officiels. Désireux de contrecarrer les pourparlers de paix qui
venaient de commencer à Brest-Litovsk entre les Austro-Allemands et
les Maximalistes, le général Tabouis, ancien attaché à l'Etat-Major
russe du front Sud-Ouest, récemment nommé commissaire de la République
Française en Ukraine, fait des avances au Secrétariat général ukrainien.
La capitale ukrainienne organise une jolie manifestation en l'honneur
des missions militaires françaises et anglaises que les pourparlers
russo-allemands ont obligées de quitter le front et qui viennent à Kiev
demander au gouvernement de Vinnitchenko de continuer la guerre contre
les puissances centrales. Les troupes ukrainiennes et le gouvernement
les reçoivent officiellement.
Quelques jours après, la Rada centrale de Kiev publie un manifeste,
constatant que depuis un mois qu'il est au pouvoir, le gouvernement
des Soviets s'est montré incapable de gouverner, qu'il a amené partout
la désorganisation, l'anarchie et la désagrégation du front; qu'enfin
lâchement il vient de signer l'armistice. L'Ukraine se refuse à une
telle lâcheté et à une telle traîtrise envers les Alliés.
En même temps, MM. Petlioura et Vinnitchenko déclarent à M. Pélissier,
l'envoyé officiel de M. Noulens à Kiev, que les régiments ukrainiens
combattront jusqu'au bout aux côtés des Alliés, mais que vu la
décomposition croissante de l'Etat russe, il y aurait nécessité pour
les Alliés d'aider l'Ukraine à s'organiser en Etat indépendant avec
une armée nationale pour continuer la guerre contre l'Allemagne et
empêcher l'anarchie de s'étendre. Ces déclarations furent publiées,
à cette époque, en France, dans l'_Information_, en Russie, dans le
_Journal de Petrograd_. A l'histoire de dire pourquoi l'Entente ne crut
pas devoir seconder ces bonnes volontés.
Toujours à la même époque, le général Tabouis, ayant réuni au Consulat
français les membres de la colonie française, donne l'assurance aux
timorés que si les Allemands ou les Bolchevistes n'arrivent pas à Kiev
avant un mois, le front ukrainien défiera tous les coups qui pourront
lui être portés, que les soldats ukrainiens sont admirables de bravoure
et de patriotisme.
Malheureusement, deux tendances commencent à se manifester au sein du
secrétariat général.
Quelques secrétaires, bien qu'ententistes, estiment impossible pour
l'Ukraine de continuer la guerre contre les Empires centraux. Les
Bolcheviks ont en effet désorganisé l'armée qui déserte le front,
brûlant et pillant tout sur son passage, et l'Ukraine n'a pas l'armée
nationale que ses représentants ne cessent de demander, le regroupement
des forces ukrainiennes sur le territoire de l'Ukraine n'ayant jamais
été admis par le Grand Quartier Général Russe, ni par le Gouvernement
de Petrograd. M. Vinnitchenko demande alors aux Alliés d'aider
l'Ukraine à se mettre à l'abri de l'invasion étrangère, à se défendre
contre les Bolcheviks et à organiser son armée nationale. Il manifeste
en même temps le désir de voir reconnaître par l'Entente le Secrétariat
général comme gouvernement actuel de l'Ukraine.
M. Galip, membre influent du parti _Jeune Ukrainien_ et à ce moment-là
directeur des Affaires politiques au Secrétariat des Affaires
Etrangères, dépense une activité fébrile pour aboutir entre l'Entente,
et surtout la France et l'Ukraine, à un accord qui permettrait à cette
dernière de continuer la guerre malgré les obstacles qui surgissent de
toutes parts.
M. Petlioura, secrétaire de la guerre, appuyé par le groupe
_Jeune-Ukrainien_, auquel sont affiliés tous les officiers de
l'Etat-Major du Secrétaire de la Guerre, le Commandant des troupes de
Kiev et son Etat-Major, se déclare prêt à continuer jusqu'au bout la
lutte contre l'Allemagne, non avec les troupes du front qui sont en
pleine dissolution, mais avec une armée de 500.000 francs-cosaques, qui
pourrait être recrutée parmi les paysans désireux de défendre leurs
terres.
Pour montrer sa bonne volonté à l'égard des puissances de l'Entente,
il refuse de reconnaître Krylenko comme généralissime de l'armée
russo-ukrainienne, en remplacement du généralissime russe Doukhonine,
assassiné à la Stavka de Mogilev par les Bolcheviks; il proclame front
ukrainien le front qui s'étend de Brest-Litovsk à la frontière roumaine
et en confie la défense au général Cherbatchef, jusqu'alors général
en chef du front sud-ouest et signe l'ordre de désarmement général des
Bolcheviks à Kiev et sur tout le territoire de l'Ukraine.
C'était le signal de la guerre entre l'Ukraine et les Bolcheviks, cette
affreuse guerre qui n'est pas encore terminée à l'heure actuelle.