C'est alors que Kiev reçut la visite d'Albert Thomas et de Kerensky.
Tous deux avaient entrepris de visiter tout le front russe et en
particulier le front gallicien, pour y relever les courages défaillants
et enthousiasmer les troupes pour l'offensive qui, de l'avis de tous,
devait donner le coup de grâce à l'adversaire et amener la paix à brève
échéance.
Albert Thomas assista à plusieurs meetings pendant son court séjour
à Kiev et au Club des Commerçants, où une réunion monstre avait
été organisée, il se fit traiter d'impérialiste par les camarades
socialistes auxquels il sut d'ailleurs répondre avec son esprit
coutumier.
Aux Français qui lui furent présentés dans les salons du Consulat, il
affirma la confiance du peuple français dans la victoire finale, et
les chargea de remercier toute la colonie française pour le bon combat
qu'elle soutenait loin de la patrie.
Kerensky prononça, lui aussi, plusieurs discours qui furent vivement
applaudis; mais il était bien tard pour lancer à une offensive
victorieuse des soldats qui avaient perdu toute discipline et tout
respect pour les officiers.
Presque en même temps que M. Albert Thomas, la colonie française de
Kiev eut à fêter la mission sanitaire qui arrivait directement de
France, avec un personnel et un matériel des plus importants. Elle y
venait installer deux hôpitaux pour le soulagement et la guérison des
blessés et des malades russes et prouver au monde médical de Kiev que
la médecine et la chirurgie françaises ne le cédaient en rien à la
chirurgie et à la médecine allemandes.
Elle reçut partout le meilleur accueil et les salons kiévois,
ukrainiens, russes, polonais ou israélites, se disputent à l'envi
l'honneur de posséder les médecins et les officiers français.
Quelques semaines plus tard, arrivait également à Kiev, M. Jean
Pélissier, le seul Français au courant depuis longtemps de la question
ukrainienne et jouissant dans tous les milieux ukrainiens de la
plus vive sympathie. L'ambassadeur de France en Russie, M. Noulens,
avait l'heureuse idée de l'envoyer se documenter sur place sur la
vraie nature du mouvement ukrainien et s'assurer qu'il avait bien le
caractère démocratique affirmé par ses promoteurs.
Il faudrait des pages entières pour parler de l'activité dépensée
par M. Jean Pélissier durant son séjour en Ukraine. Qu'il suffise de
dire que l'envoyé officiel de M. Noulens fut le premier français qui
visita la Rada et le Secrétariat général et de regretter, comme le
regrettent presque tous les Français résidant à Kiev, que la voix de
M. Pélissier n'ait pas été écoutée dans les sphères à même d'agir à
ce moment-là. L'histoire dira plus tard quels désastres auraient été
évités à l'Ukraine et quel beau fleuron la France aurait attaché à sa
couronne, si aux longs rapports de quelques incompétences galonnées, on
avait préféré les notes plus succinctes, mais plus fondées, de M. Jean
Pélissier.
Cet afflux de Français arrivant de France donna une nouvelle impulsion
aux Sociétés de propagande française de Kiev.
La plus importante, l'Alliance Française, en sommeil depuis la
mobilisation de presque tous ses dirigeants, sentit le besoin de
nommer un nouveau Comité dont l'intelligente activité devait avoir
de si heureux résultats. Des conférences avec projections sont
aussitôt organisées à l'Université Saint-Vladimir, dans le but de
faire connaître à tous l'héroïsme des soldats français sur le front,
le courage des femmes françaises dans les hôpitaux, l'effort de
toute la France à l'arrière. Ces conférences et les représentations
théâtrales qui mettaient à contribution toutes les bonnes volontés et
tous les talents des membres de la colonie française, réunirent, chaque
quinzaine, plusieurs milliers d'Ukrainiens, de Russes, de Polonais et
d'Israélites, heureux de voir de plus près ces Français que les agents
allemands représentaient comme abattus et désespérés et d'entendre une
langue dont l'harmonie est encore trop peu connue à Kiev.