Les premiers bruits d'une révolution prochaine commencèrent à circuler
à Kiev dans les premiers jours de février. Des personnes se disant et
paraissant bien informées me conseillèrent même de ne pas sortir ce
jour-là car «dans la rue il y aurait certainement des émeutes et le
sang ne manquerait pas de couler».
La journée du 26 février arriva. Je sortis comme d'habitude et ne vis
aucune émeute; pas même la plus petite manifestation. La Révolution
annoncée n'avait pas lieu. Elle n'était que retardée.
Les journaux paraissant à Kiev le 13 mars, annoncèrent à la population
que le tsarisme avait vécu et que Nicolas II ayant abdiqué, la Russie
entrait dans une ère nouvelle. Ce fut comme un coup de foudre.
S'arrachant les journaux, les passants dévoraient la nouvelle et se
jetaient dans les bras les uns des autres; ils s'embrassaient, riant et
pleurant tout à la fois.
A voir les rues de Kiev, ce jour-là, personne ne se serait douté que
l'Empire Russe venait de subir la plus épouvantable catastrophe
enregistrée par l'Histoire et que le colosse septentrional allait être
réduit en quelques semaines à une sorte de néant.
Des rassemblements se forment, des cortèges se mettent à défiler
aux accents de la _Marseillaise_ dans la rue Krechtchatik. Toute la
ville est en liesse. A toutes les fenêtres, sur tous les édifices,
des drapeaux rouges apparaissent sortant on ne sait d'où; de place en
place, en travers des rues, de larges banderoles sont tendues portant
des inscriptions variées mais dont les plus fréquentes sont: Vive la
Révolution, vive la Liberté.
Les établissements scolaires étant fermés, j'eus toute la journée pour
jouir du spectacle qu'offrait la ville; j'en profitai largement et
petit-fils de la Révolution de 1789, je restai à la fois, surpris et
émerveillé de voir cette foule, hier soumise au plus avilissant des
jougs, passer tout d'un coup à la plus entière des libertés, sans un
cri de haine, sans un acte vengeur.
Quatre jours après, la vie reprenait son cours, et il semblait que
rien n'était changé. Les ouvriers se rendaient aux usines de guerre
comme par le passé et les soldats partaient au front avec le même
enthousiasme que la semaine précédente. A Petrograd, le prince Lvov, M.
Milioukov et leurs amis mettaient sur pied le gouvernement libéral qui
devait durer trois mois.