Si avancées que fussent les négociations, elles n'étaient pas
terminées. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de
les soumettre aux Chambres. Usant d'un droit incontestable, il se
refusait pour le moment à répondre à aucune question sur ce sujet.
Jamais, d'ailleurs, une telle réserve n'avait été plus légitime, plus
nécessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre
diplomatie n'avait déjà que trop souffert de s'être laissé envahir et
dominer par les débats des Chambres et par les polémiques des
journaux. L'un de nos plus clairvoyants diplomates, M. de Barante,
sentait vivement ce mal, quand il écrivait à son fils, le 7 janvier
1841: «Notre politique, en se compliquant des jactances déclamatoires,
s'est jetée dans le faux et a perdu toute habileté. Retirer tout
doucement, par la gravité et la discrétion, les affaires extérieures
de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tâche
indispensable de tout ministre sensé[645].»
[Note 645: _Documents inédits._]
L'opposition supportait impatiemment ce silence et cherchait une
occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouvée avec les deux
projets que la Chambre fut appelée à discuter en mars et en avril,
l'un ratifiant les crédits extraordinaires que le précédent ministère
avait ouverts par ordonnances sur le budget de 1840 pour armer la
France, l'autre ouvrant des crédits supplémentaires sur le budget de
1841 pour continuer ces armements. Ce fut à propos du second de ces
projets, dans la séance du 13 avril, que se fit le grand effort.
Réunissant les indices que leur fournissaient les faits publics, les
bruits de presse et leurs renseignements personnels, les adversaires
du cabinet prétendaient que les négociations étaient terminées, que
les «faits étaient consommés», mais qu'on «n'osait pas les avouer à la
Chambre et au pays». Vivement engagée par M. Billault, l'attaque fut
soutenue par M. Thiers, qui prit deux fois la parole. Que voulait-il
donc? Ancien ministre lui-même, il ne pouvait ignorer qu'un ministre a
le droit de refuser le débat sur une négociation en cours; il ne
pouvait non plus se flatter sérieusement de forcer un orateur aussi
expérimenté que M. Guizot à dire ce qu'il avait résolu de taire.
Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'était pas en mesure de
rétablir la vérité des faits, pour les présenter sous un jour
défavorable, et prévenir d'avance l'opinion contre l'issue inévitable
de cette crise? En tout cas, il y mit une extrême passion. Jamais
encore il n'avait été si personnellement agressif contre M. Guizot, et
parfois ses arguments tournaient presque en injure.
Faisant à sa façon l'exposé de ce qu'il prétendait avoir été la
conduite diplomatique du cabinet, M. Thiers lui reprocha d'abord de
n'avoir pas pu «obtenir que le pacha restât souverain de l'Égypte»,
car, disait-il, «le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi»;
il l'accusa ensuite de n'avoir même pas osé «maintenir la paix armée».
«Une grande négociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre
vous; on vous demandait d'y rester étranger jusqu'au bout; on vous
demandait d'avoir au moins la dignité de ne pas venir, par votre
assentiment, par un acte quelconque de votre part, réaliser vous-même
cette espérance offensante que vous aviez entrevue sur le visage
ironique du ministre d'Angleterre, cette espérance qu'après un peu
d'humeur, la France finirait par se rendre et par se déclarer
satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas poussé la résignation
jusqu'à dire en termes formels que vous étiez satisfaits; mais, si
votre langage n'a pas dit que vous l'étiez, votre conduite le
signifie.» Et alors il s'écriait, comme ne pouvant contenir son
indignation méprisante: «Je n'attendais rien de vous, je le dis
hautement: eh bien, vous avez dépassé mon attente. (_Bruit._) Vous
avez dépassé celle de vos ennemis... (_Longue interruption._) Oui,
vous avez dépassé celle de tout le monde.» Et plus loin, après avoir
affirmé que le gouvernement était «rentré par un acte vain, sous le
coup de la peur, dans le concert européen», il ajoutait: «Si la France
est arrivée à ce point qu'elle ne peut pas, sans être menacée, dire
qu'elle refuse sa signature à un acte, si la France en est là, elle a
fait plus de pas en quatre mois, dans cette échelle descendante de sa
politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans.» M. Thiers
terminait ainsi son second discours: «Je respecte un légitime orgueil
dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatté
d'obtenir des concessions que nul autre n'aurait obtenues; je le
comprends. Mais cela ne vous est plus permis, monsieur le ministre,
cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont infligé à
votre caractère ce hatti-shériff qui, à votre face, détruit de fond en
comble la souveraineté de ce vice-roi que la France avait couvert de
son égide. Depuis ce jour-là, tout orgueil de votre part serait
déplacé, il serait ridicule.» Une telle violence dépassait le but;
elle trahissait trop l'animosité personnelle, et la majorité en fut
plus choquée qu'ébranlée.
Certes, la tentation dut être grande, pour M. Guizot, de répondre par
les faits réels à ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin
d'avoir consenti à sacrifier les droits du pacha sur l'Égypte, il
avait au début refusé d'entrer en pourparlers tant que l'Égypte était
menacée, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'à
l'établissement définitif de l'autorité héréditaire du pacha; que,
loin de s'être déclaré satisfait du traité du 15 juillet, il avait
veillé avec autant de sollicitude que de fermeté à écarter tout ce qui
pouvait paraître une participation à cet acte, une acceptation de ses
conséquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin
d'avoir été empressé à rentrer dans le concert européen, il s'était
montré si exigeant, si méticuleux pour tout ce qu'il estimait importer
à la dignité de la France, que ses agents inquiets l'avaient supplié
de se montrer plus coulant. Mais le ministre résista à cette
tentation. Il se borna à déclarer qu'une négociation s'était engagée
pour «faire reprendre à la France, dans les affaires d'Orient, une
place convenable sans l'associer à des actes auxquels elle n'avait pas
cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix générale
sans porter à la dignité, aux intérêts particuliers et à
l'indépendance de la politique de la France, aucune atteinte»; il
ajouta qu'il espérait un résultat favorable et prochain, mais «qu'il
n'y avait rien de définitivement conclu», et qu'il risquerait de
compromettre cette négociation en acceptant la discussion à laquelle
on l'invitait. Vainement l'insistance de l'opposition l'obligea-t-elle
à monter à trois reprises à la tribune, il ne se laissa pas entraîner
sur le terrain où il ne voulait pas mettre les pieds. «Nous n'avons
jamais éludé la discussion, dit-il avec un accent de fermeté hautaine;
nous avons accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous
ont obligés à lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne
nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons acceptés
les uns et les autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne
me ferez pas parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux
intérêts du pays, pas plus que vous ne me ferez dévier un moment de la
ligne de conduite que nous avons adoptée.» Aux suppositions perfides
de son contradicteur, il répondit d'un mot que, «dans les assertions
de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes». Chaque
fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi à parler, il ne se faisait pas
faute, comme par de légitimes représailles, de prendre à son tour
l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sûr de
toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorité.
Celle-ci était d'autant moins bien disposée pour M. Thiers que les
lois en discussion attiraient alors son attention sur ce qu'on pouvait
appeler la carte à payer de la politique du 1er mars. Ce n'étaient
pas seulement les deux lois sur les crédits supplémentaires de 1840 ou
de 1841, crédits s'élevant à 330 millions et mettant en déficit
considérable les budgets de ces deux années. C'était aussi la loi de
finances qui présentait le budget de 1842 avec un découvert de 115
millions[646]. C'était enfin une loi de travaux publics qui
comprenait, outre 220 millions de travaux civils, 276 millions de
travaux militaires ou maritimes, tels que fortifications, ports de
guerre, établissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait
un total énorme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent été
équitables, beaucoup de gens se plaisaient à l'imputer en entier à M.
Thiers. On en venait à dire dans les journaux et même à la tribune que
sa politique coûtait un milliard à la France[647].
[Note 646: Ces déficits venaient surtout des dépenses militaires. Sur
les 330 millions de crédits supplémentaires pour 1840 et 1841, 189
concernaient les services de la guerre et de la marine. En 1839, les
dépenses totales de ces deux services s'étaient élevées à 322
millions. Ce chiffre fut dépassé, en 1840, de 145 millions; en 1841,
de 189 millions; en 1842, de 117 millions; en 1843, de 86 millions;
soit, pour ces quatre années, une augmentation de 539 millions sur
1839. Encore ne comprend-on pas dans ces chiffres les travaux de
fortifications.]
[Note 647: Ce n'était pas seulement sur le chiffre de la dépense que
portait l'attaque: on critiquait aussi la façon dont elle avait été
engagée, les marchés faits sans publicité et sans concurrence, les
mesures précipitées, et surtout l'usage abusif des crédits ouverts par
ordonnance. À ce dernier point de vue, les trois commissions des
crédits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et à leur suite
de nombreux orateurs blâmèrent sévèrement les créations de nouveaux
régiments qui avaient, sans intervention du pouvoir législatif,
modifié l'organisation de l'armée et chargé le budget d'une lourde
dépense permanente; ils soutenaient qu'on eût pu verser les hommes
appelés dans les anciens cadres ou se borner à former des quatrièmes
bataillons; en 1831, l'armée n'avait-elle pas été notablement
augmentée sans création de régiments? Sans doute il était impossible
de revenir sur la mesure, car douze cents officiers se seraient
trouvés sans emploi; mais plus la dépense était maintenant forcée pour
la Chambre, plus elle lui paraissait abusive.]
Le ministère du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions,
n'était pas fâché de les voir porter à la tribune et laissait
volontiers ses prédécesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient
compte de la fortune publique compromise. S'il présentait les demandes
de crédit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les
dépenses engagées, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme
fait d'ordinaire tout gouvernement qui demande de l'argent; au
contraire, il les étalait avec une franchise qui n'était pas sans
malice. M. Humann entre autres, de fort méchante humeur d'avoir reçu
une situation financière si endommagée, ne manquait pas une occasion
d'en renvoyer la responsabilité au ministère précédent. «Un pays qui
vient d'être surexcité, disait-il, ne se calme pas d'un jour à
l'autre; les erreurs des jours d'exaltation pèsent longtemps sur ses
finances.» Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre des
charges qu'on avait accumulées sur le pays, puis il s'écriait, en se
tournant vers M. Thiers et ses amis: «Vainement essayez-vous de
rejeter sur vos successeurs ces conséquences dévorantes. Vous
n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le passé, et que ce
n'est pas à nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette
liquidation lui impose.»
M. Thiers n'était pas homme à rester sous le coup de ces accusations.
Il se défendait sur tous les points avec une habile vivacité, mettant
de l'esprit, du mouvement et de la colère jusque dans l'arithmétique;
quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procédés
arbitraires étaient difficiles à faire passer, il s'en tirait en
faisant appel à l'orgueil national. «Si vous voulez rester puissance
de premier ordre, s'écriait-il, il vous faut un état militaire
considérable. Permettez-moi de le dire dans l'intérêt du pays: on
parle d'illusions; mais la plus grande de toutes, c'est de vouloir
être grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour
l'être. Je sais bien que ces vérités sont désagréables à entendre;
mais il faut avoir le courage de les répéter sans cesse, pour que le
pays les comprenne. Oui, il faut faire de grands efforts, ou devenir
modestes. Si vous voulez rester la grande nation,--rester, c'est trop
dire!--si vous voulez le redevenir, il faut vous décider à de grands
efforts!» M. Thiers s'attacha surtout à se décharger du fameux
milliard sous lequel on voulait l'accabler. Ce fut vraiment un
spectacle curieux que de le voir prendre en main ce milliard, puis,
après l'avoir manié, décomposé de toutes façons, le présenter réduit à
189 millions, seule somme qu'il consentît à laisser mettre au compte
de son administration. L'accusation à laquelle il répondait était
exagérée: sa défense d'autre part prétendait trop prouver. Sans
doute, parmi les dépenses comprises dans ce milliard, s'il en était
d'absolument stériles, prix des fautes et des entraînements de la
politique du 1er mars, d'autres, telles que certaines réfections de
matériel, mises en état ou constructions de places fortes, pouvaient
être regardées comme la réparation nécessaire, urgente, de longues
négligences antérieures. À ce point de vue, on conçoit donc que M.
Thiers fît deux parts dans le milliard. Seulement, il réduisait trop
la sienne. Si respectable que fût déjà le chiffre de 189 millions, les
erreurs de sa politique avaient coûté plus cher encore à la France.
D'ailleurs, même pour les dépenses utiles qu'on avait eu le tort de ne
pas faire avant 1840, M. Thiers n'était-il pas pour quelque chose dans
la simultanéité coûteuse avec laquelle elles venaient d'être engagées
et devaient être poursuivies. Entreprises successivement, en
choisissant l'époque favorable, sans la préoccupation d'un danger
immédiat, ces dépenses n'eussent-elles pas été moins fortes et
l'équilibre budgétaire moins dérangé? Peut-être répondra-t-on que,
sans un péril pressant, on eût difficilement trouvé un ministère
capable de prendre une telle initiative et que les négligences se
fussent indéfiniment prolongées.
Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilités de
M. Thiers, il est du moins un fait incontestable, c'est le contraste
de la situation financière qu'il a laissée à ses successeurs avec
celle qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Rarement la fortune
publique avait été en aussi bon état qu'au commencement de 1840. Le
budget de 1839 s'était soldé, avec tous ceux qui le précédaient, par
un excédant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de
la révolution de Juillet était bien complétement terminée, et toute
trace avait disparu des 900 millions de charges extraordinaires qui en
avaient été la conséquence[648]. La dette publique avait été ramenée
par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 était monté à
119 francs et le 3 pour 100 à 86 francs. On pouvait évaluer, pour
l'avenir, à 80 millions, toutes les charges ordinaires payées,
l'excédant réel des ressources de chaque exercice, excédant disponible
pour les grands travaux. Après le ministère du 1er mars quel
changement! Les déficits prévus des budgets de 1840, de 1841 et de
1842 sont évalués à environ 500 millions, auxquels il faut ajouter les
534 millions de dépenses votées pour les grands travaux militaires et
civils. C'est donc un découvert de plus d'un milliard auquel on doit
faire face. Les réserves de l'amortissement et les accroissements de
revenus qui devaient, dans les combinaisons antérieures, fournir le
gage des grands travaux publics, étant absorbés et au delà par les
déficits, force est de recourir pour ces travaux à un emprunt de 450
millions; or la crise avait atteint le crédit public: le 5 pour 100,
naguère à 119 francs, était tombé presque au pair à la fin du
ministère du 1er mars; et, si les cours se sont relevés avec le
cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagné tout ce qu'ils
avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on émettra en 3 pour
100 la première partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours
modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les réserves de l'amortissement,
les accroissements probables de revenus ne suffisaient pas pour faire
face aux découverts: à défaut d'impôts nouveaux, le ministre des
finances voulut faire rendre davantage aux impôts existants, et
ordonna, dans ce dessein, un recensement général des propriétés
bâties, des portes et fenêtres et des valeurs locatives; on verra plus
tard quels incidents devait provoquer ce recensement. Toutes ces
mesures, du reste, n'étaient que des palliatifs incomplets, et notre
situation financière devait rester longtemps embarrassée. La
liquidation de la crise de 1840 était plus lourde encore que n'avait
été celle de la révolution de 1830.
[Note 648: Cf. plus haut, t. III, p. 247 à 250.]