XI

Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement

terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent

leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert

européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres

cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait

l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille

règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles

et du Bosphore aux navires de guerre étrangers. Y ajouterait-on

d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce point, les

idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule chose qui

importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il y eût

signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que

secondaire.

Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement

français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il

rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque

difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et

celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les

parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du

traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert

européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement

un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un

peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand

l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui

reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets[642],

d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances,

et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement.

[Note 642: Cf. plus haut, p. 432.]

Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions

sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi

que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas

croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité,

une égale ardeur pour arriver aux _cinq signatures sur le papier_».

Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement,

n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût

sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la

prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se

montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France,

et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la Reine, «que la Russie

n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que celle-ci

fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la Prusse

désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le concert

européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir, plus elles

eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles estimaient faire

beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles n'aimaient pas, et en

tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les intimidaient. Dès

lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en retour de notre

part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir. Elles se seraient

regardées d'ailleurs comme étant les premières menacées par la

persistance de nos armements, et auraient cherché à se garantir de ce

péril en se rapprochant davantage de la Russie et de l'Angleterre.

Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des uns et du

dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une alliance à

quatre contre la France isolée, armée et suspecte. L'accident du 15

juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et un tel état

serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas arriver, si le

premier acte de la nouvelle coalition était de soulever la question du

désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air? n'avait-on pas vu

déjà, en novembre, les cabinets allemands nous adresser à ce sujet des

observations, et ne colportait-on pas une lettre de lord Wellington

contre la paix armée et les cinq cent mille hommes de la France? Nos

représentants à l'étranger étaient très-frappés de ce péril; ils en

avertissaient M. Guizot et insistaient pour qu'il le conjurât en ne

retardant pas sa rentrée dans le concert européen. «Voici, écrivait M.

de Bourqueney le 12 février, le danger en présence duquel nous sommes.

Si les uns nous trouvent froids, les autres défiants, on se réunira à

quatre, on fera un protocole de clôture, et tout sera dit ici comme

acte diplomatique. On n'en affirmera pas moins que la France n'a plus

le droit de se dire isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de

juin 1840. Il y eut aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez

être débordé par une entente à quatre: je vois poindre le même danger

sous une autre forme. Alors, c'était un traité à inaugurer; il s'agit

aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De

Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement

semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas

l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée

se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le

désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité

d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.»

M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses

ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des

susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré

ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et

l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à

ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à

accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans

l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du

pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y

«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni

menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances

l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base

permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une

rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée

se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres

cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés

par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était

subordonnée aux conditions suivantes: 1º que l'initiative fût prise

par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France

en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche

qu'ils avaient besoin d'elle; 2º que l'Égypte héréditaire fût

définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux

demandes de la note du 8 octobre; 3º que le traité du 15 juillet fût

un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui

n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France

ne pouvait, à aucun degré, prendre part à son exécution, ni même

entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient encore

occupées de cette exécution; 4º que la clôture du traité du 15 juillet

fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre alliés

et porté officiellement à notre connaissance; 5º enfin, qu'on ne

soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les conditions

que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont il était

résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le menaçât. Quant

à l'acte lui-même, quelles stipulations contiendrait-il? Se rendant

compte que la clause de la fermeture des détroits ne faisait que

confirmer une règle existant de longue date et naguère encore rappelée

dans le traité du 15 juillet 1840, notre ministre ne cachait pas son

désir d'y voir adjoindre d'autres articles plus importants et plus

intéressants: par exemple, l'affirmation de l'indépendance et de

l'intégrité de l'empire ottoman; quelques garanties pour les

populations chrétiennes de la Syrie ou pour Jérusalem; la liberté ou

la neutralité des routes d'Asie par Suez et par l'Euphrate. En somme,

il désirait que «l'acte eût autant de consistance et fût aussi plein

qu'il se pouvait». Ce n'étaient là, toutefois, que des _desiderata_ et

non des conditions absolues comme celles que nous avons tout d'abord

indiquées. Quoique moins indifférent que l'Autriche et la Prusse au

contenu de l'acte, plus désireux qu'elles d'en faire quelque oeuvre de

grande, sérieuse et prévoyante politique, il tenait surtout à ce que

l'acte lui-même fût signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension

universelle».

Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il

en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent

à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré

la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les

points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre

dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer

dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la

déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire

ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire russe comme

impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston avait alors

partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas appuyer cette

résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non plus à parler

dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate, soit des

populations chrétiennes. La première clause, disait-il, prêterait à

dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la seconde ne

comportait que des conseils, et des conseils se donnaient par note

diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des traités. M. de

Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais sans succès. Il

n'était pas soutenu par les plénipotentiaires allemands, soucieux de

ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui touchait l'intégrité

de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires espérait-il obtenir, à

défaut d'un article du pacte, une phrase indirecte insérée dans le

préambule.

M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans

exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences

qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses

avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le

22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer

comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et,

conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le

traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et

perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés

qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera

convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence

envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre

profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports

avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours

ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs

efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce

qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui

empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait

contre nous.» Le 25 février, notre chargé d'affaires revenait sur les

mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à son

ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez pas

eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est ma

conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient

avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans

le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la

trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de

faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.»

M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni

hésitant[643]. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée

ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout

perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il

regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé:

c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette

affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que

l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité

n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait

satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme

essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que

nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande

pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas

de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de

reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur

à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de

son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de

nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes

d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur

situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes

de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance,

ce sont là, à ne considérer que la question diplomatique, des

résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques

ennuis de discussion dans les Chambres.»

[Note 643: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous point

montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non plus

aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»]

Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses

annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de

Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus

que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de

la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant

la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les

concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont

on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en

jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet

terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que

par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture

établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question

spéciale née du traité du 15 juillet étant _heureusement_ terminée, il

y avait pourtant, _dans ledit traité, un principe permanent,--la

clôture des détroits,--auquel il importait de donner un caractère plus

solennel encore_ en invitant la France à y adhérer au moyen d'une

convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe

un _nouveau_ gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la

lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule

la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de

compromis, fini par adhérer: «_Les puissances, désirant attester leur

accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect

qu'elles portent à ses droits souverains..._» La convention se

composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la

clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit

d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des

légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les

ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite

convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M.

Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une

rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue encore

sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le

lendemain de notre signature.»

Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent

dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour

cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité

nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen,

notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient

dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la

clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y

rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion;

le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout

entier. Les mots _heureusement terminés_ ne pouvaient convenir à la

France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce

qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres

expressions: les puissances veulent donner un _nouveau_ gage, etc.

Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la

France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans

le préambule, on insérât ces mots: _pour consolider l'empire ottoman_.

«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que

vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et

j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen...

Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à

négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient

d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.»

M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'oeuvre. Après quelques jours

de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du

plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui

blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait

fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis

en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre

chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par

retour du courrier, notre adhésion définitive.

La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait

que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord Ponsonby.

Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers obstacles à un

accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui, une fois de

plus, remettaient tout en suspens. Les négociations suivies en

Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la Porte, se

conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au pacha et

que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait en effet

qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à Constantinople. Mais,

quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il apparut tout de suite

que, sous l'inspiration de l'ambassadeur d'Angleterre, l'hérédité

avait été accompagnée de conditions qui la rendaient absolument

illusoire: droit pour le sultan, à chaque vacance, de choisir, entre

les héritiers mâles, celui qu'il voulait appeler au trône; obligation

pour le pacha de percevoir tous les impôts au nom de la Porte, d'après

le mode fixé par elle, et d'en verser un quart au trésor de l'empire;

limitation à dix-huit cents hommes du chiffre de l'armée égyptienne,

et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade

d'adjudant; sans compter plusieurs autres règlements vexatoires

destinés à bien montrer qu'on ne prétendait concéder au pacha et à sa

race qu'un pouvoir absolument nominal. En même temps que ce document

arrivait de Constantinople, les dépêches d'Alexandrie faisaient

connaître que Méhémet-Ali, justement irrité, repoussait ces conditions

et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. «Tous les enfants de

l'Égypte sont maintenant revenus,--disait-il à notre consul, en

faisant allusion au retour récent des débris de l'armée de

Syrie,--c'est à eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce

que j'ai fait pour eux.» Puis, s'adressant à un de ses généraux qui

était présent: «Tu es jeune, tu sais manier le sabre; tu me verras

encore te donner des leçons.»

À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands

étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi

impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord

Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff

était «le meilleur arrangement possible[644]»; mais le mécontentement

de ses collègues, les interpellations du parlement, les réclamations

de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son compte ce

nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une situation des

plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de cet incident

que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le croyait et

que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en panne»,

écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre situation, à

nous, est invariable; dans la conduite, l'attente tranquille; dans le

langage, la désapprobation mesurée, mais positive.»

[Note 644: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 385.]

M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et

compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les

plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir,

persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint,

et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à

«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles

élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu

moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé

d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se

trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait

vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13

mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard

la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront

à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur

laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent...

Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de

la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation

actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert

au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce

soit.»

Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son avis,

quelles que fussent les bonnes dispositions des plénipotentiaires, rien

n'était terminé tant qu'il y avait en Orient une querelle entre le

sultan et le pacha. Néanmoins, pour témoigner de son intention formelle

d'adhérer au texte de la convention, sans prendre un engagement immédiat

que les circonstances ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14

mars, d'apposer aux actes préparés le parafe des plénipotentiaires et

d'ajourner la signature au moment où le nouvel incident survenu serait

arrangé. C'était là plus qu'une prise _ad referendum_; la transformation

du parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui

la faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut

aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette

acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder à

la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu fort

empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir, les

actes étaient parafés.

Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était

que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de

l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle

à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une

mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de

Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage

conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier

contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert

européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le

26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc

de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne

ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne

et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par

un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la

menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à

notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait

obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte,

ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables

détails; l'affaire d'Orient n'en est pas moins finie dans sa partie

européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou réglementaire

ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une bonne solution.»

Quant au gouvernement français, il attendait, toujours ferme sur le

terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à l'Europe de sa loyauté

et de sa modération conciliante, mais résolu à ne rien sacrifier de ce

qu'il avait jugé essentiel à la dignité du pays.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 58 / 70 题