Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement
terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent
leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert
européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres
cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait
l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille
règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles
et du Bosphore aux navires de guerre étrangers. Y ajouterait-on
d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce point, les
idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule chose qui
importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il y eût
signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que
secondaire.
Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement
français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il
rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque
difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et
celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les
parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du
traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert
européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement
un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un
peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand
l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui
reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets[642],
d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances,
et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement.
[Note 642: Cf. plus haut, p. 432.]
Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions
sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi
que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas
croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité,
une égale ardeur pour arriver aux _cinq signatures sur le papier_».
Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement,
n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût
sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la
prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se
montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France,
et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la Reine, «que la Russie
n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que celle-ci
fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la Prusse
désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le concert
européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir, plus elles
eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles estimaient faire
beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles n'aimaient pas, et en
tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les intimidaient. Dès
lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en retour de notre
part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir. Elles se seraient
regardées d'ailleurs comme étant les premières menacées par la
persistance de nos armements, et auraient cherché à se garantir de ce
péril en se rapprochant davantage de la Russie et de l'Angleterre.
Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des uns et du
dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une alliance à
quatre contre la France isolée, armée et suspecte. L'accident du 15
juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et un tel état
serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas arriver, si le
premier acte de la nouvelle coalition était de soulever la question du
désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air? n'avait-on pas vu
déjà, en novembre, les cabinets allemands nous adresser à ce sujet des
observations, et ne colportait-on pas une lettre de lord Wellington
contre la paix armée et les cinq cent mille hommes de la France? Nos
représentants à l'étranger étaient très-frappés de ce péril; ils en
avertissaient M. Guizot et insistaient pour qu'il le conjurât en ne
retardant pas sa rentrée dans le concert européen. «Voici, écrivait M.
de Bourqueney le 12 février, le danger en présence duquel nous sommes.
Si les uns nous trouvent froids, les autres défiants, on se réunira à
quatre, on fera un protocole de clôture, et tout sera dit ici comme
acte diplomatique. On n'en affirmera pas moins que la France n'a plus
le droit de se dire isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de
juin 1840. Il y eut aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez
être débordé par une entente à quatre: je vois poindre le même danger
sous une autre forme. Alors, c'était un traité à inaugurer; il s'agit
aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De
Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement
semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas
l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée
se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le
désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité
d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.»
M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses
ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des
susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré
ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et
l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à
ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à
accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans
l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du
pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y
«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni
menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances
l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base
permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une
rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée
se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres
cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés
par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était
subordonnée aux conditions suivantes: 1º que l'initiative fût prise
par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France
en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche
qu'ils avaient besoin d'elle; 2º que l'Égypte héréditaire fût
définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux
demandes de la note du 8 octobre; 3º que le traité du 15 juillet fût
un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui
n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France
ne pouvait, à aucun degré, prendre part à son exécution, ni même
entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient encore
occupées de cette exécution; 4º que la clôture du traité du 15 juillet
fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre alliés
et porté officiellement à notre connaissance; 5º enfin, qu'on ne
soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les conditions
que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont il était
résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le menaçât. Quant
à l'acte lui-même, quelles stipulations contiendrait-il? Se rendant
compte que la clause de la fermeture des détroits ne faisait que
confirmer une règle existant de longue date et naguère encore rappelée
dans le traité du 15 juillet 1840, notre ministre ne cachait pas son
désir d'y voir adjoindre d'autres articles plus importants et plus
intéressants: par exemple, l'affirmation de l'indépendance et de
l'intégrité de l'empire ottoman; quelques garanties pour les
populations chrétiennes de la Syrie ou pour Jérusalem; la liberté ou
la neutralité des routes d'Asie par Suez et par l'Euphrate. En somme,
il désirait que «l'acte eût autant de consistance et fût aussi plein
qu'il se pouvait». Ce n'étaient là, toutefois, que des _desiderata_ et
non des conditions absolues comme celles que nous avons tout d'abord
indiquées. Quoique moins indifférent que l'Autriche et la Prusse au
contenu de l'acte, plus désireux qu'elles d'en faire quelque oeuvre de
grande, sérieuse et prévoyante politique, il tenait surtout à ce que
l'acte lui-même fût signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension
universelle».
Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il
en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent
à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré
la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les
points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre
dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer
dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la
déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire
ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire russe comme
impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston avait alors
partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas appuyer cette
résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non plus à parler
dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate, soit des
populations chrétiennes. La première clause, disait-il, prêterait à
dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la seconde ne
comportait que des conseils, et des conseils se donnaient par note
diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des traités. M. de
Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais sans succès. Il
n'était pas soutenu par les plénipotentiaires allemands, soucieux de
ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui touchait l'intégrité
de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires espérait-il obtenir, à
défaut d'un article du pacte, une phrase indirecte insérée dans le
préambule.
M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans
exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences
qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses
avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le
22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer
comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et,
conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le
traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et
perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés
qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera
convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence
envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre
profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports
avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours
ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs
efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce
qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui
empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait
contre nous.» Le 25 février, notre chargé d'affaires revenait sur les
mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à son
ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez pas
eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est ma
conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient
avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans
le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la
trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de
faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.»
M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni
hésitant[643]. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée
ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout
perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il
regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé:
c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette
affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que
l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité
n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait
satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme
essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que
nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande
pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas
de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur
à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de
son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de
nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes
d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur
situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes
de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance,
ce sont là, à ne considérer que la question diplomatique, des
résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques
ennuis de discussion dans les Chambres.»
[Note 643: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous point
montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non plus
aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»]
Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses
annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de
Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus
que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de
la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant
la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les
concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont
on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en
jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet
terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que
par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture
établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question
spéciale née du traité du 15 juillet étant _heureusement_ terminée, il
y avait pourtant, _dans ledit traité, un principe permanent,--la
clôture des détroits,--auquel il importait de donner un caractère plus
solennel encore_ en invitant la France à y adhérer au moyen d'une
convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe
un _nouveau_ gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la
lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule
la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de
compromis, fini par adhérer: «_Les puissances, désirant attester leur
accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect
qu'elles portent à ses droits souverains..._» La convention se
composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la
clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit
d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des
légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les
ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite
convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M.
Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une
rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue encore
sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le
lendemain de notre signature.»
Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent
dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour
cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité
nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen,
notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient
dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la
clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y
rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion;
le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout
entier. Les mots _heureusement terminés_ ne pouvaient convenir à la
France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce
qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres
expressions: les puissances veulent donner un _nouveau_ gage, etc.
Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la
France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans
le préambule, on insérât ces mots: _pour consolider l'empire ottoman_.
«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que
vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et
j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen...
Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à
négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient
d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.»
M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'oeuvre. Après quelques jours
de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du
plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui
blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait
fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis
en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre
chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par
retour du courrier, notre adhésion définitive.
La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait
que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord Ponsonby.
Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers obstacles à un
accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui, une fois de
plus, remettaient tout en suspens. Les négociations suivies en
Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la Porte, se
conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au pacha et
que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait en effet
qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à Constantinople. Mais,
quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il apparut tout de suite
que, sous l'inspiration de l'ambassadeur d'Angleterre, l'hérédité
avait été accompagnée de conditions qui la rendaient absolument
illusoire: droit pour le sultan, à chaque vacance, de choisir, entre
les héritiers mâles, celui qu'il voulait appeler au trône; obligation
pour le pacha de percevoir tous les impôts au nom de la Porte, d'après
le mode fixé par elle, et d'en verser un quart au trésor de l'empire;
limitation à dix-huit cents hommes du chiffre de l'armée égyptienne,
et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade
d'adjudant; sans compter plusieurs autres règlements vexatoires
destinés à bien montrer qu'on ne prétendait concéder au pacha et à sa
race qu'un pouvoir absolument nominal. En même temps que ce document
arrivait de Constantinople, les dépêches d'Alexandrie faisaient
connaître que Méhémet-Ali, justement irrité, repoussait ces conditions
et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. «Tous les enfants de
l'Égypte sont maintenant revenus,--disait-il à notre consul, en
faisant allusion au retour récent des débris de l'armée de
Syrie,--c'est à eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce
que j'ai fait pour eux.» Puis, s'adressant à un de ses généraux qui
était présent: «Tu es jeune, tu sais manier le sabre; tu me verras
encore te donner des leçons.»
À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands
étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi
impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord
Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff
était «le meilleur arrangement possible[644]»; mais le mécontentement
de ses collègues, les interpellations du parlement, les réclamations
de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son compte ce
nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une situation des
plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de cet incident
que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le croyait et
que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en panne»,
écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre situation, à
nous, est invariable; dans la conduite, l'attente tranquille; dans le
langage, la désapprobation mesurée, mais positive.»
[Note 644: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 385.]
M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et
compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les
plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir,
persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint,
et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à
«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles
élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu
moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé
d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se
trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait
vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13
mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard
la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront
à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur
laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent...
Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de
la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation
actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert
au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce
soit.»
Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son avis,
quelles que fussent les bonnes dispositions des plénipotentiaires, rien
n'était terminé tant qu'il y avait en Orient une querelle entre le
sultan et le pacha. Néanmoins, pour témoigner de son intention formelle
d'adhérer au texte de la convention, sans prendre un engagement immédiat
que les circonstances ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14
mars, d'apposer aux actes préparés le parafe des plénipotentiaires et
d'ajourner la signature au moment où le nouvel incident survenu serait
arrangé. C'était là plus qu'une prise _ad referendum_; la transformation
du parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui
la faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut
aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette
acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder à
la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu fort
empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir, les
actes étaient parafés.
Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était
que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de
l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle
à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une
mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de
Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage
conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier
contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert
européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le
26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc
de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne
ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne
et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par
un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la
menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à
notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait
obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte,
ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables
détails; l'affaire d'Orient n'en est pas moins finie dans sa partie
européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou réglementaire
ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une bonne solution.»
Quant au gouvernement français, il attendait, toujours ferme sur le
terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à l'Europe de sa loyauté
et de sa modération conciliante, mais résolu à ne rien sacrifier de ce
qu'il avait jugé essentiel à la dignité du pays.