IX

Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action

parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans

le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y

avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son

administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre

extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans

la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à

atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait

pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas

toujours avec grand profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure

embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par

l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte

contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident

qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point

cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les

ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement

lui-même.

L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le

Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de

la presse[636]. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser

de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner?

L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que

c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser

la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus

brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune.

Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le

souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre

d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis

de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une

campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis,

dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette

monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre?

[Note 636: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le Roi

était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de la

loi, le but de toutes les attaques». (ÉLIAS REGNAULT, _Histoire de

huit ans_, t. II, p. 77).]

Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un

moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la

_Gazette de France_ publiait trois lettres qu'elle disait avoir été

écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et

en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni

formellement prouvée ni officiellement contestée[637], exprimaient

contre Napoléon et en faveur des armées qui le combattaient des

sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes

français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en

fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal

légitimiste, défenseur attitré de l'émigration, prétendît trouver là

une note infamante? L'opinion eut-elle le sentiment de cette

inconséquence? Toujours est-il que la publication de la _Gazette de

France_ ne produisit pas grand effet. Mais quelques jours plus tard,

le 24 janvier, une feuille de même couleur, la _France_, publia trois

autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait écrites

postérieurement à 1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni

les destinataires. Dans la première, le Roi confirmait l'engagement

d'évacuer l'Algérie, engagement qu'il disait avoir été pris envers

l'Angleterre par Charles X; dans la seconde, il se faisait honneur

auprès de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilité

l'écrasement de la Pologne; dans la troisième, il présentait les

fortifications de Paris comme étant dirigées contre la population de

cette ville. Tout, dans ces lettres, ne fût-ce que leur forme plate,

vulgaire et sottement compromettante, trahissait une falsification

maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si près. Ses

journaux firent un énorme tapage autour de ces prétendues révélations,

surtout de celle qui avait trait à l'évacuation de l'Algérie. Le

public en était troublé; à force d'avoir entendu dire, et de si haut,

que le Roi n'avait pas le sentiment français, beaucoup de gens en

étaient venus à prêter l'oreille à des accusations dont, en d'autres

temps, l'odieuse invraisemblance leur eût fait hausser les épaules. Le

scandale prit tout de suite de telles proportions, que le gouvernement

jugea nécessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication

seraient poursuivis pour crime de faux et pour offense envers la

personne du Roi.

[Note 637: S'il faut en croire le témoignage de certains ambassadeurs

étrangers, M. Guizot leur aurait avoué l'authenticité de ces lettres.

(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 478).]

Pendant que la justice commençait son instruction, la curiosité

publique, fort excitée, faisait aussi son enquête et ne tardait pas à

découvrir où la _Gazette de France_ d'abord, la _France_ ensuite,

étaient allées chercher les pièces par lesquelles elles se flattaient

de faire tant de mal à la monarchie de Juillet. Vivait alors à Londres

une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida de Saint-Elme, et

plus connue à Paris sous le nom de la Contemporaine. Jadis la

maîtresse de plusieurs généraux, entre autres de Moreau et de Ney,

tombée dans la misère sous la Restauration et publiant alors sous son

nom des mémoires fabriqués par d'autres et remplis de faussetés, elle

avait fini, en 1834, par s'échouer en Angleterre, et, à bout

d'expédients, avait tâché de trouver dans le chantage politique les

ressources que son âge ne lui permettait plus de chercher ailleurs.

Pour faire connaître aux intéressés l'honnête commerce qu'elle

entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus développé,

intitulé la _Poire couronnée_; elle y avait inséré quelques extraits

de lettres attribuées à Louis-Philippe, notamment de celles qui

devaient être publiées en 1840, avec tant de fracas, et en annonçait

beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperçue, et la

Contemporaine ne trouva pas tout d'abord acheteur pour sa marchandise.

Mais, quelques années après, elle fut plus heureuse et entra en marché

avec les deux journaux légitimistes, fournissant à l'un des lettres

qui étaient peut-être vraies, à l'autre des lettres qui étaient

certainement fausses. Comment une telle alliance parut-elle

acceptable, une telle caution suffisante aux représentants d'une

opinion qui se piquait d'avoir, plus que tout autre, le sens de

l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas à

comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une expérience, jusqu'où

peut aller l'esprit de parti. Il est permis de croire que, parmi les

légitimistes, ceux qui avaient le coeur haut et l'esprit libre se

sentaient, au fond, honteux de voir quelques-uns des leurs se

compromettre en de telles promiscuités. M. Rossi exprimait le

sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de «voir l'arène

politique contaminée par les impostures d'une prostituée[638]».

[Note 638: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er

mai 1841.]

Cependant l'instruction judiciaire se suivait contre MM. de Montour

et Lubis, gérant et rédacteur en chef de la _France_. Sommés de

produire les prétendus originaux, les accusés déclarèrent se réserver

de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici là. Ce

refus ôtait toute base juridique à l'accusation de faux: du moment où

les pièces n'étaient pas produites, comment prouver quelles étaient

fabriquées? Force fut donc d'abandonner cette partie de la poursuite

et de s'en tenir à la prévention d'offense au Roi; le gérant resta

seul en cause.

Retardée par ces incidents de procédure, l'affaire ne vint devant le

jury que le 24 avril. Me Berryer était au banc de la défense: dans la

salle, plusieurs notabilités légitimistes. Le prévenu fut mis

solennellement en demeure de faire la production qu'il avait si

obstinément réservée pour ce moment. Mais il eût été bien empêché de

produire quelque pièce: il n'avait rien. Dans le marché conclu avec la

Contemporaine, la rédaction de la _France_ ne s'était même pas assuré

la possession d'une apparence d'original. Après tout, cette négligence

était peut-être une habileté, car elle avait enlevé à l'accusation le

moyen d'établir matériellement le faux. Dans ces conditions, Me

Berryer plaida non la réalité, ni même la vraisemblance des lettres,

mais uniquement la bonne foi de son client: étrange bonne foi, qui ne

pouvait être que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat

argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait déjà été publiée,

quelques années auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il

ajouta que M. de la Rochejaquelein, dont on regrette de voir le nom

mêlé à une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de

cette femme et que cet écrit lui avait paru authentique. Pour

expliquer la non-production de ces originaux, l'avocat raconta que la

Contemporaine, se croyant menacée à Londres d'une accusation de faux,

ne voulait pas se dessaisir des pièces, par crainte d'être «pendue» si

elle n'était plus en mesure de les produire devant la justice

anglaise. Ces arguments, recouverts, il est vrai, du talent de Me

Berryer, suffirent pour persuader le jury parisien, et, par six voix

contre six, le gérant de la _France_ fut acquitté.

Les journaux légitimistes et radicaux poussèrent un cri de triomphe.

La veille, devant le jury, on n'avait sollicité qu'un verdict

d'indulgence en plaidant modestement la bonne foi. Maintenant on

changeait de ton: le verdict était la condamnation du Roi; c'était la

justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe était

l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant à la

tête sa honte et sa trahison. Des _fac-simile_ lithographiques furent

répandus à profusion. La _France_ publia à cent mille exemplaires le

compte rendu de son procès, comme elle eût fait d'un bulletin de

victoire. L'avocat général, dans son réquisitoire, du reste assez

maladroit, s'était écrié: «Il résulterait de ces lettres que le Roi,

élu en 1830, pour répondre aux sympathies patriotiques, les aurait

trahies de tout point!... Comment donc faudrait-il appeler le Roi qui

aurait écrit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que

c'est un de ces tyrans qui ne marchent que par la voie de la

dissimulation, qui établissent leur empire non pas sur la sincérité de

leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements!» Les

journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'après la

décision du jury, les hypothèses oratoires de l'avocat général étaient

devenues des réalités, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe

était un traître. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des

formes plus hypocrites, faisaient écho à tout ce bruit, tellement

occupés à le tourner contre le ministère, qu'ils ne paraissaient même

pas s'inquiéter de savoir si la monarchie n'en était pas la première

victime. Quant aux conservateurs, ils s'indignaient, s'effrayaient.

Cette malheureuse affaire était le sujet de toutes les polémiques, de

toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royauté de Juillet

n'étaient parvenus à causer un tel scandale. Infortuné Roi! quel moyen

avait-il de se défendre contre cette nouvelle forme de régicide? Henri

Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulière, se

sentait obligé de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre

une réparation judiciaire, ni se battre en duel, ni écrire aux

journaux sur un ton courroucé, «car, hélas! ajoutait-il, les rois ne

sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont

contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les

mensonges qu'on se plaît à répandre sur leur compte. J'éprouve la plus

profonde compassion pour le royal martyr dont la couronne est la cible

des flèches les plus envenimées et dont le sceptre, quand il s'agit de

sa propre défense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile

que ne le serait une canne ordinaire[639].»

[Note 639: Lettre du 29 avril 1841. (_Lutèce_, p. 197 et 198).]

Et pourtant chaque jour faisait surgir une preuve nouvelle de la

falsification. Tel fut, entre autres, le résultat d'une découverte

faite, peu après le verdict du jury, dans le livre oublié d'un

écrivain républicain, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, publié

en 1834 par M. Sarrans. Là se trouvait, sous la forme d'une réponse

verbale qui aurait été faite en 1830, par Louis-Philippe, à

l'ambassadeur d'Angleterre, le texte même, à un mot près, de la plus

importante des lettres attribuées au Roi, celle sur l'évacuation

d'Alger. Or comment admettre que le Roi, écrivant une lettre en 1830,

eût trouvé sous sa plume exactement les mêmes mots dont un historien

devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une réponse verbale?

N'était-il pas, dès lors, clair comme le jour que la Contemporaine

avait fabriqué sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La

découverte parut même si décisive, qu'une note la mentionnant fut

aussitôt envoyée par huissier à tous les journaux qui avaient

reproduit les fausses pièces; cette note se terminait ainsi: «Nous

n'avons pas besoin de dire que la conversation rapportée par M.

Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.»

Il semblait que la calomnie dût être confondue; mais non: elle

s'obstinait à ne pas lâcher la proie dont elle s'était emparée. Loin

de diminuer, le tapage allait croissant. Pendant que les uns

continuaient à se servir des prétendues lettres, d'autres s'en

allaient réveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier

en 1816, et prétendaient que Louis-Philippe en avait été le complice.

On eût dit qu'un appel général avait été fait à tous les faux

témoignages pour déshonorer le Roi. Le 22 mai, une députation de

«citoyens», dont plusieurs habillés en gardes nationaux, se présenta

tumultueusement au Palais-Bourbon et y déposa une pétition que l'on

prétendait être revêtue de cinq mille signatures et qui était ainsi

conçue: «Messieurs les députés, des lettres qui seraient l'expression

de la plus lâche et de la plus infâme trahison ont été attribuées au

roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitté le journal qui les a

publiées. Les ministres n'ont répondu que par de vagues démentis à

l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de l'État. La

conscience publique exige une enquête. Nous venons donc vous demander

d'interpeller le ministère sur un fait qui touche aussi profondément à

l'honneur, à la liberté et à l'indépendance de la nation.»

Le ministère en était venu à désirer cette interpellation, comme le

seul moyen de confondre en face la calomnie. Mais si les journaux

radicaux ou légitimistes l'annonçaient de temps à autre, sur un ton de

menace, ils ne trouvaient personne qui osât s'en charger: ce qui ne

les empêchait pas, il est vrai, de prétendre que le gouvernement avait

peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait à sa fin,

se décida alors à prendre les devants. Dans la séance du 27 mai, il

saisit le prétexte du budget de l'Algérie, alors en délibération, pour

monter à la tribune. «Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes

faussetés ont été laborieusement répandues au sujet de prétendus

engagements que le gouvernement du Roi aurait contractés envers les

puissances étrangères, ou telle puissance étrangère, pour l'abandon

complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussetés

s'étaient produites à cette tribune, nous les aurions à l'instant même

relevées et qualifiées comme elles le méritent. (_Interruptions

diverses._) On ne l'a pas fait. (_Une voix: On ne l'a pas osé._)

Personne n'a apporté ici les faussetés auxquelles je fais allusion;

nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas dû leur faire un honneur que

personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent à se montrer

audacieusement ailleurs. La Chambre est près de se séparer; nous ne

laisserons pas fermer cette enceinte sans donner à ces calomnies,

quelles qu'elles soient, le démenti le plus formel. Jamais, je le

répète, par personne, envers personne, aucun engagement n'a été

contracté ou indiqué. Toute assertion contraire est radicalement

fausse ou calomnieuse.» L'accent méprisant de l'orateur ajoutait

encore à la dureté du soufflet renfermé dans ces paroles. Les journaux

allaient-ils être laissés sous le coup de cette flétrissure? Ils

avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre, à droite ou à

gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avouât, les justifiât, ou

seulement essayât de plaider leur bonne foi; comme naguère devant le

jury? L'heure n'était-elle pas venue, notamment pour les orateurs

légitimistes, d'apporter les révélations écrasantes dont,

prétendait-on, ils avaient les mains pleines?

Un député de la droite, en effet, demanda la parole; c'était M. le duc

de Valmy. Mais il se borna à affirmer, ce qui n'avait été contesté par

personne, que la Restauration n'avait pris, elle non plus, aucun

engagement d'évacuer Alger: à l'accusation portée contre

Louis-Philippe, pas même une allusion; aux démentis du ministre, pas

l'ombre d'une réponse. M. Guizot remonta à la tribune. «Tout Français,

dit-il, doit être heureux de trouver qu'à toutes les époques, par tous

les gouvernements, l'intérêt et l'honneur de la France ont été

défendus. Ce que j'ai dit, ce que je répète, c'est que, depuis 1830,

les intérêts et l'honneur de la France ont été défendus, soutenus,

spécialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement,

sans une minute d'hésitation. On avait, dit-on, entendu prouver le

contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau à cette

assertion le démenti le plus formel.» Pour la seconde fois, le

ministre jetait le gant. Mais personne ne le releva. M. Berryer,

l'avocat de la _France_ devant le jury, était là, sur son banc; les

journaux royalistes avaient annoncé qu'il parlerait. Il se tint coi.

Force fut de clore l'incident sur la parole du ministre et sur le

silence peut-être plus décisif encore de toute l'opposition.

Le lendemain, les journaux essayèrent de payer d'audace; ils

feignirent de croire qu'il ne s'était passé à la Chambre qu'une

«comédie» sans portée, une façon d'escamotage. On eut l'aplomb

d'écrire dans la _Gazette de France_: «La preuve que M. Guizot n'a

rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parlé.» Il n'était pas

jusqu'aux feuilles du centre gauche et de la gauche dynastique qui,

par animosité contre le ministre, ne cherchassent à diminuer la portée

de son démenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience

publique savait à quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce

bruit s'éteignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres.

Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-même, qui oserait

affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'était

pas impunément que le Roi avait été en quelque sorte à l'état d'accusé

pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait été

discuté, contesté. Le prestige monarchique, déjà si ébranlé en France,

en avait reçu une nouvelle atteinte.

X

Si grand bruit que fissent, dans le moment, toutes ces luttes de

tribune ou ces polémiques de presse, le règlement de la question

extérieure n'en demeurait pas moins la préoccupation principale du

ministère. On se rappelle en quel état se trouvaient les négociations

à la fin de novembre 1840[640]. Il n'y avait plus aucune chance

d'obtenir quelque concession qui permît à la France de rentrer

immédiatement dans le concert européen. La Syrie était définitivement

perdue; bien plus, l'Égypte était menacée. Sans doute si, cédant aux

conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hérédité

de son pachalik, que les puissances se déclaraient prêtes à lui

garantir, on pouvait espérer une solution prompte et pacifique de la

crise. Mais s'il ne se soumettait pas, la situation risquait de

devenir très-tendue, très-critique, entre lord Palmerston, qui

voulait, dans ce cas, attaquer l'Égypte, et le gouvernement français,

qui, fidèle à sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui

lui paraissait une intolérable aggravation du traité du 15 juillet. Il

y avait là un nouveau péril pour la paix européenne, et un péril

très-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les

opérations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour à l'autre,

la nouvelle qu'elle avait bombardé Alexandrie? Chacun prêtait

l'oreille avec inquiétude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de

Metternich surtout était dans des transes mortelles, et il cherchait,

sans aboutir, à prévenir diplomatiquement ces redoutables

éventualités. «Il faut, écrivait-il à son ambassadeur à Londres,

prévoir le cas où Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_

alors est à chercher.»

[Note 640: Pour l'exposé qui va suivre jusqu'à la convention des

détroits, je me suis surtout servi de la _Note inédite du prince

Albert de Broglie_, complétée par occasion avec les _Papiers inédits

de M. de Barante_, les _Mémoires de M. Guizot_ et la _Correspondence

relative to the affairs of the Levant_. C'est à ces sources que seront

puisés tous les documents pour lesquels ne sera indiquée aucune

origine particulière.]

Telle était l'anxiété générale quand, le 8 décembre 1840, on apprit à

Londres qu'une de ces initiatives toutes personnelles, alors assez

fréquentes chez les agents anglais, venait, en Orient même, de

brusquer le dénoûment. Le 25 novembre, le commodore Napier était

arrivé tout à coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son

prétexte était de réclamer la liberté de quelques prisonniers, son but

réel de voir s'il ne pourrait pas déterminer Méhémet-Ali à une

soumission immédiate. À une première communication, Boghos-Bey,

ministre du pacha, répondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant

alors des propositions plus directes, le commodore prit sur lui

d'envoyer au pacha copie d'une dépêche de lord Palmerston où se

montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas où il

se soumettrait, l'Égypte héréditaire. Se déclarant ami et admirateur

de Méhémet, il faisait briller à ses yeux la gloire de rétablir ainsi

«le trône des Ptolémées». Boghos-Bey, sans repousser ces offres, eût

désiré ajourner sa réponse; mais le commodore, élevant alors la voix,

déclara qu'il ne consentait à interrompre les hostilités qu'à la

condition d'une acceptation immédiate, donnant à entendre plus ou

moins clairement qu'en cas de refus, Alexandrie pourrait subir le

même sort que Saint-Jean d'Acre. Ce mélange de caresses et de

brusquerie, de promesses et de menaces produisit son effet, et, au

bout de quelques heures, le diplomate improvisé enleva la signature

d'une convention portant: 1º que le pacha donnerait immédiatement à

ses troupes l'ordre d'évacuer la Syrie; 2º qu'il s'engagerait à

restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordât la

possession héréditaire de l'Égypte; 3º qu'à ces conditions, les

hostilités cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour

amener la Porte à concéder l'hérédité du pachalik d'Égypte.

Sans doute le procédé était fort incorrect de la part d'un officier

qui n'avait pas de pouvoirs pour traiter au nom des puissances et

encore moins pour engager la Porte; ce procédé eût pu même devenir

très-dangereux, si un refus du pacha eût amené le commodore à exécuter

ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout était bien qui

finissait bien; le résultat avait été de réaliser les voeux de

l'Europe sans franchir les limites posées par la France. Aussi,

quoique mêlée de beaucoup de surprise, l'impression dominante des

plénipotentiaires, à Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore

une crise dangereuse, et se montrèrent-ils tous résolus à agir sur la

Porte pour lui faire accepter cette solution. C'était, entre autres,

le sentiment de lord Palmerston, qui écrivit dans ce sens à lord

Ponsonby. Le gouvernement français ne pouvait participer à un acte qui

était l'exécution du traité du 15 juillet, mais il n'avait rien à

objecter à un tel dénoûment; au fond même, il le désirait. On croyait

donc généralement en avoir fini avec la question égyptienne, et l'on

jugeait le moment venu de s'occuper à résoudre la question européenne

en faisant rentrer la France dans le concert des puissances. Notre

gouvernement recevait de plusieurs côtés, notamment de Vienne, des

ouvertures à cet effet, et il était conduit à examiner dans quelles

conditions il pourrait consentir à sortir de son isolement.

La diplomatie avait à peine commencé à s'engager dans cette voie

nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait à Londres la nouvelle que

la Porte déclarait nulle et non avenue la convention conclue par le

commodore Napier. Elle n'en trouvait pas seulement la forme

inconvenante: le fond lui paraissait inacceptable. Elle ne se refusait

pas, si les puissances le lui demandaient, et par déférence pour

elles, à accorder «quelque faveur temporaire» au pacha, mais sans

concession d'hérédité. Et tout cela était dit d'un ton singulièrement

roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'était

lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait été

d'acquiescer à la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais

les en avait aussitôt impérieusement détournés[641]; en même temps, il

soutenait dans ses conférences avec les autres ambassadeurs, dans ses

instructions à l'amiral Stopford, dans ses dépêches à lord Palmerston,

qu'«aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait

tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter

pour lui avec un pouvoir considéré, en droit ou en fait, comme un

pouvoir rebelle». Décidément, les agents anglais n'en faisaient qu'à

leur fantaisie, et, ce qui ne simplifiait pas les choses, leurs coups

de tête étaient en sens contraire.

[Note 641: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 361.]

Les nouvelles de Constantinople et les lettres de lord Ponsonby eurent

pour effet de changer l'attitude de lord Palmerston. Dans ses

conversations avec les plénipotentiaires et avec notre chargé

d'affaires, il parut avoir subitement découvert des objections contre

la concession de l'hérédité. Il n'y pensait pas naguère, quand il se

félicitait de la solution apportée par la convention du commodore

Napier. Mais on eût dit qu'une occasion s'étant offerte à lui

d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empêcher de la

saisir. La patience et la docilité des cabinets allemands commençaient

à être à bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrité de voir

remettre une fois de plus en péril la pacification qu'il désirait tant

et qu'il avait cru tenir. Il envoya à Londres des notes sévères, à

Constantinople des instructions énergiques, menaçant là de rompre

l'alliance à quatre, ici de retirer son appui au sultan, si l'on ne

concédait pas l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali. Le cabinet de

Berlin suivait celui de Vienne. Il n'était pas jusqu'à M. de Brünnow

qui ne parût, cette fois, désireux d'en finir. En même temps, le

sentiment public en Angleterre se prononçait, avec une grande force,

pour un rapprochement avec la France. On en put juger, dans les

discussions qui eurent lieu le 26 janvier, à l'ouverture de la

session, par les attaques violentes que les libéraux, comme lord

Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigèrent contre la

politique du _Foreign Office_, et surtout par le langage tenu au nom

des tories modérés, que l'on pressentait devoir remplacer

prochainement le ministère. À la Chambre des lords, lord Wellington,

tout en approuvant le traité du 15 juillet, mit une sorte

d'affectation et de solennité à rappeler que, «pendant son ministère,

il avait fait tous ses efforts pour que la France eût la véritable

place qui lui appartenait dans le monde», ajoutant «que, sans cela, il

ne saurait y avoir aucune sécurité pour la paix»; et il termina en

exprimant «le désir que les nobles lords qui siégeaient parmi ses

adversaires pussent ramener la France au sein des conseils de

l'Europe». La situation du duc donna un grand retentissement à ses

paroles. À la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des idées

analogues; il y mêla même des critiques, sinon sur le but poursuivi,

du moins sur les procédés employés, prodigua les politesses flatteuses

à la France, se plaignit que le discours royal n'eût pas eu, pour

elle, au moins une phrase de regret, et déclara que la paix ne serait

pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. «Le moment est

donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France à coopérer, dans

l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes.» Telle

fut l'impression produite par ce langage sur le parlement, que lord

Palmerston, tout en tâchant de justifier ses procédés, feignit

d'éprouver à notre sujet les mêmes sentiments que sir Robert Peel: il

prétendit avoir été de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance

française, gémit sur un refroidissement, qu'il déclarait d'ailleurs

être momentané, enfin proclama que «la France, maîtresse d'une grande

puissance navale et militaire, ne saurait être exclue des affaires de

l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait être complétement et

sûrement réglée sans que, d'une manière ou d'une autre, elle y prît

part.»

Ces manifestations de l'opinion anglaise, s'ajoutant aux

représentations de M. de Metternich, firent comprendre à lord

Palmerston qu'il ne pouvait plus longtemps soutenir lord Ponsonby dans

ses manoeuvres contre l'établissement héréditaire du pacha. Le 28 et

le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plénipotentiaire

turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-même. «Certainement,

disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pût garder, pour

le choix des gouverneurs futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il

possède quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son

empire. Mais, dans toutes les affaires, il faut se contenter de ce qui

est praticable et ne pas compromettre ce qu'on a obtenu, en courant

après ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant à

présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rétablir

son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses

alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre

puissances, en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les

Égyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan

s'adressait aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide,

Méhémet-Ali en Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence

deviendrait nécessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le

résultat de la délibération. Je sais parfaitement que les quatre

puissances refuseront de venir en aide au sultan.» Il concluait donc

que la Porte «devait mettre, sans autre délai, fin à cette affaire».

Deux jours après, le 31 janvier, la conférence, réunie à Londres,

adoptait une note collective invitant la Porte, «non-seulement à

révoquer l'acte de destitution prononcée contre Méhémet-Ali, mais à

lui accorder la promesse que ses descendants en ligne directe seraient

nommés successivement par le sultan au pachalik d'Égypte».

Le gouvernement français, tout en suivant attentivement ces

fluctuations, tout en encourageant la résistance de M. de Metternich,

était demeuré étranger à ces négociations. Même pour limiter les

résultats du traité du 15 juillet, il ne voulait faire aucune démarche

qui parût être une adhésion à ce traité. Ce n'en était pas moins son

attitude qui avait sauvé l'Égypte. Pourquoi, en effet, M. de

Metternich avait-il pris en main, avec une énergie si nouvelle chez

lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais caché son peu de

sympathie? Comme il le proclamait lui-même, il n'avait agi que par

égard pour la France; il se sentait obligé de faire quelque chose en

retour du service que le ministère du 29 octobre rendait à la cause de

la paix européenne, et, en même-temps, ému de nos armements, du quant

à soi où se renfermait notre politique, de la fermeté avec laquelle

nous maintenions la note du 8 octobre, il se préoccupait des

complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'était tenu

de l'espèce d'ultimatum renfermé dans cette note. C'est ainsi que,

sans éclat irritant, sans provocation tapageuse, le ministère s'était

trouvé contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait

toujours paru le plus essentiel, les mauvais desseins de lord

Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit à ce propos M. Guizot,

«la France absente pesait sur les esprits autant que présente elle eût

pu influer sur les délibérations».

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 57 / 70 题