Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au
Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du
cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique,
n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient
voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en
conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est
vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer
sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.
Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part
l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session
présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et
l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs
devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à
tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer,
sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition
de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce
n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort
violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme
les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent;
elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations
personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un
gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette
majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les
grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle
s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir
Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa
politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du
courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se
décider. S'il perdait de cette façon quelques voix, celles qu'il avait
étaient sûres[633].»
[Note 633: Ces idées étaient soutenues entre autres par le _Journal
des Débats_.]
D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le
peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression
d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du
tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la
coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le
ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup
d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un
effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il
faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience.
Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux
exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes,
arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par
entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et
le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à
contre-coeur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs
chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse
et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de
Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie
entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée
parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,
pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu
d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi
est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien,
surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de
guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer
tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité
politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait
s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs
d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse;
ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la
carrière[634].»
[Note 634: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui écrivait
alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des
Deux Mondes_.]
Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux conduites
si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande de fonds
secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient provoquer
une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter
l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la commission, ils
donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le débat et de
formuler à ce propos tout le programme de la politique conservatrice.
L'ancien philosophe, qui avait décidément le goût des rapports
retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout d'abord, il marqua
le mal dont on souffrait et en dénonça la cause. «La stabilité et le
repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de
lendemain bien déterminé pour personne; le présent chancelle toujours,
l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un découragement
permanent pour tous les bons principes, une espérance sans cesse
renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la
société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est
l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de
l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce
qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à
regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est
passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour
les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la
majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu
autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions,
et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi
seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit
indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes
que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont
d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est
en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se
reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait
toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit
être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une
politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du bon
droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans doute,
disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur à la
politique contraire, à la politique égoïste et étroitement nationale;
mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le monde pour une
autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.» À l'intérieur,
le rapport demandait l'exécution des lois protectrices du bon ordre.
Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre, il se
prononçait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il
prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre
législation; «mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrière de nos
lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous
avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de
cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité
réelle et durable.
Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les
journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et
sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle
cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition
tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du
repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort
tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait,
au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la
bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui
s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme
de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de
réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles
que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Débats_ avait beau jeu à
les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un
gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une
discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de
décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers
travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité.
Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion
est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en rester sur la
question des fortifications. Là, par un rapprochement nécessaire, mais
fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues. Aujourd'hui, le
rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend inévitable
vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions vont se
débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il était un
symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche: c'était
l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorité
ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était
visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter
un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit
méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,
on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes
et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient
dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il
chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables
débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de
cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie,
qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une
nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons
croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays,
d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se
contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les
débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le
monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays
aussi.»
Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait
à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé?
En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction,
qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas
suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de
l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient.
Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le 25 février, y arrivèrent-ils
décidés à ne pas lui donner le caractère et les proportions indiquées
par M. Jouffroy. On put même croire un moment que les fonds secrets
seraient votés sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M.
Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à une comédie en
venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le ministère
entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot,
évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne répondrait
pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne désavouant pas M.
Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une attitude fort
différente de celle qu'avait espérée et annoncée le _Journal des
Débats_. «Nous n'accusons personne, disait-il mélancoliquement après
cette première séance. Hélas! le ministère, la Chambre, tous les
partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions
qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du
passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à l'aise[635].»
[Note 635: 20 février 1841.]
M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à
fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif,
il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui
d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la
majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter
ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut
calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique
belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le
«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas
eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois,
un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique
extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette
qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté
qu'à contre-coeur et pour tenir les engagements contractés avant lui.
«Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on
ne revienne plus nous présenter cet épouvantail de la guerre.»
L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est pas, et
même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement
entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la politique
exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans le concert
européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude d'isolement
et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue
subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai reproché, dit-il,
au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être prêté à un
revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la
considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette
situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans le
concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec
qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai...
Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire
aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous
réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh!
mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai
comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers
bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1º la
définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de
soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2º
l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il
insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties
moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était
placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois,
ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se
mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le
propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du
6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes
éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh
bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,
la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire
aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de
la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est trouvé que cet
évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je suis
convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas à
l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui où
j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la
majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.»
La manoeuvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M. Guizot,
deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout d'abord
déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire sur la
question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait pas plus
complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt
l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour
porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M.
Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette
majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez
pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la
discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre la
guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce que
nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante
comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le ministre
indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles, à toutes
les explications qui serviraient cette tactique et aideraient à
diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été
formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir,
au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans,
la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à
l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée
dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai
bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à
l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se
rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui
sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au
sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient
momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la
contrariété de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport
de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la majorité et
voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné
notre conduite; et comme toute majorité a des éléments divers qui ont
leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons
eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas élever des
questions qui ne nous étaient pas impérieusement commandées, de ne pas
entrer dans des débats que l'état actuel des faits, les nécessités de
la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui
n'était pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'était pas
chargé du poids du gouvernement, a pu très-légitimement, et je dirai
plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extérieure et sa
politique intérieure, l'ensemble de ses idées, de ses intentions. Nous
n'aurions pas dû faire cela; puisque nous ne devions pas le faire,
nous ne devions pas le discuter.» Puis il terminait ainsi: «La
majorité tout entière veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car
elle sait que sur toutes les questions qui sont à l'ordre du jour, sur
les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment
résoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle
est du même avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui
arrivait des dissentiments intérieurs, elle serait sincère alors comme
elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons
au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au
centre._)»
On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus
éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la
majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité
d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y
apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs
comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M.
Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport
de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la
révision des lois de septembre et la réforme électorale
s'imposeraient tôt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir,
sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la réalisation. À
son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les
quatre questions dominantes du moment, la direction à donner à notre
diplomatie, l'organisation militaire, le développement des forces
navales et la reconstitution des finances. La déclaration de M.
Dufaure assurait le succès du ministère, et les fonds secrets furent
en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse avait réuni 247 voix
contre 161.
Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le
_Journal des Débats_ et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être
le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas
d'obtenir davantage. Après tout, la manoeuvre de l'opposition avait
été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait
donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère
plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action
du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le
moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y
remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas
longtemps à éluder les débats de doctrine.