VIII

Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au

Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du

cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique,

n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient

voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en

conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est

vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer

sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.

Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part

l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session

présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et

l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs

devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à

tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer,

sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition

de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce

n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort

violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme

les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent;

elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations

personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un

gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette

majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les

grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle

s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir

Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa

politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du

courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se

décider. S'il perdait de cette façon quelques voix, celles qu'il avait

étaient sûres[633].»

[Note 633: Ces idées étaient soutenues entre autres par le _Journal

des Débats_.]

D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le

peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression

d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du

tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la

coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le

ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup

d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un

effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il

faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience.

Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux

exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes,

arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par

entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et

le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à

contre-coeur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs

chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse

et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de

Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie

entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée

parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,

pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu

d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi

est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien,

surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de

guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer

tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité

politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait

s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs

d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse;

ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la

carrière[634].»

[Note 634: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui écrivait

alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des

Deux Mondes_.]

Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux conduites

si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande de fonds

secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient provoquer

une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter

l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la commission, ils

donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le débat et de

formuler à ce propos tout le programme de la politique conservatrice.

L'ancien philosophe, qui avait décidément le goût des rapports

retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout d'abord, il marqua

le mal dont on souffrait et en dénonça la cause. «La stabilité et le

repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de

lendemain bien déterminé pour personne; le présent chancelle toujours,

l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un découragement

permanent pour tous les bons principes, une espérance sans cesse

renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la

société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est

l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de

l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce

qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à

regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est

passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour

les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la

majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu

autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions,

et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi

seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit

indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes

que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont

d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est

en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se

reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait

toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit

être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une

politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du bon

droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans doute,

disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur à la

politique contraire, à la politique égoïste et étroitement nationale;

mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le monde pour une

autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.» À l'intérieur,

le rapport demandait l'exécution des lois protectrices du bon ordre.

Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre, il se

prononçait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il

prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre

législation; «mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrière de nos

lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous

avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de

cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité

réelle et durable.

Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les

journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et

sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle

cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition

tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du

repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort

tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait,

au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la

bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui

s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme

de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de

réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles

que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Débats_ avait beau jeu à

les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un

gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une

discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de

décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers

travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité.

Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion

est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en rester sur la

question des fortifications. Là, par un rapprochement nécessaire, mais

fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues. Aujourd'hui, le

rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend inévitable

vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions vont se

débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il était un

symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche: c'était

l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorité

ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était

visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter

un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit

méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,

on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes

et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient

dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il

chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables

débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de

cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie,

qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une

nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons

croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays,

d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se

contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les

débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le

monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays

aussi.»

Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait

à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé?

En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction,

qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas

suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de

l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient.

Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le 25 février, y arrivèrent-ils

décidés à ne pas lui donner le caractère et les proportions indiquées

par M. Jouffroy. On put même croire un moment que les fonds secrets

seraient votés sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M.

Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à une comédie en

venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le ministère

entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot,

évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne répondrait

pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne désavouant pas M.

Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une attitude fort

différente de celle qu'avait espérée et annoncée le _Journal des

Débats_. «Nous n'accusons personne, disait-il mélancoliquement après

cette première séance. Hélas! le ministère, la Chambre, tous les

partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions

qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du

passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à l'aise[635].»

[Note 635: 20 février 1841.]

M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à

fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif,

il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui

d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la

majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter

ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut

calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique

belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le

«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas

eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois,

un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique

extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette

qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté

qu'à contre-coeur et pour tenir les engagements contractés avant lui.

«Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on

ne revienne plus nous présenter cet épouvantail de la guerre.»

L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est pas, et

même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement

entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la politique

exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans le concert

européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude d'isolement

et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue

subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai reproché, dit-il,

au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être prêté à un

revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la

considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette

situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans le

concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec

qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai...

Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire

aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous

réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh!

mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai

comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers

bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1º la

définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de

soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2º

l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il

insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties

moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était

placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois,

ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se

mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le

propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du

6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes

éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh

bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,

la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire

aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de

la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est trouvé que cet

évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je suis

convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas à

l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui où

j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la

majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.»

La manoeuvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M. Guizot,

deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout d'abord

déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire sur la

question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait pas plus

complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt

l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour

porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M.

Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette

majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez

pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la

discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre la

guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce que

nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante

comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le ministre

indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles, à toutes

les explications qui serviraient cette tactique et aideraient à

diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été

formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir,

au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans,

la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à

l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée

dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai

bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à

l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se

rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui

sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au

sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient

momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la

contrariété de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport

de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la majorité et

voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné

notre conduite; et comme toute majorité a des éléments divers qui ont

leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons

eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas élever des

questions qui ne nous étaient pas impérieusement commandées, de ne pas

entrer dans des débats que l'état actuel des faits, les nécessités de

la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui

n'était pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'était pas

chargé du poids du gouvernement, a pu très-légitimement, et je dirai

plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extérieure et sa

politique intérieure, l'ensemble de ses idées, de ses intentions. Nous

n'aurions pas dû faire cela; puisque nous ne devions pas le faire,

nous ne devions pas le discuter.» Puis il terminait ainsi: «La

majorité tout entière veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car

elle sait que sur toutes les questions qui sont à l'ordre du jour, sur

les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment

résoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle

est du même avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui

arrivait des dissentiments intérieurs, elle serait sincère alors comme

elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons

au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au

centre._)»

On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus

éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la

majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité

d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y

apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs

comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M.

Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport

de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la

révision des lois de septembre et la réforme électorale

s'imposeraient tôt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir,

sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la réalisation. À

son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les

quatre questions dominantes du moment, la direction à donner à notre

diplomatie, l'organisation militaire, le développement des forces

navales et la reconstitution des finances. La déclaration de M.

Dufaure assurait le succès du ministère, et les fonds secrets furent

en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse avait réuni 247 voix

contre 161.

Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le

_Journal des Débats_ et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être

le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas

d'obtenir davantage. Après tout, la manoeuvre de l'opposition avait

été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait

donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère

plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action

du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le

moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y

remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas

longtemps à éluder les débats de doctrine.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 56 / 70 题