VII

M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse,

donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au

sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée.

«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert

européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous

l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec

convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires.

Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos

places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont

désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position

permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise

pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force

en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la

situation actuelle se prolongera[620].» M. Guizot disait encore, le 18

décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous

oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en

France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la

limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le

cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons déclaré

que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions réduire

nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée, de

manière que la disposition des esprits change aussi et se calme[621].»

[Note 620: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de l'appel

des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent quarante

mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que maintenait le

ministère du 29 octobre.]

[Note 621: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 39 et p. 55.]

Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme

étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que

d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les

esprits continuaient à être fort excités contre la France; les

journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée

et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les

gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une

démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi

vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord

«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande

révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils

représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses

armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils

étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées

d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des

journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour

l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés

par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est

un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en

rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la

susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes

qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans

doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si

onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement

qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos

intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y

correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche

n'insistèrent pas, et laissèrent voir, plus ou moins explicitement,

qu'ils s'attendaient à cette réponse[622]. Ils avaient agi pour donner

satisfaction aux populations allemandes, mais sans avoir aucune envie

d'en faire sortir un conflit[623]. Lord Palmerston et le Czar se

plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des cabinets de

Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la France[624].

[Note 622: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M. Guizot à

M. de Barante, décembre 1840. (_Document inédits._)]

[Note 623: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; _Mémoires de M.

de Metternich_, t. VI, p. 507, 508.--HILLEBRAND, _Geschichte

Frankreichs_, t. II, p. 459.]

[Note 624: HILLEBRAND, _Ibid._]

Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1er mars

et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient

l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand

travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment

décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être

tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse,

peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras,

tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci

supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du

Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils

déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit

de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir

un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de

l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot.

M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les

manoeuvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le

succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous

les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui

avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait

les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier

son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et

déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité

historique, stratégique, topographique et financier sur les

fortifications de Paris.

Du moment que le ministre de la veille et celui du jour étaient

d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose faite? Il

s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux suffisait

pour faire voir que, dans tous les partis, les fortifications

rencontraient des adversaires[625]. Ces journaux reflétaient

exactement les dispositions du parlement. Parmi les députés de la

gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers, d'autres, fidèles à

leurs anciennes préventions, voyaient toujours, dans les

fortifications, une menace contre la liberté des émeutes parisiennes.

Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était peut-être plus

générale encore; cette entreprise leur semblait une partie intégrante

de la politique belliqueuse qu'ils entendaient répudier entièrement;

ils craignaient que la guerre, devenue ainsi moins dangereuse, ne

tentât davantage l'opinion[626]. Toute réaction tend naturellement à

s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la réaction pacifique de

1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur de la guerre ne

laissait pas complétement intact le sens du patriotisme. L'appui donné

à la loi par M. Thiers contribuait à la rendre plus suspecte, et telle

était l'animosité de certains députés du centre contre l'ancien

ministre du 1er mars, qu'ils eussent repoussé la loi des

fortifications rien que pour le plaisir de lui infliger un échec

personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante causée aux

financiers par la perspective d'une si énorme dépense. Faut-il enfin

parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui prétendaient que

Paris fortifié serait Paris _bêtifié_[627]?

[Note 625: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les

fortifications, les journaux thiéristes et le _National_; contre, le

_Commerce_ et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le

_Journal des Débats_ soutenait la loi, mais tristement et sans grand

entrain; la _Presse_ la combattait.]

[Note 626: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai, d'un

contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de n'avoir

pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de n'avoir pas

de plume pour faire leur devoir».]

[Note 627: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier

1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit

travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa

lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les

destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer;

elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à

l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les

fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de

Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de

Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement

frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte DE

LAUNAY, _Lettres parisiennes_, t. III, p. 119 à 121.)]

Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances, il eût

fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des

ministres partageaient plus ou moins les répugnances des

conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le

déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de

fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait

plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé

comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en

cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie

essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux

forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même

expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des

motifs[628], et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon,

des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre

Paris par de grandes manoeuvres sans l'entourer de remparts. Presque

seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu

à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une

partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait

échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait

jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de

prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie

liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que

l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses

conversations: il affectait de prendre en main cette politique

pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre

complétement[629]. Si attaqué ou si insuffisamment soutenu qu'il fût

du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un puissant

appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait très-haut

l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se livrant

personnellement à un travail actif de propagande, il invitait à dîner

les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer». Mais

l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant d'influences

contraires? En somme, la situation était très-confuse, très-obscure:

partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle dans toutes

les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce qui

sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme habituel,

assurait que tout irait bien.

[Note 628: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion que

j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier Paris, en

1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le moment de la

reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la question se

présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois et je me

dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la réserve de

cette opinion antérieure que ni le temps ni les circonstances n'ont

affaiblie.»]

[Note 629: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette

intrigue. Cf. entre autres le _Siècle_ du 8 janvier 1841. Le bruit en

arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos,

le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines

intrigues maintenant en oeuvre pour le renverser. De ces intrigues,

Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a

envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on

discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la

possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.»

(_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 365.)]

La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841;

elle devait se prolonger jusqu'au 1er février. L'opinion, fort

attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions

avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs

combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus

retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger

ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la

forme, demandaient seulement la modification du système proposé:

danger d'autant plus grand que les auteurs de cette manoeuvre

semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la

seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout

en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de

démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles

et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande.

Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un

projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits par

elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre

part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se

rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le

premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour

s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se

flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi

écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait

appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui

fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur

put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil

adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de

l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus.

Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les

hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux

qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le

concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet

accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné

de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris

la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le _Journal des

Débats_, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher

d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le

maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du

moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous

voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La

loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la

fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on

pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi

seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus

convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui

créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des

conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que

sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications,

il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une

intervention périlleuse. Cette inaction encourageait les manoeuvres

hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se préparait un

amendement proposant la suppression de l'enceinte continue, et que

l'auteur de cet amendement était le général Schneider, connu pour être

le familier du maréchal et pour avoir été son ministre de la guerre

dans le cabinet du 12 mai.

Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser

clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les

amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les

questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole

dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de

rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications

de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et

belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la

politique du 1er mars a pu faire croire à la France, je n'examine pas

si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but, qu'elle

aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en est

rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à

l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La

mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en

France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à

la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour

l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles

l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle

fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si

M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux

fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances,

de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix,

disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la

France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa

dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances

actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est

une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout

allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet,

quand, tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un mot ce

qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria: «Les

questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et que je

me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends rien. Ce

que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace, de

fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de Paris

vraiment efficace, je le trouverai bon.» (_Sensation prolongée._) Ces

paroles furent aussitôt interprétées, contrairement, sans aucun doute,

aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing donné aux auteurs

d'amendements. Les intrigues en reçurent un encouragement singulier.

«Vous le voyez, disait-on, le ministère ne tient pas plus à l'enceinte

continue qu'aux forts. Il n'est pas en cause dans tout ceci.»

Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire,

comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu

beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions,

les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu

le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout

faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut

pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir

rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale,

dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser

passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement,

lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de

l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous

venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si

j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le

succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des

systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable

et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à

tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en

chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au

maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui

prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés;

mais, malgré tout, merveilleusement intelligent, intéressant et

persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que

l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du

projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il;

si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était

mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté

au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité

pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.»

La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier,

commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois

jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les

orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine,

M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se

distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M.

Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause

elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant

ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit

que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient

cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1er mars.

Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout

en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet

paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que

M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel

avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains

députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient

ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le

duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait

pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger

indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du

projet, mais la considération du gouvernement.

Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le

dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se

décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent la

question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait une animosité

passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir voter

l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au comble.

M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante, mettant

à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal, sommant

les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot avait

retardé le plus possible une intervention qu'il sentait embarrassante

et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle s'imposait, il s'en

tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord, revenant sur les

paroles de son premier discours, il fit cette déclaration: «Je ne suis

pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge compétent,

éclairé, de la question de système; mais il m'est évident que le

système proposé par le projet de loi est le plus efficace de tous. Je

le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a proposé.» Puis,

abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la clarté des

situations encore plus qu'à celle des idées, et à la conséquence dans

la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que la Chambre me

permette, sans que personne s'en offense, de dire, au sujet de ce qui

se passe en ce moment, tout ce que je pense. La situation est trop

grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans sa nudité, sous les

yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en sortir. M. le président

du conseil avait, il y a quelques années, exprimé, sur les moyens de

fortifier Paris, une opinion qui a droit au respect de la Chambre et

de la France, car personne ne peut, sur une pareille question,

présenter ses idées avec autant d'autorité que lui. Qu'a-t-il fait

naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de ses

collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le projet de

loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé le

meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son

ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat

s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en

suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il

n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a

si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas

aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles...

Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du gouvernement reste

entier; c'est toujours le projet du gouvernement; le cabinet le

maintient; M. le président du conseil le maintient lui-même, comme la

pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet. Il vient de le

redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je persiste à dire

que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le projet de loi tout

entier est techniquement la manière la plus efficace, et politiquement

la seule manière efficace de résoudre la grande question sur laquelle

nous délibérons.» Après avoir replacé, avec cette vigueur polie, le

maréchal sur le terrain d'où il avait paru s'éloigner, M. Guizot

s'occupa de la majorité; il sentait bien les difficultés que lui

créaient, de ce côté, les répugnances des pacifiques contre les

fortifications, et les dispositions ombrageuses des anciens 221 à son

égard; procédant avec une adresse pleine de ménagements, évitant toute

apparence de vouloir violenter «la liberté» de cette majorité, il sut

dire tout ce qui pouvait attirer le plus de suffrages au projet, sans

donner aux votes contraires, qu'il prévoyait malgré tout assez

nombreux, le caractère d'une scission politique. C'est dans ces

occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la parole de

l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de souplesse.

Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix

contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237

voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de

membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce

chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les

difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M.

Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux

opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M.

Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel

la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son

ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à

la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours, M.

Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi sauvée.--Oui,

répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez bien avoir tué

le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus à la durée du

ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta donc, avec

une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot de l'adresse

avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras. Dans le

centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler.

Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême

effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès,

lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité

hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette

campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général

Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un

acharnement inaccoutumés au Luxembourg[630]. M. Molé y prononça un

grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait

le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une

«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il

rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit

à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le

maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel,

qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa

de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute

politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés.

«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la

dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la

paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être

altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute

qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement

qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en

terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément

affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,

Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le résultat de

votre délibération. La France aurait perdu tous les avantages de la

loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques politiques

immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques fossés et

quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est impossible.» Le

tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait pas de résister

à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de la commission

fut repoussé par 148 voix contre 91.

[Note 630: Cette discussion dura du 23 mars au 1er avril 1841.]

En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés

contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à

son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que

la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique

et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires

d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait

écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer

au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de

force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui

maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni

inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un

acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de

notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la

fois de la sécurité et de l'influence[631].» Revenant sur ces mêmes

idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous

engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos

entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a

en même temps de grand et de pacifique soit partout compris[632].»

[Note 631: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 30.]

[Note 632: Lettre à M. de Barante (_Documents inédits_).]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 55 / 70 题