La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse
était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait
se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple
lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue.
Le 30 novembre 1840, la frégate _la Belle Poule_, sous les ordres du
prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de
Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le
transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides.
Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres»
avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits
prévoyants s'étaient aussitôt préoccupés de ce que serait le jour de
la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce
cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les
événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et
l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet,
n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas
inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les
souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les
humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe
avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux
de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et
voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils
s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde
nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce
qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée[612]». Le
gouvernement n'était nullement rassuré, et le _Journal des Débats_
avouait ses alarmes[613]. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers
qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque
émeute ou même une révolution[614].
[Note 612: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion de
l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean d'Acre,
j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant lequel
Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre
mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier de
l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même, est-ce que vous
ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant
qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»]
[Note 613: 13, 14 et 15 décembre 1840.]
[Note 614: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840, à M.
Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des
nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes,
et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle
serait l'occasion de quelque grand trouble.» (_Documents inédits._)]
En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni
craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le
plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps
serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se
ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées:
c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un
temple grec fut élevé à Courbevoie, à l'endroit où devait avoir lieu
le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses statues de
plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet de l'arc de
triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour porter le
cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante pieds de
haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize chevaux
devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la vérité, plus
brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle sentait trop le
décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un peu faux ou tout
au moins de factice dans cette cérémonie; pour presque tous ceux qui y
prenaient part, il ne s'agissait guère que d'une grande représentation
politique; nous aurions dit: une comédie, si la mort n'y eût
figuré[615]. Le prince de Joinville avait été mieux inspiré pour tout
ce qu'il avait eu à régler comme chef de l'expédition maritime. Le
voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec le mort pendant une longue
traversée, dans la solitude de l'Océan, les réflexions qu'il avait dû
faire alors sur cette destinée si extraordinaire et si tragique, la
sincérité d'émotion qui est le privilége d'une jeunesse généreuse, lui
avaient donné le sens juste du genre de grandeur qui convenait à de
telles funérailles. Il le prouva dans un incident qui précéda de peu
de jours l'entrée dans Paris. Pour remonter la Seine, on avait préparé
un bateau pompeusement orné; aussitôt qu'il en fut informé, le prince
fit supprimer tous les ornements; son ordre portait: «Le bateau sera
peint en noir; à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le
pont, à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre
rapporté de Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la
croix; le prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi
derrière; les matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière,
annoncera le bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur.
Point d'autre décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait
compris que le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il
avait à son bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu».
Eût-on pu agir de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité
déçue du badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir
marchandé jalousement les honneurs à la dépouille impériale?
[Note 615: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à l'émotion
et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à ce
propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une
grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de
nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le
directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui
ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la
porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris
après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les
statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en
plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image
parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions,
tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter
le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une
nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant
tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.»
(_Mélanges et lettres_, t. 1er, p. 354.)]
Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le
8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15.
Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de
nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense,
telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les
abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le
gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population
n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama
les marins de la _Belle Poule_ qui entouraient le char, la hache
d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire
tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs
costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais
l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal
comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables
pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée
d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas,
dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était
le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque
légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une
cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À
bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris
ne se propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence générale. Ce
fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une manifestation et
que la population s'y était refusée. Vers deux heures, le convoi
arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une marche à la fois
funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait au dehors, le
cercueil, porté sur les épaules des marins et des soldats, fit son
entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la famille royale, les
ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires. «Sire, dit le
prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous présente le
corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France»,
répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand l'épée de
Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de placer
l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général Gourgaud:
«Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur.»
Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures, tout était
terminé, et la foule se dispersait paisiblement.
Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque
surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée.
Le _Journal des Débats_, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus
alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui
avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les
Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le
gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis
avaient mis tout en oeuvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont
échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration
politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont
échoué[616].» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès
auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le
lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses
ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire
remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a
prouvé, par le témoignage d'un million d'hommes réunis entre le palais
des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population de Paris et
de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de toute
tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au
milieu même des circonstances les plus propres à exalter les
sentiments nationaux[617].» Et, deux jours après, il écrivait au baron
Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher
ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont
trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est
pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons.
Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce
pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées
révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient
toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur
résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les
enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides
aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle.
Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi
et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont
échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été
très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui
s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés
générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses.
Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte
et Napoléon aux Invalides[618].» M. Guizot pouvait en effet se
féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de
Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais
qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne
peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt
lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour
des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous,
subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on ne
saurait aujourd'hui le contester: par de telles cérémonies, la
monarchie de Juillet servait, avec une générosité un peu naïve et que
l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui n'était pas la
sienne[619].
[Note 616: 16 et 17 décembre 1840.]
[Note 617: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840. (_Documents
inédits._)]
[Note 618: _Mémoires de M. Guizot._]
[Note 619: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame Émile
de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations échangées
entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre. «Le prince
de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune homme;
l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.--C'est possible, répond son
interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne _se_ serait pas
ramené.»]