IV

La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de

préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la

vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de

curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais

toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au

Palais-Bourbon[589]. Le drame d'ailleurs ne se présentait pas sans

quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop

souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire

artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond

desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou

même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à

ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée

à la tribune était la paix du monde.

[Note 589: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante écrivait de

Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse a excité

ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne parlait pas

d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.» (_Documents

inédits._)]

Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances,

et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la

couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère

applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors,

n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions

du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la

peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points

de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les

partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et

qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement

de façon à former des majorités passagères au service des politiques

et des ministères les plus différents. Les statisticiens

parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés

du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210

partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux,

100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de

M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine

de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient:

mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité.

Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux

pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et

des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus

d'emblée à une forte majorité, ce qui ne s'était pas encore vu depuis

1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la commission

chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept étaient

favorables à la politique du discours royal. Ces votes s'expliquaient

par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221 s'étaient décidés

ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le moment; ensuite

que la fraction du centre gauche qui suivait M. Dufaure et les

flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux conservateurs

pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès paraissaient de

bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici, écrivait-il au roi

des Belges, il y a un revirement admirable dans l'opinion. Les bureaux

d'hier ont été excellents; les discours belliqueux ont été très-mal

accueillis dans tous, et la volonté de la paix y était, au contraire,

très-nettement et très-rondement avouée. Le soir, mon salon ne

désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on m'apporte d'avoir

résisté[590].» Toutefois, on ne pouvait encore considérer la bataille

comme gagnée. Avec une telle Chambre, les surprises, les retours

étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas tout. Comment se

comporterait la discussion? Quelle figure y ferait chaque parti? Dans

quel état en sortirait la politique de la France? La victoire du

ministère serait-elle seulement une victoire numérique et précaire, ou

une victoire morale et définitive?

[Note 590: _Revue rétrospective._]

Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part

non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers

avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne.

Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait

ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un

obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus

grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci,

je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne[591].» Mais,

après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout

entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère et

un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi. Ce n'était

pas faute, cependant, de s'entendre recommander une conduite

absolument différente, par un homme au jugement duquel il paraissait

alors attacher une grande importance: nous voulons parler du duc de

Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet une

impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la

politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant

l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de

n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1er mars. Ne

voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il

se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant

à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à

prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et

trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu

bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il

vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez

avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font

le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la

gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait.

Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de

pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux

conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais

vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne

rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez,

tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes

vous reviennent[592].» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers

paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine

était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion

reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait

celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance.

[Note 591: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 405.]

[Note 592: _Documents inédits._]

Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un

avant-goût des dispositions violentes de la gauche. Ce projet,

nettement pacifique, était l'écho du discours du trône. Peut-être

eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus généreux,

plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il n'était pas

dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des idées

était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut,

faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre,

qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre

premier voeu. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces

conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits

méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis

l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se

lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun

sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots:

_son territoire menacé_, la gauche éclata en cris d'indignation,

feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que

dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces

clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu,

nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà

produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot

sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages

calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité.

V

Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son

caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M.

Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions

occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de

géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration

qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de

voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836,

si féconde pour le pays, employer toute leur force à s'entre-détruire.

L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur talent. M. Guizot,

sans avoir rien perdu de son élévation grave et imposante, s'est

pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse professorales.

Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit, son geste et

toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus souple, plus

chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux qu'autrefois

il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans

l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à

l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu

merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette

mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte;

ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu

dire justement[593], n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il

n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête

renversée, le front pâle, l'oeil en feu, les bras croisés, il reçoit,

comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que

l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien

quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces

outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse.

M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu

complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte

de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante

de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance

encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses

mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte

l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces

morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de

l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est

toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou

échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à

l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère,

dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les élever

jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M. Thiers,

insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et facile avec

ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs, paraît se

mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des épisodes, ne

se permettant et ne permettant aux autres aucune distraction, ordonne

ses discours comme une thèse philosophique, compose par masses,

procède par généralisation, a pour dialectique habituelle d'élever

toutes les questions qu'il traite, et, quand il a des points faibles

dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître derrière quelque

grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois diffus, se plaît aux

diversions, aux longueurs et aux redites, sans cesser néanmoins de

paraître toujours vif et rapide; il entre dans les détails les plus

minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de l'horizon, mêle

tout, anecdotes, exposés techniques, considérations morales, saillies

de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance et d'agrément dans

ces mille détours, ne semblant que suivre ses caprices, n'ayant rien

de l'ordonnance classique du discours, et cependant finissant

toujours, avec une habileté consommée, par amener son auditoire au but

qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir tous les dons extérieurs

de l'orateur idéal: un profil d'une beauté sculpturale, le front haut

et sillonné, le teint pâle, les tempes amaigries, des yeux où brille

un feu contenu mais ardent, la bouche fine, ferme et fière, une voix

sonore, profonde, au besoin tragique[594], une puissance de geste et

de regard capable d'en imposer aux plus violents tumultes, tant de

dignité et de hauteur dans le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas

qu'il est de petite et frêle stature. M. Thiers, au contraire, avec sa

figure de petit bourgeois, ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie

et de malice, n'a rien du masque héroïque de l'orateur: pas de geste,

seulement quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et

clairette, une taille courte et ramassée, avec un dandinement qui

n'est pas fait pour donner plus de majesté à la démarche: et malgré

tout, à la tribune, il produit un tel effet qu'on en vient à douter

lequel est le plus éloquent de lui ou de M. Guizot.

[Note 593: M. Jules SIMON, _Notice_ lue à l'Académie des sciences

morales et politiques.]

[Note 594: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au sortir

d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé: «J'aimerais à

jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand il avait fait

visite pour la première fois à madame de Staël, celle-ci, frappée de

son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis sûre que vous joueriez

très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez un rôle dans

_Andromaque_.»]

Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et

de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement

spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle

des deux champions. On eût dit un choeur farouche, tumultueux, qui

accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs

principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé

à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le

même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet

d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu,

sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui[595].

L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La

plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le

ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux,

fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que

d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez

embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la

violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve,

sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est,

sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la

liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura

encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus

essayer d'étouffer sa voix.

[Note 595: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler le

temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser» la

France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par une

politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national», et où

il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour sa

dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement

est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette

susceptibilité, sécurité et satisfaction.»]

Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les discours de

M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité singulièrement

passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un moment dans le

mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins implacables à

faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une faute dont ils

sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui infliger une

sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns demandaient qu'on le

mît en jugement. Le mot courant était qu'il fallait profiter de la

discussion pour le tuer «moralement», de telle sorte qu'il ne pût

jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand elles ont eu peur,

les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus inoffensives de la

nation deviennent presque féroces. Il y avait un peu de cela dans

l'exaspération dont le ministre du 1er mars était alors l'objet.

Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins

âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations

qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la

façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une

succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies

toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour

les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du

ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même

les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même

s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible

qu'ils provoquaient ainsi en France[596] et hors de France[597]: le

tout pour arriver à bien établir devant l'étranger, qui écoutait et

auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si la France

se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à

l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à

des titres différents, avaient mis la main à ses affaires.

[Note 596: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre

diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux

ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune.

On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français,

les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée

dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en

affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de

réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes.

Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de

toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la

_Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1840.)]

[Note 597: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du

4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de

confidences ont été monstrueuses.» (T. 1er, p. 355.)]

Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante

du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M.

Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la

gauche[598], se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument

belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la

distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre

l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15

juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de

tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette

conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti

cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a

seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne

vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a

eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui

sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la

jusqu'au bout. (_Mouvement._) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas

senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a

éprouvés! (_Bruit._) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les

ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir

éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français

le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la

conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent

inspirer... (_Mouvement._) Je ne puis pas songer à ces jours terribles

sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être

faire couler le sang de dix générations; mais je me disais: Si la

France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement, tout

le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.» La

conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la guerre

immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée au

printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet armement

prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne

s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats,

mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il

comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la

guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre

toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été

quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie

qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En

tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse

à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes

collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder

l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique

avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de

Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec

une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce

petit roi» qui avait eu le coeur assez grand pour vouloir résister à

lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en

opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner

l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo

pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma

faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût

soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements

seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et,

revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas

de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De

là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston,

«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait

et céderait». Il avait voulu lutter contre ce parti pris, donner un

démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et défaillante,

qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus emporté sur

lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait, aux

acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à jamais

du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays ainsi

humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je

m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos

pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a

toujours occupé en Europe!»

[Note 598: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers; cet

appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi: l'amour

pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de m'appeler

révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise éducation qui

ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la mienne.»]

Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de

discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à

laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes.

Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas

empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme,

et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë,

les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la

couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit

assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me

permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29

octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme,

calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il

tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait

que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait

la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait

avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette

déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a

pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez

voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (_Bravo! à gauche.

Agitation au centre._) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous

intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne

résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la

retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en

coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce

qu'il faut lui dire: que s'il veut rester étranger aux grandes

questions, il fait bien de se conduire comme il fait aujourd'hui; s'il

ne veut que sauver _son territoire menacé_, pour parler le langage de

l'Adresse (_Vive adhésion à gauche. Réclamations au centre_), il n'y a

pas de danger peut-être dans la conduite qu'il tient; mais, s'il a la

prétention de se mêler aux grandes questions de l'Europe, il faut, en

se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il y renonce pour

longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses prétentions ou qu'il

réduise ses prétentions, non pas à l'énergie qu'il a, mais à l'énergie

qu'on lui suppose. (_Vive approbation à gauche._)»

L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et

résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné

que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases,

non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les

votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à

négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la

thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du

patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette

dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de

traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une

autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie

fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il,

les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils

sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir

ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement

toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont

imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le

pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui

gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui

l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être

rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance.

Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets.

Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le

plaisir de les répandre.»

M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter aux

attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable M.

Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la

question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a

dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1er mars, la

question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer

cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son

prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer.

«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes

dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la

paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près

infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce

que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce

que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès

la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux

applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne

au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs

fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième

jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des

controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups

décisifs. Il commença par rappeler,--ce que l'on semblait trop

oublier,--qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du

15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens,

survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût

rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves

diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous

avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix;

nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune

concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position

isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.»

Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre

des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se

faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il

pouvait avoir sur l'Égypte. Ne révélant qu'un point des récentes

négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances offraient

au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte héréditaire; et

il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en ressentirait lord

Palmerston[599]: «... Offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le

dire, surtout en considération de la France.» Il concluait ensuite:

«Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée

et sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie

tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du

pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à

Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits

accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui

donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans

l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf cent cinquante

mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au

centre._) Voilà la question réelle, voilà la question pratique. Il

faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la

position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre

administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente

de cette réserve et donne au pacha, sincèrement, sans détour, le

conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question

les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez

prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous

êtes vous-même renfermé, donnerait au pacha le conseil de continuer je

ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais

en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans six

mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas

d'autre question politique que celle-là. Tout le reste est du passé,

un passé qui nous est étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je

crois que ce qui importe au pays, c'est de mettre un terme à une

situation difficile et périlleuse; et on ne peut le faire qu'en

acceptant et les faits accomplis et les réserves qui ont été faites

au profit du pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut

comme un jet franc et vif de lumière sur le problème que venaient

d'obscurcir, pendant plusieurs jours, d'interminables discussions

rétrospectives. La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une

main si ferme à la question «pratique et actuelle», et d'y voir si

clair.

[Note 599: Cf. plus haut, p. 378 et 379.]

L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands

orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M.

Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec

une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers[600],

essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une

telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la

gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre

ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre

l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de

soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été

volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses

anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux

sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre

l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais[601]». M.

Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du

général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon

sens[602]. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer.

L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur légitimiste, de

reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la

monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le

sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et

qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au

gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se

méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce

qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique

sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais

jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus

brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse

opposante, depuis le _Constitutionnel_ jusqu'au _National_, porta aux

nues son discours.

[Note 600: _Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. Ier, p. 359.]

[Note 601: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert; mon

père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en 1815,

j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées; je ne

l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il ajoutait:

«Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»]

[Note 602: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la

guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y

a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit

de chanter la _Marseillaise_ pour renverser les armées de l'Europe.

J'apprécie beaucoup le chant de la _Marseillaise_. (_On rit._) Mais je

crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien

que les combattants chantent la _Marseillaise_, quelques instants

avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le

silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et

non pas de celles qui crient et qui chantent.»]

De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la

majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique

préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété

si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain

sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la

dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion

complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus

fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France

s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en

Orient». La phrase si attaquée sur le _territoire menacé_ était

remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix

armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de

l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté

atteinte[603].» L'opposition songea un moment à voir, dans cette

modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère.

Mais elle ne persista pas dans cette manoeuvre, un peu puérile, et M.

Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins

nettement la pensée de la gauche. Ce fut pour M. Thiers l'occasion

d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans de

campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à

l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était

seulement la répétition parlementaire de l'_ultimatum_ contenu dans la

note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand

même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante,

il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était

résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce

_casus belli_. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot.

Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et

puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui

plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où

elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de

fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant

le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8

octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une

dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8

octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est

accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est

portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire,

surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander

aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce

qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la

satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un

gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de

guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime

très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps

d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après.

(_Bravo! au centre._)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le

vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de

l'Adresse adopté par 247 voix contre 161.

[Note 603: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin s'exprima

ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la commission

n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments français qui

étaient dans nos coeurs, nous avons été amenés à recueillir les

impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et à donner

satisfaction à la Chambre, non en changeant les sentiments, mais en

leur donnant plus de relief et de saillie.»]

M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande

partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait trouvé moyen

d'inquiéter par ses allures belliqueuses et révolutionnaires, sans

cependant en imposer par ce plan de guerre au printemps que la Chambre

n'avait pu entendre exposer sans sourire et dont les journaux

s'étaient gaussés[604]. On l'avait jugé un homme d'État à la fois peu

sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait alors à un ami: «Rien

ne peut vous donner une idée de la démonétisation de M. Thiers.» La

plupart des conservateurs ressentaient, à l'égard du ministre tombé,

un sentiment mêlé d'effroi, d'indignation et de dédain, et leurs

journaux l'exprimaient sans ménagement aucun. Il paraissait très-dur à

M. Thiers d'être frappé par cette presse dont il s'était tant servi

contre les autres. Il en souffrait parfois jusqu'à verser des larmes

de tristesse et de colère[605]. Au cours de la discussion, il s'en

était plaint, à la tribune, avec un accent de douloureuse

amertume[606].

[Note 604: Le _Journal des Débats_ criblait de ses sarcasmes ce fameux

plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et voici ce

mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa politique

secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne considérait pas le

traité de Londres comme une insulte; il l'eût considéré comme une

insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait pas s'opposer à

l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais il voulait le

faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a abandonné la

Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il eût essayé de

la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait ainsi

l'ancien ministre du 1er mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez pas voulu

la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre qu'au mois

d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme d'État qui

a calculé les chances et qui se sent la main assez forte pour diriger

les événements... Puis, quand les événements vous ont déçu, vous

n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de l'opposition une

retraite avantageuse.»]

[Note 605: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_ du 10 décembre

1840.]

[Note 606: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre:

«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un

homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme

si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (_Exclamations

et rires au centre._) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me

diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je

leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête

homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur

moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est

sa seule vengeance.»]

À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus

déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il

avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène

belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis

quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant la paix

de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il pouvait

en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique qui se

vantait d'avoir eu de si mauvais desseins[607]. Les adversaires

anglais du chef du _Foreign Office_ déclaraient que sa politique et

ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers[608].» M.

Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères

mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu

après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers

est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre

révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa

rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son

langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France,

à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse

discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu

raison de rompre avec de pareils brouillons[609].» Enfin, de

Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a

cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le

mal de cette politique, en resserrant les noeuds de toutes les

alliances hostilement défensives[610].»

[Note 607: BULWER, t. II, p. 324.]

[Note 608: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 354 et

355.]

[Note 609: _Documents inédits._]

[Note 610: _Ibid._]

M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute,

la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France

comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il

avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la

majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de

cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant

d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce

côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La

bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune

illusion; cette bataille-là n'est que le commencement d'une longue et

rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre,

le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement flottant,

abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par cette voie

nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorité

vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son absence?

Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé. La

Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation

oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis

quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du

reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le

monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien

possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des

ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à

tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que

cela[611].»

[Note 611: Lettre du 13 décembre 1840. (_Documents inédits._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 53 / 70 题