Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances
d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés
extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans
les Chambres, la grande bataille de l'Adresse[585]. Force lui était de
l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires
actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines
et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses
premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas
été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la
succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et
ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le
crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi
dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le
ministère du 1er mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue en
Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs.
[Note 585: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des
refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures,
et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la
Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui
détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23
novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la
Chambre des députés.]
M. Guizot se sentait prêt à aborder, le coeur haut et confiant, cette
grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats parlementaires,
il les désirait, comme étant le vrai moyen de redresser l'esprit
public, de guérir son malaise et «de relever la bonne politique à son
juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à soulever». Avant même
d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où il allait quitter
Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai confiance dans les
Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments très-critiques, le
sentiment du péril, du devoir et de la responsabilité s'emparer des
Chambres et leur donner un courage, des forces qui, en temps
tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le monde. C'est ce qui
est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille d'une seconde
épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est par les
Chambres, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans
leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le
peut[586].»
[Note 586: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 394, et t. VIII, p. 14.]
À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée
d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance
et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était
terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait
dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la
grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt,
dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût
abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les
premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus
grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à
l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui
paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays.
M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix.
«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en
Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On
verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces
derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la
noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la
dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de
grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains
de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus
propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées
qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après
l'autre, les raisons invoquées par ceux qui voulaient que la France
prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient: il n'a
pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas, pour la
France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif:
l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du
sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont
l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas
trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de
lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre
vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des
preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire
payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit
d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse.
La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non
«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours
de l'affaire,--je prie la Chambre de faire quelque attention à ces
paroles que je prononce après y avoir bien pensé,--on n'a jamais voulu
ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la
transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort,
sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je
le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait
d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver
leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de
guerre[587]?» M. Guizot discute enfin un troisième et dernier motif
invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt de
notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut
pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je
crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de
préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands
moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les
accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin,
la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont
usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle
persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est
la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande
liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de
territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de
grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle
vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à
nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.»
[Note 587: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à
l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une
réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le
pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les
plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative
était l'oeuvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la
politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique
isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement,
particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur
prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier:
«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette
insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la
Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait
au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la
proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être
cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son
cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait
sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»]
L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et
l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme,
n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités
alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être
sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux
l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix,
à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts
respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en
profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de
platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en
parlant, au début de sa harangue, «du maintien de la paix partout,
toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe, de toutes
les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il avait voulu
ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière de la
politique française[588]. Ce fut un prétexte à indignations
tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit,
lisait-on dans le _Constitutionnel_, que M. Guizot ne s'est jamais
élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement
français si bas.» Le _Commerce_ ajoutait: «Nous cherchons en vain dans
notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les
plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne
trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de
bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le _National_
s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous
abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme
la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de
gloire: La paix partout! la paix toujours!»
[Note 588: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur l'interpellation
d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles: «J'ai dit que, s'il
y avait une offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de
la guerre que ferait la France pour une cause juste et légitime, après
s'être emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes, ces
deux paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de
la paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous
les gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
justice et de l'honneur national.»]