L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait
été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le
discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir,
donna à la politique extérieure une orientation nettement
pacifique[544]; à l'intérieur, tout en se prononçant pour «le ferme
maintien des libertés publiques», il annonça la répression des
«passions anarchiques».
[Note 544: «J'ai la dignité de notre patrie à coeur, autant que sa
sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette
politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix
ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances
que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits
extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront
incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue
d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est
nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les
peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour
m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France
et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de
nouveaux sacrifices.»]
Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et
avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux,
presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs
généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes
qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui
recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition».
Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées
contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite.
Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le
gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en
fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa
physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les
promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1er novembre,
avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet,
un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les
esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police
croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de
patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et
d'ouvriers chantant la _Marseillaise_ continuent tous les soirs.»
Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette
agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à
ce propos, de prétendre que le ministère du 1er mars l'entretenait à
dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux
paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas
soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les
agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir
fortement[545].»
[Note 545: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel._]
Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre[546]. Dans
sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4 novembre à
tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en proclamant que
«la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix»,
n'indiquait aucune solution précise aux difficultés pendantes; il se
bornait à marquer, dans les termes les moins provocants possible,
l'attitude d'isolement et d'expectative armée qui était imposée à la
France par les derniers événements[547]. C'est qu'en effet, après les
procédés dont nous avions eu à nous plaindre, il ne paraissait pas
convenir à notre dignité de prendre l'initiative d'un rapprochement et
de solliciter ouvertement des concessions qui pouvaient nous être
refusées. Mais ce que M. Guizot ne voulait pas faire officiellement,
il ne renonçait pas à le tenter par des moyens indirects. Son désir,
sinon son espoir, était que les puissances, par égard pour un
ministère qui se mettait en travers du mouvement belliqueux et
révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par exemple, quelques
concessions satisfaisantes pour l'amour-propre national; il les
accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa place dans le
concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à ce résultat
avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des députés. Quel
succès pour la politique pacifique, si elle pouvait débuter au
parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier coup, des
avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse! Sans doute,
on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou trois semaines.
Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer la main aux
cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas les premiers
intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les moyens de trouver
une majorité et d'apaiser l'opinion?
[Note 546: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent
occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action
diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un
important document dont je dois la communication à M. le duc de
Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au
ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en
1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29
octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet
exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de
ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur
historien.]
[Note 547: _Note du prince Albert de Broglie_ et _Papiers inédits de
M. de Barante_.]
Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt qu'il
avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point de
quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les ministres
anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait d'eux[548].
«Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec insistance à lord
Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit satisfaisant. Si je
n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai pas capable de calmer
les esprits et de prendre en mains le gouvernement[549].» Aussitôt
ministre, tout en évitant les ouvertures officielles, il refit les
mêmes insinuations aux ambassadeurs étrangers, notamment à lord
Granville. En même temps il écrivait, vers le 4 novembre, à M. de
Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres: «Vous recevrez une
circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai essayé de marquer
avec précision l'attitude que le cabinet veut prendre et qu'il
gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut des résultats. On
les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir la paix et pour
trouver aux embarras de la question d'Orient quelque issue; pour
vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait naître. La
difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas diminué... Pour
que le succès vienne à la raison, il faut qu'on m'aide... Je l'ai
souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le sentiment de la
France,--je dis de la France et non pas des brouillons et des
factions,--est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a sacrifié
légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire, son
alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait la
convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique de
la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut prouver
à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on attache à son
alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de prix, assez de
prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue, c'est
le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la
convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné,
au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
rentrer dans l'affaire: la paix pourra être maintenue et l'harmonie
générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre ce but; mais je
ne veux pas me mettre en mouvement sans savoir si le but est possible
à atteindre. Si on vous dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en
tenir rigoureusement aux premières stipulations du traité..., la
situation restera violente et précaire; le cabinet se tiendra
immobile, dans l'isolement et l'attente. Je ne réponds pas de
l'avenir... La politique de transaction est préférable à la politique
d'isolement, s'il y a réellement transaction; mais, si la transaction
n'est de notre part qu'abandon, l'isolement vaut mieux[550].»
[Note 548: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre
1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
[Note 549: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 342.]
[Note 550: Cette lettre importante, qui expose si clairement le
dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les
_Mémoires de M. Guizot_. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de
Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 348.)]
Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être
même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait
connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes[551].
En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi
des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on
sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans
laquelle nous sommes engagés _neck or nothing_! Cette lutte n'est ni
plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que
lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour
la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers
succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi
immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de
Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de
toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera
tout. _The world shall be unkinged_; l'Angleterre ruinée prendra pour
son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent
prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y trompons pas:
le point de départ, c'est le renversement ou la consolidation du
ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion sur ce qui le
remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93 perfectionné;
s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce n'est que par la
paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car vous savez que
ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce ministère, parce
qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne l'apporte pas tout
de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne l'apportera pas du tout,
et alors on croira aussi que la guerre est inévitable, et qu'il faut
l'entamer bien vite pour prendre les devants sur ceux qu'on appellera
tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous donc de conclure un
arrangement que les cinq puissances puissent signer, car alors,
croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour longtemps.» Le Roi ne
faisait pas mystère des «conditions que son cabinet accepterait
immédiatement». C'était la concession à Méhémet-Ali de l'Égypte
héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie en viager. «Si on veut
signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le vite. Dites-moi un mot
approbatif de Londres, et c'est fait[552].»
[Note 551: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 458.]
[Note 552: _Revue rétrospective._]
Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être
entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des
dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions étaient
favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il s'était laissé
engager en signant le traité du 15 juillet, M. de Metternich avait hâte
d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que lui causait la
constitution du nouveau ministère, reconnaissait la nécessité de le
seconder dans ses difficultés intérieures[553], mettait grand soin à se
montrer aimable avec M. de Sainte-Aulaire[554], et renvoyait à Londres
son ambassadeur, le prince Esterhazy, avec mission formelle d'amortir
les conséquences du traité du 15 juillet et de chercher un moyen de
faire rentrer la France dans le concert européen[555]. Mêmes
dispositions à Berlin et mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait
aussitôt, avec M. de Bourqueney, les conversations les plus expansives
sur les moyens de faire cesser l'isolement de la France[556]. Toutefois,
le passé permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces
bonnes dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis
un an, on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes
qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir, pendant
son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de M. de
Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens
confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence de
lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide?
[Note 553: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]
[Note 554: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 555: _Mémoires de M. Guizot._]
[Note 556: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar
avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat
européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des
puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne
pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule
compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui
l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation
avec la France[557]. Toutefois, suivant une remarque que nous avons
déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait
pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en
Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de
discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de
_veto_ à toute pacification décidée par les trois autres puissances,
et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait accepté
l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En ce
moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston
conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se
refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre,
l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous
alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de
bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il
décidera[558].»
[Note 557: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de
l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême
déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.»
(_The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 347.)--Un peu plus
tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à
répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne
intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de
cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son
visage éprouvât une contraction. (_Documents inédits._)]
[Note 558: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de la
même date. (_Documents inédits._)]
En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni
les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une
résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette
dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la
situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion
maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y
décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment
particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord
Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à
accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint
pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la
politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le
ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait
privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable,
l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et
avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait
très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se
présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces
ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car
la France demandait moins encore une concession effective qu'une
satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston
ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution,
bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin
cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le
meilleur moyen de confirmer la prépondérance passagère que sa nation
venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas ainsi à son
renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui était alors
le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui d'être un
pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une ambition un
peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile, lord
Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut.
Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à
argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort;
sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses
avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait
avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec
l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus
personnelles encore que nationales[559].
[Note 559: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de près
tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été
poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir
le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier
la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur
conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du
journal de M. Greville.--_The Greville Memoirs, second part_, vol.
Ier, p. 347, 348.)]
Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en
quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions
revêches[560], et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau
cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble
vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici,
particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir
la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa
prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers.
Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop
fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne
pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance
pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si
nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses
menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait d'ailleurs
déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs intérêts
les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes à Paris
ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous sommes en
train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons bientôt placé
toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce serait, en
vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut qu'un peu
de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis vous
assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix en
tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux
Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles
gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne
cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par
la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en
s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on
appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas
la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos
esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir
d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres
nations, et ils sentent tous ce que le _National_ a dit une fois, que
l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que
le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de
l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de
ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs
précautions[561].» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque
brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord
Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage
politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son
esprit.
[Note 560: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27 octobre
1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
[Note 561: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 306 à 308.]
Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston
témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se
rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long
_memorandum_ contenant la critique amère de la politique
française[562]. Ce document ayant été publié dans les journaux et
ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers
s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une
réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse
note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire
paraître aussitôt dans le _Times_[563]. Lord Palmerston, dans une
controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il
se mit donc à l'oeuvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le fit
avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2
novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement
de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton
de la polémique. Bien plus, dans ce _memorandum_, il semblait revenir
sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration
par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la
déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son
argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au
gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour
maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le
destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a
seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le
gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances
étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent
donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de
l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs
inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce
pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la
déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais
procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau
_memorandum_ dans le _Morning Chronicle_. L'effet fut déplorable en
France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent
pas de jeter ce document à la tête du cabinet. «Vous parlez
timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec
insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite
pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris
et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos
adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres
amis en sont troublés. C'est la première communication que lord
Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de
ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été
publiée dans le _Morning Chronicle_, et avec tant d'empressement?
Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à
Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous
fait[564].»
[Note 562: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce
_memorandum_, cf. plus haut, p. 260.]
[Note 563: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les _Pièces
historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
[Note 564: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
M. Guizot_.--Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir de
conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le
_memorandum_ de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6
novembre 1840. _Revue rétrospective._)]
On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans
une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter
bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il
l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le
ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet,
malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix»,
existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le
changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de
tenter de nouveaux efforts[565]. Lord Clarendon proclamait bien haut
que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de
la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances
signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait
vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance
pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby
n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le
langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres
étaient d'avis de faire quelque chose pour la France. Tel était aussi
le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient la sagesse
de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une solution
acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution.
[Note 565: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis
principalement servi des _Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
342 à 354.]
Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation,
nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était
plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes
ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre:
«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la
Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et
la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet
incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même
soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit
conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera
probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il
repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites,
et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la
faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et
pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe
d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement
ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être
politiquement malhonnête et traître (_dishonest and treacherous_), et
de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines
mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On
dirait Jonathan Wild[566] et son compagnon jouant ensemble à Newgate.»
Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston
le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci
lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à
discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au
gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées»,
s'excusa presque, auprès de M. de Bourqueney, du ton du _memorandum_
du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter aucune de ses
déclarations antérieures sur la déchéance du pacha; seulement, il
s'arrangeait pour que les choses traînassent en longueur, persuadé
que, pendant ce temps, les événements se précipiteraient en Syrie et
viendraient, une fois de plus, placer ses contradicteurs en présence
de faits accomplis.
[Note 566: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans de
Fielding.]
Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient
sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la
France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers
des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection
avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les
montagnes du Liban,--insurrection fomentée par les agents anglais,
armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,--et qu'elle
prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de
l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de
Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique
avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée
d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations,
démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que,
partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais,
elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14
novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la
dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur
armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec
les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de
cet effondrement.
Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord
Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce
dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs
plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le
pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les
cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8
novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich,
déclarant qu'il ne pouvait pas être question maintenant d'une
concession en Syrie[567]. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur
cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue,
perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne
de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question
d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est
hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit
ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche
analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît
lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre
chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les
événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de
commencer à Londres[568].» Le parti de la paix en Angleterre n'était
pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney
sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien
qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une
réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M.
Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce
qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour
faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les
événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si
complétement la position de la question, que les concessions,
considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles.
Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se
pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou
quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu
maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers
nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de
faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de
Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans
lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en
Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les mêmes
idées[569]. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à se
gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses refus.
«J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le 13
novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer que
le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est pas le
traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il donnait à
entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse, que notre
mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas bien,
disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences qui,
selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la non-coopération de
la France à cette pacification.» Bien plus, dans une dépêche du 13
novembre, il déniait formellement à notre gouvernement le droit de
«délibérer sur l'exécution d'un traité auquel il était étranger[570]».
[Note 567: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351.]
[Note 568: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
M. Guizot_.]
[Note 569: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351 à
353.]
[Note 570: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se
plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses
ouvertures[571], M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord
Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur
ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français
attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui
imposeraient[572]. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite
sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait
pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un
indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé
au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant
l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà
cette arrière-pensée avait percé dans le _memorandum_ du 2 novembre,
et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure
qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie[573].
Toutes les fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de Bourqueney
faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis très-haut
et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de juillet n'a
pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau pour cela
et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans la
France[574].» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à établir
que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations pourraient
être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney l'arrêta
net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé pour le
cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.» Et comme
le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé d'affaires,
il faudrait pour cela un nouveau et plus grave traité[575].»
[Note 571: Lettre du 16 novembre 1840. (_Revue rétrospective._)]
[Note 572: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840.
(_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
[Note 573: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par le
roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7 novembre,
au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie que lui
causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute complète de
Méhémet-Ali. (_Documents inédits._)]
[Note 574: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
[Note 575: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840. (_Ibid._)]
Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant de
poser prématurément un _casus belli_ qui eût pu paraître une provocation
peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à tous qu'il
n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même n'avait-il
pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la Syrie; sans doute
il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne restait-il pas, dans
l'avenir, une dernière chance? Cette chance était que les alliés ne
pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver et que l'autorité
du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie. Quand M. Greville
avait déclaré impossible tout arrangement immédiat, M. de Bourqueney
s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait indiqué, sans être
contredit, une base éventuelle de transaction[576]. Or, si faibles
qu'eussent été jusqu'ici les Égyptiens, ne pouvait-on pas espérer qu'ils
résisteraient dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu
s'emparer en 1799? D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait
de plus en plus difficiles les opérations de la flotte. On en était fort
préoccupé à Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de
ses amis avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait
de ces nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et
renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet
ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait disposé,
dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de tout ou
partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le sentiment de
lord Melbourne[577]. Mais ce n'était pas celui de lord Palmerston, qui
déclarait au contraire bien haut que le traité serait exécuté
immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la mer tout
l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il avait
envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens.
[Note 576: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
352.--Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru
toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait
proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure.
«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit
subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles
mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre
les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali,
l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan
et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (_Revue rétrospective._)]
[Note 577: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354.]
L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23
novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé
par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford
s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer
brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2
novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre,
dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre.
Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent
soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en
opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille
boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé
par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à
poudre compléta l'oeuvre de destruction. Avant la fin de la journée,
les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les
Anglais y débarquaient en maîtres. Le pacha comprit que la Syrie était
définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes de l'armée
d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte.
Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de
reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient
le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de
son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on
puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas
rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait
pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre
parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres
péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses
instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la
prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle
est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de
notre armée. Elle est probablement due à lui seul[578].»
[Note 578: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354 à
356.]
Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la
conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de
renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement,
quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait
au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,--ce qui lui
paraissait fort important,--qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce
dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de
nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi
le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est
moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette
prétention, et nous les premiers[579].» Et quelques jours après, il
disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous
déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et
qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»
Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que, même au
milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer cette petite
consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il exposa, dans
les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas autoriser M.
Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait décidé les
alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des Français,
répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement final de la
question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans leur concours;
mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être ainsi[580].»
[Note 579: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]
[Note 580: BULWER, t. II, p. 322 à 324.]
Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus
lui-même,--refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en
pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord
Palmerston,--c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il
y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au
pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions
conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se
soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que,
si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences
et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait
d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités
lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de
suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot,
moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8
octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston,
chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos
conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur
d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle
qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte
anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et
consultée[581]. Le prince de Metternich disait en même temps à notre
ambassadeur: «Assurez M. Guizot que nous agirons pour que tout
s'arrête à la Syrie[582].» Toutefois, nous connaissions trop et la
faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord
Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier
entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de
répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M.
Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son
côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du
nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni
justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement
que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit
d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission
pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son
désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne
pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles
qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte.
Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les
accepter sans retard[583].
[Note 581: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
[Note 582: _Mémoires de M. Guizot._]
[Note 583: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des
premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la
dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé
de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère
pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre
immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son
effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et
surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien
obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et
n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter
par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la
paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait
disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et
l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente,
pénible et, par cela même sujette à bien des accidents. Il régla en
conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver ce qui se
faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à ce sujet,
également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et la paix
du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps, dans cette
politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà indiquée dans
sa première circulaire, et il en marqua ainsi les caractères dans des
lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il n'y a en ce moment
rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et un langage à tenir.
L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on
y est, il faut y vivre avec tranquillité, jusqu'à ce qu'on en puisse
sortir avec profit... Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de
rester étrangers aux affaires générales de l'Europe. Nous croyons
qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon pour tous que nous en
soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y rentrerons. La France est
trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt le vide de son absence.
Nous attendrons qu'on le sente en effet et qu'on nous le dise. J'ai un
dégoût immense de la fanfaronnade; mais la tranquillité de l'attente
et la liberté du choix nous conviennent bien.» Il disait encore: «J'ai
toujours en perspective le rétablissement du concert européen; mais
nous l'attendrons; et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
convenance que nous avons fait nos armements[584].» M. Guizot devait,
pendant près de huit mois, au milieu des difficultés qui naîtront au
dehors ou au dedans, maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté,
l'attitude qu'il définissait ainsi au début.
[Note 584: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de
Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (_Notice_ sur M. de Barante, par
M. GUIZOT, et _Mémoires_ du même.)]