(Octobre 1840-juillet 1841.)
I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier
s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M.
Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il
rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous
les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée.
Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trône. Rétablissement de
l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les
puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer
dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances.
Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le
_memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la
conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent
fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français.
L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord
Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la
France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
d'expectative.--III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours
de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des députés.
Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V.
Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque
de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs.
L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu.
Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI.
Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M.
Guizot.--VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les
fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions
hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la
majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours
équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de
M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général
Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention
décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent
un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII.
Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de
provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité?
Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet
produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M.
Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse
contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées
par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_.
Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi.
Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la
Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint.--X.
Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et
Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par
le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la
convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par
laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au
pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen
et à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement français
obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficultés sur
les clauses de la convention. Rédaction des actes. Hatti-shériff
n'accordant au pacha qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes
préparés à Londres.--XII. La discussion des crédits
supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M.
Guizot refuse de discuter les négociations en cours. Le bilan
financier du ministère du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de
lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire des concessions à
Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot
persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff. Le
gouvernement français est disposé à signer. Difficultés soulevées
par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.
Signature du protocole de clôture et de la convention des
détroits.--XIV. Conclusion.
I
L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du 1er
mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait absolument
à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses; déjà les
journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En même
temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de
trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais
coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_,
prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée
du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de
poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de
police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de
sédition prochaine, des menaces de régicide[531]. L'une des princesses
royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à
craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons
vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].»
[Note 531: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
[Note 532: _Revue rétrospective._]
Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à ses
démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même laissé
voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec M.
Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi à peine les
démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal Soult
aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de revenir à
Paris.
[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.]
La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un
ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit
montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique.
Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment;
car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui écrivait:
«Vous êtes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus
pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié indissolublement au
cabinet en consentant à rester à Londres après le 1er mars 1840, M.
Guizot avait tout de suite posé ses conditions, et il était demeuré,
depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un surveillant un peu
inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans
telle direction, accepter telle mesure. Au début, ses alarmes avaient
porté exclusivement sur la politique intérieure. Dans les questions
étrangères, et spécialement dans l'affaire égyptienne, il avait commencé
par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des
erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moitié de
septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de révolution
qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers était
débordé, entraîné. Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du
gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa
successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il
témoignait chaque fois une inquiétude plus vive, une opposition plus
résolue à la politique qui lui paraissait prévaloir[534]. De Paris, ses
amis le tenaient au courant du désaccord entre les ministres et le Roi,
et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui proposer la
succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir l'occasion
qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il «n'était pas
donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels ne risquaient
pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il
attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la coalition, il
voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de
précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère dont il se
trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas laisser échapper le
grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à la monarchie et au pays
en péril le secours dont ils avaient besoin[535].
[Note 534: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait M.
Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y
résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il
disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi
dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus
grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et
tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de
trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs,
le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce
qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris
la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre
part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir
qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne
voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût
insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai
là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être
ambassadeur.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
[Note 535: _Mémoires de M. Guizot._]
Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un
moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26
à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de
ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la
guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas
trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux
d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les
conditions suivantes: «1º maintien de la note du 8 octobre; 2º liberté
pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3º permission de
parler éventuellement des armements à continuer; 4º promesse d'occuper
Candie si les Russes entraient à Constantinople[536].» Sur les
questions de personnes, tout fut décidé en deux jours: chacun sentait
le péril du moindre retard. M. Guizot prit le ministère des affaires
étrangères; mais il se contenta d'être l'homme considérable, la
personnification politique du cabinet, sans aspirer à en être le chef
nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel
président du conseil pût être parfois incommode, il le savait par
expérience; mais, dans la crise présente, ce grand nom guerrier lui
paraissait utile à la tête d'un ministère pacifique. D'ailleurs, pour
le moment, le maréchal se montrait facile, et témoignait qu'il
comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait à peu près tout
décider à sa guise, lui réclamant seulement le portefeuille des
travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole;
on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire attribuer à ses amis
personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles
de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin
du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appelés aux ministères
de la justice, du commerce et de la marine, représentaient le centre
proprement dit, celui qui avait soutenu M. Molé contre la coalition.
Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa
part dans ce ministère d'union, part, il est vrai, moins considérable
que celle du centre droit. Ces divers personnages étaient des hommes
d'expérience, ayant fait leurs preuves; tous avaient déjà été
ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dépit des rôles divers
joués par eux à l'heure troublée de la coalition, l'ensemble ne
laissait pas que d'être suffisamment homogène: leur accord était
complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de
la passe mauvaise où le ministère précédent l'avait engagée, écarter
le péril de guerre et réprimer l'agitation révolutionnaire, raffermir
la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur
national ni la liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient
alors à le dire les membres et les amis du cabinet, la France se
retrouvait dans la même situation qu'au commencement de 1831, à la
chute du ministère Laffitte; il fallait recommencer Casimir
Périer[538]. On trouvait avantage à abriter, sous ce grand nom, une
politique raisonnable sans doute, utile, nécessaire, mais peu
flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait
pleinement ce programme, ne fit objection à aucun des noms proposés,
et les ordonnances furent signées le 29 octobre.
[Note 536: _Documents inédits._]
[Note 537: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de
plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le
cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral
Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du
Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et
Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient
fait partie de ce dernier cabinet.]
[Note 538: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à
rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait,
dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»]
Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes
les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être
salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de
gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on
tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus,
disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec
l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au
cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des
préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le
souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les
Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la
première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie
et au roi de Prusse[539].
[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de
Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes
constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander
l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en dit M.
Guizot au tome Ier de ses _Mémoires_, p. 77 et suiv.--Quant à M.
Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la première
entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle de
l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et le
roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de:
Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune,
leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de
même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier
de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et
passionnée pour la gloire».]
Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le début, si
implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout d'abord sur la
couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de
l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée par lui en
rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être résolu à
donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui les
remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation dans
les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il
accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et
spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder
rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le
ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi
absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un
symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en
étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot
son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils
sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui
était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine
dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs
sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministère
qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans
le _Courrier de Bordeaux_, prédisait aux conservateurs «qu'en
chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le
principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs,
l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était
personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des
pourparlers ministériels[540].
[Note 540: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840: «Ce
qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi des
années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni
consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce
qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop _compromis_ et
s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à
ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui
de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens
collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il
triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai,
c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà
pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité
de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que
pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose
le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays
expiera longtemps les torts des ambitieux.» (_Documents inédits._)]
D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient le coeur
le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé complétement
sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie conduirait à la
guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur était
pénible, cette déception leur était douloureuse; encore tout agités
des excitations de la veille, ils s'irritaient des échecs des
Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient
humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la promptitude
effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui
avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que l'affaire
devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mêlant un
certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui, disaient-ils avec
amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargés; c'est cent
fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils n'en concluaient pas
sans doute à suivre une autre politique que celle du cabinet; mais,
s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne fût raisonnable,
ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
«la prudence qui vient après le péril est une vertu triste». De ces
sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mêmes,
résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et des autres qui
pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient pas faits pour
faciliter la tâche du gouvernement.
Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés.
On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et
qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité
au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger
une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque
autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui
gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne
à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des
doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans
cette bouteille, on la cassera». C'était également le sentiment des
cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière, écrivait M. de
Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela
n'est pas commode pour diriger des négociations[541].» L'impression
générale de malaise et d'insécurité était telle que la monarchie
elle-même paraissait menacée. Ce n'était pas seulement M. Edgar Quinet
qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: «On croit la
dynastie perdue[542].» M. de Tocqueville écrivait à M. Reeve, le 7
novembre: «La nation est irritée contre le prince qui la gouverne;
elle se croit, à tort ou à raison, profondément humiliée et déchue du
rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout près de ces résolutions
désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple
orgueilleux, inquiet, irritable comme le nôtre. Là est le péril, le
péril unique. Ce n'est pas la guerre qui est à craindre pour le
gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, après,
la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a été aussi grand. Le
radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil national blessé: cela
lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].»
[Note 541: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers
inédits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance inédite de M. de
Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchâtel.]
[Note 542: _Correspondance de Quinet._]
[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._]
En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une
confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais
elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses
forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres,
disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts;
ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de
vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard,
rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il
écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles,
et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter
pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du reste,
tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se
sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique
une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à croire au
succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'État
dont il prétendait recommencer l'oeuvre. Casimir Périer, suivant
l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec doute, presque
tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup», et semblait,
au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées sinistres et
funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une facilité
d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au milieu des
plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas
seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se
croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était
peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement,
autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien
garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il
pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848?