LA PAIX RAFFERMIE.

(Octobre 1840-juillet 1841.)

I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier

s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M.

Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il

rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous

les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée.

Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trône. Rétablissement de

l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les

puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer

dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances.

Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le

_memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la

conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent

fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français.

L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord

Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la

France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et

d'expectative.--III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours

de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des députés.

Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V.

Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont

à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque

de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs.

L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu.

Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI.

Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de

l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M.

Guizot.--VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux

observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les

fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions

hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la

majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours

équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de

M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général

Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention

décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent

un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII.

Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de

provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité?

Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet

produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M.

Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse

contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées

par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_.

Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi.

Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la

Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint.--X.

Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et

Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par

le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la

convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par

laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au

pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen

et à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement français

obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficultés sur

les clauses de la convention. Rédaction des actes. Hatti-shériff

n'accordant au pacha qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes

préparés à Londres.--XII. La discussion des crédits

supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M.

Guizot refuse de discuter les négociations en cours. Le bilan

financier du ministère du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de

lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire des concessions à

Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot

persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff. Le

gouvernement français est disposé à signer. Difficultés soulevées

par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances

allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.

Signature du protocole de clôture et de la convention des

détroits.--XIV. Conclusion.

I

L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du 1er

mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait absolument

à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses; déjà les

journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En même

temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de

trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais

coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_,

prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée

du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de

poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de

police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de

sédition prochaine, des menaces de régicide[531]. L'une des princesses

royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à

craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons

vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].»

[Note 531: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

[Note 532: _Revue rétrospective._]

Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à ses

démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même laissé

voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec M.

Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi à peine les

démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal Soult

aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de revenir à

Paris.

[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.]

La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un

ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit

montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique.

Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment;

car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui écrivait:

«Vous êtes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus

pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié indissolublement au

cabinet en consentant à rester à Londres après le 1er mars 1840, M.

Guizot avait tout de suite posé ses conditions, et il était demeuré,

depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un surveillant un peu

inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans

telle direction, accepter telle mesure. Au début, ses alarmes avaient

porté exclusivement sur la politique intérieure. Dans les questions

étrangères, et spécialement dans l'affaire égyptienne, il avait commencé

par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des

erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moitié de

septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de révolution

qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers était

débordé, entraîné. Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du

gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa

successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il

témoignait chaque fois une inquiétude plus vive, une opposition plus

résolue à la politique qui lui paraissait prévaloir[534]. De Paris, ses

amis le tenaient au courant du désaccord entre les ministres et le Roi,

et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui proposer la

succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir l'occasion

qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il «n'était pas

donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels ne risquaient

pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il

attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la coalition, il

voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de

précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère dont il se

trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas laisser échapper le

grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à la monarchie et au pays

en péril le secours dont ils avaient besoin[535].

[Note 534: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait M.

Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y

résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il

disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi

dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus

grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et

tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de

trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs,

le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce

qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris

la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre

part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir

qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne

voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût

insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai

là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être

ambassadeur.» (_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 535: _Mémoires de M. Guizot._]

Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un

moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26

à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de

ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la

guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas

trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux

d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les

conditions suivantes: «1º maintien de la note du 8 octobre; 2º liberté

pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3º permission de

parler éventuellement des armements à continuer; 4º promesse d'occuper

Candie si les Russes entraient à Constantinople[536].» Sur les

questions de personnes, tout fut décidé en deux jours: chacun sentait

le péril du moindre retard. M. Guizot prit le ministère des affaires

étrangères; mais il se contenta d'être l'homme considérable, la

personnification politique du cabinet, sans aspirer à en être le chef

nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel

président du conseil pût être parfois incommode, il le savait par

expérience; mais, dans la crise présente, ce grand nom guerrier lui

paraissait utile à la tête d'un ministère pacifique. D'ailleurs, pour

le moment, le maréchal se montrait facile, et témoignait qu'il

comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait à peu près tout

décider à sa guise, lui réclamant seulement le portefeuille des

travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole;

on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire attribuer à ses amis

personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles

de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin

du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appelés aux ministères

de la justice, du commerce et de la marine, représentaient le centre

proprement dit, celui qui avait soutenu M. Molé contre la coalition.

Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa

part dans ce ministère d'union, part, il est vrai, moins considérable

que celle du centre droit. Ces divers personnages étaient des hommes

d'expérience, ayant fait leurs preuves; tous avaient déjà été

ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dépit des rôles divers

joués par eux à l'heure troublée de la coalition, l'ensemble ne

laissait pas que d'être suffisamment homogène: leur accord était

complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de

la passe mauvaise où le ministère précédent l'avait engagée, écarter

le péril de guerre et réprimer l'agitation révolutionnaire, raffermir

la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur

national ni la liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient

alors à le dire les membres et les amis du cabinet, la France se

retrouvait dans la même situation qu'au commencement de 1831, à la

chute du ministère Laffitte; il fallait recommencer Casimir

Périer[538]. On trouvait avantage à abriter, sous ce grand nom, une

politique raisonnable sans doute, utile, nécessaire, mais peu

flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait

pleinement ce programme, ne fit objection à aucun des noms proposés,

et les ordonnances furent signées le 29 octobre.

[Note 536: _Documents inédits._]

[Note 537: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de

plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le

cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral

Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du

Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et

Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient

fait partie de ce dernier cabinet.]

[Note 538: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à

rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait,

dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»]

Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes

les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être

salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de

gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on

tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus,

disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec

l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au

cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des

préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le

souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les

Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la

première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie

et au roi de Prusse[539].

[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de

Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes

constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander

l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en dit M.

Guizot au tome Ier de ses _Mémoires_, p. 77 et suiv.--Quant à M.

Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la première

entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle de

l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et le

roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de:

Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune,

leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de

même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier

de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et

passionnée pour la gloire».]

Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le début, si

implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout d'abord sur la

couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de

l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée par lui en

rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être résolu à

donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui les

remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation dans

les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il

accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et

spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder

rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le

ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi

absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un

symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en

étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot

son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils

sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui

était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine

dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs

sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministère

qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans

le _Courrier de Bordeaux_, prédisait aux conservateurs «qu'en

chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le

principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs,

l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était

personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des

pourparlers ministériels[540].

[Note 540: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840: «Ce

qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi des

années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni

consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce

qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop _compromis_ et

s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à

ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui

de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens

collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il

triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai,

c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà

pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité

de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que

pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose

le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays

expiera longtemps les torts des ambitieux.» (_Documents inédits._)]

D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient le coeur

le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé complétement

sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie conduirait à la

guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur était

pénible, cette déception leur était douloureuse; encore tout agités

des excitations de la veille, ils s'irritaient des échecs des

Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient

humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la promptitude

effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui

avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que l'affaire

devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mêlant un

certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui, disaient-ils avec

amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargés; c'est cent

fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils n'en concluaient pas

sans doute à suivre une autre politique que celle du cabinet; mais,

s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne fût raisonnable,

ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce propos M. Guizot,

«la prudence qui vient après le péril est une vertu triste». De ces

sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mêmes,

résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et des autres qui

pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient pas faits pour

faciliter la tâche du gouvernement.

Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés.

On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et

qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité

au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger

une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque

autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui

gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne

à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des

doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans

cette bouteille, on la cassera». C'était également le sentiment des

cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière, écrivait M. de

Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela

n'est pas commode pour diriger des négociations[541].» L'impression

générale de malaise et d'insécurité était telle que la monarchie

elle-même paraissait menacée. Ce n'était pas seulement M. Edgar Quinet

qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: «On croit la

dynastie perdue[542].» M. de Tocqueville écrivait à M. Reeve, le 7

novembre: «La nation est irritée contre le prince qui la gouverne;

elle se croit, à tort ou à raison, profondément humiliée et déchue du

rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout près de ces résolutions

désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple

orgueilleux, inquiet, irritable comme le nôtre. Là est le péril, le

péril unique. Ce n'est pas la guerre qui est à craindre pour le

gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, après,

la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a été aussi grand. Le

radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil national blessé: cela

lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].»

[Note 541: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers

inédits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance inédite de M. de

Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchâtel.]

[Note 542: _Correspondance de Quinet._]

[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._]

En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une

confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais

elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses

forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres,

disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts;

ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les

vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font

avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de

vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard,

rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il

écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles,

et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter

pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du reste,

tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se

sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique

une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à croire au

succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'État

dont il prétendait recommencer l'oeuvre. Casimir Périer, suivant

l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec doute, presque

tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup», et semblait,

au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées sinistres et

funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une facilité

d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au milieu des

plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas

seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se

croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était

peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement,

autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien

garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il

pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848?

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 50 / 70 题