Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie
bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de
la France et de l'Europe semblait imposer, le ministère devait
choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les événements
qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils soulevaient
en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre une heure,
sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait, et il en
éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu
légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous saviez, disait-il
plus tard, de quels sentiments on est animé, quand d'une erreur de
votre esprit peut résulter le malheur du pays!... J'étais plein d'une
anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence pour n'être pas frappé
du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en même temps, il était
troublé du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion.
Après s'être avancé comme il l'avait fait, reculer ou seulement
s'arrêter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre très-inégal
agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilité patriotique, le
sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres
puissances, sans déchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son
insuccès, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il
menait depuis deux mois, le souci de sa popularité et de son renom de
ministre «national», sa dépendance envers la gauche, un certain goût
des aventures et la séduction d'un grand rôle militaire. Il cherchait
d'ailleurs à se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe
redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait
décidés, et qu'elle deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois
nous étions sérieusement menaçants. Quant à l'agitation
révolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle était
inévitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective
suffisait pour nous arrêter, la France serait à la merci de
l'étranger.
Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si
habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil,
plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité
qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus
pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le
général Cubières et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut,
trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un an; le
second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son ambassade à
Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur
l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort animé contre
la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur éloquente[482].
D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans ces conditions,
un accord était difficile. «La confusion règne aux alentours du
cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se
réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne
savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur
rien[483].» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de
gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment
dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles
contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet
sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en
plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière.
Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait,
son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant
une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec
annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés
contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône
et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées
étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans
indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En
somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas
bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni même s'avouer à
lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir, il
inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les
partis, c'était certainement le plus mauvais.
[Note 482: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
[Note 483: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
[Note 484: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit M.
Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M. de
Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement...
Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du
cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort différents,
et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir entre ces
avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie nécessaire,
on évitait de s'expliquer à fond.» (_Notes inédites._)]
Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux
Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à suivre.
Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette heure de
trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne
voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au lendemain
du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait efficacement et que
l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger
et au contraire profitable à la paix, de s'abandonner à sa très-sincère
irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'événement lui
donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre à s'obstiner dans son
erreur; pour s'être trompé une fois, il ne se croyait pas condamné à se
tromper encore; pour avoir contribué à exciter les esprits, il ne se
jugeait pas tenu de les suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au
contraire un devoir de les en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous
l'avons vu très-décidé à ne pas se laisser entraîner à la guerre, et
disposé à surveiller son ministère tout en s'associant à sa politique.
M. de Rémusat, avec sa finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la
pensée royale; le 21 septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre
situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du goût pour son
ministère, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit
de sa quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix
immédiatement menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère...
Il ne prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors
les liens seront brisés en un moment[485].» Ces sentiments de
Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de Metternich
y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête des
ministres français[486]. À Londres, les amis de la paix y trouvaient une
raison de se rassurer[487]. Il n'était pas jusqu'à lord Palmerston qui,
malgré ses préventions, ne fît entrer dans les éléments de sa décision
la confiance en la sagesse royale, sauf à satisfaire sa haine en donnant
à cette confiance une forme méprisante qui pût fournir, en France, une
arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488].
[Note 485: _Documents inédits._]
[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840, adressées au
comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et
441.)]
[Note 487: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux de
conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation, en
vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien
qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait
aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter,
pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (_The
Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)]
[Note 488: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à Londres,
ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu aussitôt
répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que vous; il ne
fera jamais la guerre.» (_Documents inédits._)--Voy. aussi plus haut,
p. 291, l'incident analogue qui s'était produit entre M. Thiers et M.
Bulwer.]
Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa
de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une
rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il
s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre
qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui
déchaînerait, en France, la révolution[489]». «Puisque l'Angleterre et
ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les
hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et
qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il
y ait là pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la
possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin
d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir
leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que
son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait
seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en
Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons
alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses,
nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres
répondirent par l'offre de leur démission. On eût même dit qu'ils
saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se
retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la
responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout
en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique.
Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise
ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations
du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en
quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres,
comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers,
disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de
l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des
esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne
fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide.
Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles
aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura
d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu
calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments
d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés
pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en
cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu
plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er
mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine méfiance
à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné vers une
politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence commençait à
s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaça de découvrir la royauté
en donnant sa démission, il l'en détourna vivement. «Voulez-vous donc
jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une émeute?»
lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de
transaction sur lequel il pût s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils
fussent réellement touchés dans leur sentiment monarchique, soit
qu'ils n'osassent résister à de telles instances, les ministres
retirèrent leur démission[491].
[Note 489: _Documents inédits._]
[Note 490: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot,
le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des
résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»]
[Note 491: _Documents inédits._]
Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les
conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement
dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut
d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.
Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se
faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de
journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de
bouche en bouche[493], et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les
feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Dès le 4 octobre, le
_Constitutionnel_ donnait à entendre que le premier ministre voulait
sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans
la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en
s'aggravant[495]. Il en résultait pour le prince une situation assez
dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec
chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national
froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement
que tous les canons des alliés[496].» Mais si Louis-Philippe se voyait
dénoncé par les journaux aux colères des patriotes, il ne lui
échappait pas que, d'un autre côté, la réaction pacifique était de
jour en jour plus étendue, quoique encore un peu timide et
silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers lui et
attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain exprimait
la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La paix depuis
dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et
son action personnelle doivent servir encore à la maintenir.» Des
hommes politiques, des financiers, des industriels, des généraux même
accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'État de préserver
la France du péril auquel l'exposait la témérité du cabinet. «La
guerre n'est pas populaire», venait lui dire un député, et celui-ci y
mettait même une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe
répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la guerre sera
populaire[497].» C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il fût,
ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la
guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses ministres. Eh
bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'où
la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].»
[Note 492: _Ibid._]
[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24
octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe
fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi
la platitude quotidienne.» (_Correspondance de Quinet._)]
[Note 494: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des
princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers
n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps,
jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec
la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le
système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à
la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de
bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de
l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité
dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme
question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa
popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion
violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (_Revue
rétrospective._)]
[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier français_ du 8
octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand
avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a
pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille
arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de
délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences
contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de
séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six
heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire.
Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des
enfantements qui sont des avortements.»]
[Note 496: _Lutèce_, p. 130.]
[Note 497: Journal écrit par une des princesses royales pour le prince
de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
[Note 498: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger
indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision,
une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait
alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience générale et
du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,
acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la
Syrie à la fortune de la guerre, mais en déclarant à l'Europe que la
France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de
Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de
la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous
laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé
un _casus belli_ pour le cas où notre intervention s'étendrait en
Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique française fut
formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près
les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître,
car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France,
lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la
déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une
atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la
guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent
séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte;
mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence
de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre
part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double
garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se
borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à
Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs
des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en
ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous
regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne
saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le
maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en
Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son
désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en
Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir
l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes
puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale
ambition[500].» Le fond était net: mais la forme était modérée.
Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le _casus belli_
fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où le
conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait et
désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M. Thiers
pour lui faire des déclarations rassurantes sur les conséquences de la
déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent
pas pousser les choses jusqu'au bout.» Rendant compte, le 8 octobre, à
lord Palmerston de sa démarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait:
«La conséquence de cette communication a été plus de modération dans
les termes de la note[501].»
[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840.
(_Lutèce_, p. 128.)]
[Note 500: Le texte entier de cette note est inséré dans les _Pièces
historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers,
malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau.
Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas
laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé
expressément et offensivement, le _casus belli_ était posé sans
équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était,
de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme
l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français
avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne
résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins
considérable des territoires que conserveraient le sultan et le
pacha[502]. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,
l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins
de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait
circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir
se réaliser le _casus belli_ posé, puisque les puissances déclaraient
n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali?
Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre
la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne
serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau.
[Note 502: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10 octobre
1840. (_Documents inédits._)]
En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son
ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures
importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28
octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations
graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos
armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs,
qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au
dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par
ce moyen à la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les
eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de
Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre,
il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du
télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile;
d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux
de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix
du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que
l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La
décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle
avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir
prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de
ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir,
même quand il a raison[504]».
[Note 503: Dans la seconde moitié de septembre, le _Journal des
Débats_ et la _Presse_ avaient souvent réclamé la réunion du
parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la
repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la
première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres:
«Mais les Chambres, c'est la paix!»]
[Note 504: Expressions de M. Guizot.]