XI

Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie

bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de

la France et de l'Europe semblait imposer, le ministère devait

choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les événements

qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils soulevaient

en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre une heure,

sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait, et il en

éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu

légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous saviez, disait-il

plus tard, de quels sentiments on est animé, quand d'une erreur de

votre esprit peut résulter le malheur du pays!... J'étais plein d'une

anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence pour n'être pas frappé

du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en même temps, il était

troublé du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion.

Après s'être avancé comme il l'avait fait, reculer ou seulement

s'arrêter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre très-inégal

agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilité patriotique, le

sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres

puissances, sans déchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son

insuccès, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il

menait depuis deux mois, le souci de sa popularité et de son renom de

ministre «national», sa dépendance envers la gauche, un certain goût

des aventures et la séduction d'un grand rôle militaire. Il cherchait

d'ailleurs à se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe

redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait

décidés, et qu'elle deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois

nous étions sérieusement menaçants. Quant à l'agitation

révolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle était

inévitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective

suffisait pour nous arrêter, la France serait à la merci de

l'étranger.

Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si

habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil,

plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité

qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus

pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le

général Cubières et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut,

trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un an; le

second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son ambassade à

Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur

l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort animé contre

la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur éloquente[482].

D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans ces conditions,

un accord était difficile. «La confusion règne aux alentours du

cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se

réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne

savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur

rien[483].» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de

gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment

dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles

contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet

sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en

plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière.

Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait,

son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant

une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec

annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés

contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône

et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées

étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans

indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En

somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas

bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni même s'avouer à

lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir, il

inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les

partis, c'était certainement le plus mauvais.

[Note 482: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 483: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le

prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]

[Note 484: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit M.

Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M. de

Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement...

Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du

cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort différents,

et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir entre ces

avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie nécessaire,

on évitait de s'expliquer à fond.» (_Notes inédites._)]

Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux

Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à suivre.

Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette heure de

trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne

voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au lendemain

du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait efficacement et que

l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger

et au contraire profitable à la paix, de s'abandonner à sa très-sincère

irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'événement lui

donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre à s'obstiner dans son

erreur; pour s'être trompé une fois, il ne se croyait pas condamné à se

tromper encore; pour avoir contribué à exciter les esprits, il ne se

jugeait pas tenu de les suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au

contraire un devoir de les en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous

l'avons vu très-décidé à ne pas se laisser entraîner à la guerre, et

disposé à surveiller son ministère tout en s'associant à sa politique.

M. de Rémusat, avec sa finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la

pensée royale; le 21 septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre

situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du goût pour son

ministère, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit

de sa quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix

immédiatement menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère...

Il ne prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors

les liens seront brisés en un moment[485].» Ces sentiments de

Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de Metternich

y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête des

ministres français[486]. À Londres, les amis de la paix y trouvaient une

raison de se rassurer[487]. Il n'était pas jusqu'à lord Palmerston qui,

malgré ses préventions, ne fît entrer dans les éléments de sa décision

la confiance en la sagesse royale, sauf à satisfaire sa haine en donnant

à cette confiance une forme méprisante qui pût fournir, en France, une

arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488].

[Note 485: _Documents inédits._]

[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840, adressées au

comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et

441.)]

[Note 487: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du

24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux de

conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation, en

vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien

qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait

aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter,

pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (_The

Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)]

[Note 488: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à Londres,

ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu aussitôt

répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que vous; il ne

fera jamais la guerre.» (_Documents inédits._)--Voy. aussi plus haut,

p. 291, l'incident analogue qui s'était produit entre M. Thiers et M.

Bulwer.]

Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa

de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une

rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il

s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre

qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui

déchaînerait, en France, la révolution[489]». «Puisque l'Angleterre et

ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les

hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et

qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il

y ait là pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la

possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin

d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir

leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que

son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait

seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en

Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons

alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses,

nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres

répondirent par l'offre de leur démission. On eût même dit qu'ils

saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se

retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la

responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout

en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique.

Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise

ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations

du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en

quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres,

comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers,

disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de

l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des

esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne

fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide.

Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles

aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura

d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu

calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments

d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés

pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en

cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu

plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er

mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine méfiance

à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné vers une

politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence commençait à

s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaça de découvrir la royauté

en donnant sa démission, il l'en détourna vivement. «Voulez-vous donc

jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une émeute?»

lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de

transaction sur lequel il pût s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils

fussent réellement touchés dans leur sentiment monarchique, soit

qu'ils n'osassent résister à de telles instances, les ministres

retirèrent leur démission[491].

[Note 489: _Documents inédits._]

[Note 490: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot,

le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des

résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»]

[Note 491: _Documents inédits._]

Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les

conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement

dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut

d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.

Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se

faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de

journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de

bouche en bouche[493], et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les

feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Dès le 4 octobre, le

_Constitutionnel_ donnait à entendre que le premier ministre voulait

sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans

la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en

s'aggravant[495]. Il en résultait pour le prince une situation assez

dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec

chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national

froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement

que tous les canons des alliés[496].» Mais si Louis-Philippe se voyait

dénoncé par les journaux aux colères des patriotes, il ne lui

échappait pas que, d'un autre côté, la réaction pacifique était de

jour en jour plus étendue, quoique encore un peu timide et

silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers lui et

attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain exprimait

la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La paix depuis

dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et

son action personnelle doivent servir encore à la maintenir.» Des

hommes politiques, des financiers, des industriels, des généraux même

accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'État de préserver

la France du péril auquel l'exposait la témérité du cabinet. «La

guerre n'est pas populaire», venait lui dire un député, et celui-ci y

mettait même une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe

répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la guerre sera

populaire[497].» C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il fût,

ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la

guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses ministres. Eh

bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'où

la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].»

[Note 492: _Ibid._]

[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24

octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe

fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi

la platitude quotidienne.» (_Correspondance de Quinet._)]

[Note 494: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des

princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers

n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps,

jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec

la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le

système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à

la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de

bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de

l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité

dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme

question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa

popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion

violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (_Revue

rétrospective._)]

[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier français_ du 8

octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand

avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a

pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille

arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de

délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences

contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de

séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six

heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire.

Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des

enfantements qui sont des avortements.»]

[Note 496: _Lutèce_, p. 130.]

[Note 497: Journal écrit par une des princesses royales pour le prince

de Joinville. (_Revue rétrospective._)]

[Note 498: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger

indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision,

une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait

alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience générale et

du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,

acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la

Syrie à la fortune de la guerre, mais en déclarant à l'Europe que la

France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de

Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de

la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous

laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé

un _casus belli_ pour le cas où notre intervention s'étendrait en

Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique française fut

formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près

les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître,

car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France,

lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la

déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une

atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la

guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent

séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte;

mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence

de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre

part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double

garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se

borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait

consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à

Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs

des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en

ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous

regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne

saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le

maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en

Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son

désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en

Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir

l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes

puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale

ambition[500].» Le fond était net: mais la forme était modérée.

Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le _casus belli_

fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où le

conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait et

désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M. Thiers

pour lui faire des déclarations rassurantes sur les conséquences de la

déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent

pas pousser les choses jusqu'au bout.» Rendant compte, le 8 octobre, à

lord Palmerston de sa démarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait:

«La conséquence de cette communication a été plus de modération dans

les termes de la note[501].»

[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840.

(_Lutèce_, p. 128.)]

[Note 500: Le texte entier de cette note est inséré dans les _Pièces

historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]

[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers,

malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau.

Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas

laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé

expressément et offensivement, le _casus belli_ était posé sans

équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était,

de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme

l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français

avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne

résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins

considérable des territoires que conserveraient le sultan et le

pacha[502]. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,

l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins

de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait

circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir

se réaliser le _casus belli_ posé, puisque les puissances déclaraient

n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali?

Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre

la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne

serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau.

[Note 502: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10 octobre

1840. (_Documents inédits._)]

En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son

ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures

importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28

octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations

graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos

armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs,

qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au

dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par

ce moyen à la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les

eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de

Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre,

il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du

télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile;

d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux

de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix

du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que

l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La

décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle

avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir

prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de

ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir,

même quand il a raison[504]».

[Note 503: Dans la seconde moitié de septembre, le _Journal des

Débats_ et la _Presse_ avaient souvent réclamé la réunion du

parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la

repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la

première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres:

«Mais les Chambres, c'est la paix!»]

[Note 504: Expressions de M. Guizot.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 47 / 70 题