XII

Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la

note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si

modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses leur avait fait

attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même pas que de

se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur faisions un

peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris[505]. Toutefois,

ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre modération

pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà de réduire

Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce marchandage»,

plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État[506]», et

arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement

français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10

octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en

éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le

pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la

nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en

meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la

Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges[507], pour

décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque

chose[508]. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce,

à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander fortement

au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait, «non-seulement de le

rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi l'investiture

héréditaire de ce pachalik[509]». Communication de ces instructions

fut aussitôt donnée au gouvernement français; le cabinet anglais lui

montrait par là le compte qu'il tenait des désirs et aussi des menaces

contenus dans la note du 8 octobre.

[Note 505: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10

octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception

d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement

Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait

changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une

très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient

certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit,

haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus

étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que

lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se

décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en

propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant

avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux

préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet,

comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les

menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers,

malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à

la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne

paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans

une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite

par la France.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 336,

337.)--Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son

journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si

conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris».

(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 419.)]

[Note 506: Expressions de M. Charles Greville.]

[Note 507: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était «fou de

frayeur».]

[Note 508: _The Greville Memoirs_, t. II, p. 336 à 340.]

[Note 509: _Mémoires de M. Guizot._]

Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la

politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se

produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de

l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en

plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la

presse dépassaient toute mesure. Le _Journal des Débats_ n'exagérait

pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux

radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois,

une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou

bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des

exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne

connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à

la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la

France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce

scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare

tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans

mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en

perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en

maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole

les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet

intitulé: _Le pays et le gouvernement_, M. de Lamennais employait

toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de

colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le

prolétaire contre la société, comme si la perspective d'une guerre

étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre

sociale[510]. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans

beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre;

chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait

l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un

rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres

tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi,

pendant que le _National_ se félicitait que la «Révolution eût repris

son énergie», le _Journal des Débats_ s'écriait, épouvanté: «Je ne

sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays[511].»

[Note 510: Cette publication excita la plus vive indignation chez les

gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la date du

13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui aient paru

depuis Babeuf.» (_Documents inédits._)--Nous lisons dans le journal

écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a lâché une

brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente de se

jeter sur tout l'ordre social.» (_Revue rétrospective._)]

[Note 511: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.]

Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et

horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur

ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se

retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois

jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il

pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas

faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces

pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité.

On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le

_Journal des Débats_ sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de

la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la

crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et,

osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient

très-haut qu'elle repoussait la guerre.

Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation

de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer

confiance à la réaction pacifique; celle-ci se faisait contre lui, le

craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en prenait à lui

non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais de tous les

malheurs d'une situation dont il n'était pas seul responsable. D'autre

part, si aventureux que fût le ministre, il ne pouvait être davantage

l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas assez décidé à faire

bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir de la monarchie.

Vainement déployait-il tout son art à caresser les journalistes, les

gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant ses confidences,

les recevant à sa table, il était visible que ce jeu était à bout. Des

grondements menaçants se faisaient entendre dans la presse de gauche,

naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales qui tendaient de

plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre, il y avait

longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1er mars comme un

simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait mieux un

adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère qu'aux

jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition était

satisfaite[512].

[Note 512: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le 14

octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle affreuse

et infâme comédie!»]

Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls

du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses

collègues de s'en aller[513]. Le duc de Broglie, bien placé pour

connaître le fond des coeurs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne

demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la

charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à

d'autres, en gardant la popularité pour lui[514].» Telle avait déjà

été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa

préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre

s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain,

le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite

parût celle, non d'un présomptueux maladroit qui recule, impuissant et

effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais d'un patriote

auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre jusqu'au bout

l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans une guerre

désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais avoir voulu une

guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion d'une pose

flatteuse.

[Note 513: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de

Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me

retirerai de grand coeur pour la rendre moins difficile.» (_Documents

inédits._)]

[Note 514: Lettre du 19 octobre 1840. (_Documents inédits._)]

D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8

octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le

Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que

cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant

encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M.

Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements doivent

être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres cent

cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les demanderons par

anticipation: notre chiffre sera alors de six cent trente-neuf mille

hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale seront organisés sur

le papier. Et si un moment vient où le coeur de la nation n'y tienne

plus, devant un acte intolérable, devant une des cent éventualités de la

question, nous nous adresserons aux Chambres et au Roi, et ils

décideront[515].» Précisant davantage son arrière-pensée, M. Thiers

ajoutait: «La France, une fois son armement complété, fera certainement

la guerre, si la conférence n'accorde pas à Méhémet plus que le

traité[516].» Il ne faisait pas mystère de son dessein aux gouvernements

étrangers, et donnait à entendre à lord Granville que «la guerre était

inévitable, si les quatre puissances, au moment de l'arrangement

définitif entre Méhémet et le sultan, refusaient d'accorder quelque

chose à la France[517].» Louis-Philippe, au contraire, arguant des

dispositions conciliantes manifestées par les alliés, de l'égard qu'ils

avaient au _casus belli_ implicitement posé dans la note du 8 octobre,

et notamment des instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby,

répugnait à de nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double

inconvénient d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et

de paraître provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs

d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le

roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les

puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une menace

contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude froide

et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile que ne

permettait pas aux ministres l'opinion dont ils dépendaient[518]. Il

était donc visible que le Roi et son cabinet obéissaient à des

inspirations absolument opposées et qu'entre eux le désaccord éclaterait

au premier incident.

[Note 515: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 516: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié, en

1841, sur la _Politique extérieure de la France_.]

[Note 517: Dépêche de lord Granville du 15 octobre. (_Correspondence

relative to the affairs of the Levant._)]

[Note 518: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque

chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau

de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise

éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se

serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec

l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en

Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en

guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un

tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement

civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu

altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la

coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de

Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire

n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une

véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main

sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira

cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et

s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (BULWER, t. II, p. 301

à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux

membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1er mars,

si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines plus

tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte Jaubert

s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que nous n'en

voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose. (_On rit._)

Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La flotte, à Toulon,

était plus menaçante pour l'Angleterre que partout ailleurs; car à

Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage... (_Exclamations aux

centres. Agitation prolongée_), ce gage du retour de notre armée

d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de vous récrier.

J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas responsables et de

mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant l'effet fâcheux

produit par cette révélation, un autre ministre du 1er mars, M.

Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la portée. «Oui,

messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une collision, une

autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la flotte était

destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent naturellement

grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le _Constitutionnel_

leur répondit qu'il avait été question «non d'occuper les Baléares,

mais de les protéger contre quelqu'une de ces entreprises de corsaire

dont la marine anglaise était coutumière».]

Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir,

au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une

forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage

de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer

un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté,

personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de

pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient

légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha

pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.--Conspirateur.--Votre

profession?--Exterminateur des tyrans.--Ne vous repentez-vous pas?--Je

ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais

pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable

s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On

aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau

régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et

grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était

affilié aux sociétés communistes[519].

[Note 519: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à

mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.]

Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet

produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette

nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie

a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où

allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun

puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix

ans[520].» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou

aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme

dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution

qui s'avançait, hideuse, menaçante. C'est que le danger avait pris,

pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui touchât

les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait été

jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec

l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses

conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation

s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle

extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut

condamné[521]. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères,

en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions,

des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les

auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M.

de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans

retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs.

[Note 520: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le

prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]

[Note 521: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait

aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19

octobre. (_Mémoires de M. Guizot._)--Voy. aussi une lettre écrite au

même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M.

de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait

hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (_Revue

rétrospective._)--M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans

amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort

susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés

de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se

refroidir.» (_Documents inédits._)]

Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat,

avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde

tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière

de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et

d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout

l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le

répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi

est navré au fond du coeur. La pauvre Reine fait pitié; elle a trouvé

des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette nouvelle

marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais cette

pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant de son

âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans cesse des

larmes au bord de ses paupières, est visible à tous les regards. Elle

n'a plus de sommeil[522]...» Louis-Philippe, cependant, avait trop

conscience de ses devoirs de souverain pour s'abandonner à de stériles

gémissements. Avec son habituel coup d'oeil, il aperçut tout de suite

l'effet produit sur l'opinion, l'impulsion décisive donnée à la

réaction pacifique et conservatrice, et il en conclut que désormais il

ne serait plus livré sans appui aux clameurs de l'opposition, s'il

rompait avec M. Thiers sur la question de guerre. Sans doute, quelques

amis le détournaient encore de se découvrir, de prendre sur lui

l'impopularité d'une semblable rupture; ils l'engageaient à laisser

son ministre aux prises avec des difficultés dont il ne pourrait

sortir, et à s'en rapporter aux Chambres, qui n'y manqueraient pas, du

soin de le jeter bas[523]. Mais cette attente, si elle épargnait des

ennuis au Roi, aggravait les périls du pays; pendant ce délai,

risquaient de se produire au dehors telles complications, au dedans

tels désordres, dont les conséquences pouvaient être graves,

irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la couronne, le cas

d'intervenir, sans préoccupation mesquine et craintive de sa propre

responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi. Il crut que

non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe pacifique

comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté, sans

hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il recevait

des encouragements du côté où sans doute il en attendait le moins: ce

fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver pour lui

dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons plus rien,

et nous empêchons tout[524].» Louis-Philippe ne cacha pas sa

résolution aux chefs du parti conservateur. L'un d'eux, M. Duchâtel,

étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte de sa

visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le Roi;

l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la tenue que

vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses ministres

paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se

détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à la

main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son

espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult,

vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne

peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première

occasion[525].»

[Note 522: Journal écrit pour le prince de Joinville. (_Revue

rétrospective._)]

[Note 523: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers et

déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation»,

croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel»,

et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber;

toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour

l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. _Mémoires de

M. de Metternich_, t. VI, p. 487, 488)]

[Note 524: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 100, et _Notice sur M.

Duchâtel_, par M. VITET.--Ce ministre était probablement M. Cousin.

Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en

aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de

la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait

dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever

mon mémoire sur Olympiodore?»]

[Note 525: _Mémoires de M. Guizot._]

Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient

été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours

du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait

ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort

mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être

révélé par un journal anglais[526], signifiaient à M. Thiers qu'il lui

fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un

langage énergique[527]. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à

laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne

serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil

et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord

avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les

armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent

pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises

jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il

importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour

lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles

penseront, comme moi, que la France, qui n'a pas été la première à

livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à

agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement

menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez, comme moi, que la

France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour

lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en

veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la paix, mais

elle ne l'achèterait pas à un prix indigne d'elle, et votre Roi, qui a

mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils

ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la révolution

française a mis dans ses mains.» Sauf cette dernière invocation à la

révolution, mise là pour satisfaire la gauche, ce langage était mesuré

et digne. Il n'en donnait pas moins à l'opinion comme à notre

diplomatie une orientation belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent

d'un gouvernement qui jugeait le moment venu d'armer sur le pied de

guerre. Le Roi fit aussitôt des objections qui indiquaient une opinion

contraire fort arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa

grosse écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument

différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération,

en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait.

Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le

prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et

affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui

proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et

rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette

offre[528]. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le

maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris.

[Note 526: _Morning Herald_ du 17 octobre 1840.]

[Note 527: _Siècle_ du 21 octobre 1840.]

[Note 528: _Documents inédits._]

Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester

longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de

quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte

administration, a-t-il du moins employé sa merveilleuse intelligence,

son ambition patriotique, à accomplir quelque oeuvre qui honore sa

mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique intérieure,

rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles de bascule

parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour des cendres»;

dans la politique extérieure, la paix mise en péril. Non, sans doute,

qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes de la crise

orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes avaient été

commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises lui-même,

il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de

reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal

fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses

erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de

la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à

l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En

France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie

et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les

passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à

ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps

détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs

semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux

du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté

nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte,

pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre

politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples,

alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les

ayons intimidés, et, pour couronner cette belle oeuvre, le réveil de

l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus.

Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits

jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle

justesse de coup d'oeil, quelle adresse et quelle sûreté de main le

prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les

contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous»,

disait alors l'un des ministres démissionnaires, M. Cousin; et, de

l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal intime, ne

pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse sagacité qui

faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de France, et grâce à

laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses fins[529]». Le Roi

avait pris sa part, d'abord des erreurs diplomatiques, ensuite des

entraînements patriotiques; mais ces fautes, si fâcheuses qu'aient été

leurs conséquences au dedans et au dehors, ne sont-elles pas rachetées

par l'intervention décisive de la dernière heure? Intervention

d'autant plus méritoire que, sur le moment, elle était déplaisante et

même dangereuse pour celui qui l'entreprenait. Louis-Philippe voyait

ce danger personnel: seulement, il voyait aussi le péril du pays, et

il n'hésita pas. Le 22 octobre, après avoir informé M. Dupin de la

crise qui venait d'éclater dans le conseil des ministres, il ajoutait

avec une rare noblesse d'accent et d'idées: «Cela n'est pas encore

publié, mais les journaux vont travestir ces débats et travailler la

crédulité publique sur mon compte de la manière la plus cruelle.

N'importe! j'ai la conscience que je tiens mon serment royal, en me

dévouant pour préserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait

_sans cause et sans but_, par conséquent sans justification aux yeux

de Dieu et des hommes. Je ne fléchirai pas plus devant les clameurs

factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des

assassins[530].» Le Roi courait un risque plus grand encore que celui

d'être mal jugé par l'opinion de son temps, c'était que l'histoire

n'aperçût pas tout le bienfait de son intervention. Après cette

oeuvre, purement négative, qui consistait à empêcher une faute, à

prévenir un péril, rien ne restait debout qui fût comme le monument du

service rendu; les ingrats ou seulement les distraits avaient beau jeu

à dire qu'ils ne voyaient rien. Toutefois, de la part de notre

génération, une telle injustice n'est pas à craindre. Elle a de

douloureux points de comparaison qui lui permettent, hélas! de

mesurer l'étendue et la profondeur du péril dont ses pères ont été

préservés, il y a près d'un demi-siècle. Nous avons pu dire que la

guerre en 1840, dans les conditions où elle se présentait, eût été

1870 et 1871 trente ans plus tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les

événements de cette dernière époque: supposons à la place de Napoléon

III un souverain qui ait, par son intervention personnelle, empêché la

guerre, et faisons le compte du mal qui eût été ainsi épargné à la

patrie. Ce souverain que la France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en

1840.

[Note 529: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 339.]

[Note 530: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 99.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 48 / 70 题