IX

Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait

rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en

Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée

par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte,

un firman de déchéance contre le pacha. Vainement quelques-uns des

ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les avait entraînés en

prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se chargeait à elle seule

d'exécuter la sentence de déposition[418]. En même temps, une escadre

anglaise, renforcée de quelques bâtiments autrichiens, jetait, le 11

septembre, sur la côte de Syrie, tout près de Beyrouth, un corps de

débarquement qui s'y établissait solidement: ce petit corps se

composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs et quatre à cinq

mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et détruisait à

demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée d'Ibrahim,

campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au débarquement et

au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour s'y opposer.

Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de Nézib; elle

serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que cette

armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade que

de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en France,

Ibrahim était dans une position difficile; sans communications

assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées

de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la

partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la

désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en

guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il

ne contrarierait pas ainsi les manoeuvres diplomatiques de son père.

Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que

les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des

alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée,

demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les

Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les

Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le

fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la

fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue.

[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, t. 1er, p. 334, 335.]

Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait de son

désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se trouvait

que cette exécution était déjà, par le fait de lord Palmerston et de

ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si extrêmes que le

gouvernement britannique dut tout de suite ramener les choses un peu

en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance prononcée contre le

pacha parut généralement une mesure violente, passionnée, excessive.

M. de Metternich, entre autres, s'en montait fort mécontent. «Ce n'est

conforme ni à la lettre ni à l'esprit des protocoles du 15 juillet»,

disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en avait tout de suite écrit à

Londres, sur un ton tellement vif que l'ambassadeur anglais à Vienne

s'était demandé avec inquiétude si l'Autriche n'allait pas se séparer

de l'Angleterre dans la question orientale[419]. Là n'était pas,

d'ailleurs, le seul grief du chancelier, qui se montrait de plus en

plus effarouché des procédés de lord Palmerston. «Il a reconnu une

fois le bon droit dans sa carrière de whig, disait-il; mais il prétend

le faire triompher à la manière des joueurs qui veulent faire sauter

la banque[420].» Devant cette désapprobation, le chef du

_Foreign-Office_ jugea prudent d'atténuer, en ce qui concernait la

déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et il chargea le comte

Granville de déclarer au gouvernement français que cette déchéance

n'était pas «un acte définitif et qui devait nécessairement être

exécuté, mais une mesure de coercition destinée à retirer au pacha

tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et

qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il revenait sur ses

premiers refus, un accommodement le maintenant en possession de

l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M. Thiers que, dans

l'esprit de son gouvernement, cette déchéance «n'était qu'une mesure

comminatoire sans conséquence effective et nécessaire[421].»

[Note 419: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; lettre inédite

du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; _Mémoires de M. de

Metternich_, t. VI, p. 417; _The Greville Memoirs, second part_, t.

1er, p. 329.]

[Note 420: Lettre du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,

t. VI, p. 490.)]

[Note 421: _Mémoires de M. Guizot._]

_Napier for ever!_ s'était écrié lord Palmerston à la nouvelle du

bombardement de Beyrouth[422]. Avait-il été un homme d'État perspicace

ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours est-il que, grâce à

sir Charles Napier, l'événement lui donnait raison, justifiant ses

plus hardis pronostics et trompant les prévisions générales[423]. Il

triomphait donc, et n'était pas homme à le faire discrètement: dans

les salons politiques, sa joie et celle de ses amis insultaient à la

déconvenue de lord Russell et des autres opposants. Ceux-ci, sans être

rassurés sur la politique suivie, ne jugeaient plus possible de la

combattre et se sentaient réduits au silence. La partie du public

anglais qui jusqu'alors s'était montrée inquiète des procédés de son

ministre, se prenait à les admirer depuis qu'ils réussissaient, et lui

savait gré de la satisfaction donnée à l'amour-propre national:

changement complet et subit qui se trahit aussitôt dans le langage des

journaux. «_Palmerston has completely gained his point_», disait

mélancoliquement l'un des hommes qui, à Londres, avaient le plus

désiré un rapprochement avec la France[424].

[Note 422: BULWER, t. II, p. 294.]

[Note 423: Les autres signataires du traité du 15 juillet n'étaient

pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir, disait M. de

Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que moi les forces

de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en Syrie était bien

réellement en dehors de mes prévisions.»]

[Note 424: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 330.]

Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte

pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que

Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que

commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son

erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté,

opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à

lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire

que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis

n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres,

et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en

nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident

arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà,

quelques mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie dans la

confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans nous, et

le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se rappelait

qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier ministère: il

s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la main d'une

archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le jeune et

brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il avait

soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne pourrait

avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il n'y eût eu

aucune intervention armée de la France, don Carlos avait été expulsé

de la Péninsule.

Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa

diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet

produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer.

Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc,

n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2

octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du

pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il

règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon

de Beyrouth trouve son écho dans tous les coeurs français. Moi-même,

je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon

âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui,

comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une

foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le

jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se

lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7

octobre: «L'agitation des coeurs s'accroît de moment en moment...

Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre

entonnât la _Marseillaise_. Comme un commissaire de police s'opposa à

cette demande[425], on se mit à chanter sans accompagnement, mais

avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi

accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles...

Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la

permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette

concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus

en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et

les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui

décident du sort des batailles[426].» Tous les observateurs

contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux

appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le

bombardement de Beyrouth[427]». Ils constataient que «l'on parlait de

la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une

lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses».

Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve

belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de

l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils

ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que

partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On

n'entendait que la _Marseillaise_, et les scènes de l'Opéra se

reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux

cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de

Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas

exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la

réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices

citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de

l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce

qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures

prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais

les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre

d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où

l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement

contre la conduite du gouvernement», et où l'on flétrissait «la

politique déshonorante suivie envers la coalition».

[Note 425: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour faire

ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces mots:

«Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la _Marseillaise_, parce que ce

morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix dans le

parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car vous n'êtes

pas non plus marqué sur l'affiche.»]

[Note 426: _Lutèce_, p. 126 à 131.]

[Note 427: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]

À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense

après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un

_casus belli_, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se

trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il

eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement

français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne

touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il

leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des

territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement,

qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les

mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles

aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions

supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos

observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était

pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense

nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle

pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée

l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la

Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de

Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France

d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait

notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus

sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle

avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête

desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années

auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses

protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le

gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et,

au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face

de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui

s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se

débattait, était, pour nos voisins, beaucoup plus intéressante, plus

irritante que ne pouvait être pour nous la question de la Syrie. Aussi

la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle s'était accrue

encore, quand le succès militaire des Français au delà des Pyrénées

était venu démentir les pronostics du cabinet britannique, aussi

complétement que le succès de la flotte anglaise dans le Levant devait

plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de ce désappointement,

beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et dans les comtés, pour

demander qu'on recourût aux armes. M. Canning occupait alors le

pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des timides et n'avait pas

appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée de la guerre. Il

refusa cependant de sortir de la neutralité où il s'était renfermé dès

le premier jour: la réussite d'une entreprise qu'il avait blâmée, dont

il avait mal auguré, lui était, certes, désagréable; néanmoins, il ne

se jugeait pas pour cela tenu de jeter l'Angleterre dans une lutte où

elle eût été seule contre toute l'Europe. Sauf les mauvais procédés

tout gratuits par lesquels lord Palmerston aggrava, en 1840, le

déplaisir de notre isolement, ne semblait-il pas que l'Angleterre

avait eu à subir, en 1823, tout ce que nous subissions dix-sept ans

plus tard? Pourquoi nous montrer plus susceptibles?--Mais que

pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou ces souvenirs historiques

sur des esprits surexcités? Impossible de les faire sortir de cette

idée que la France avait pris fait et cause pour le pacha et qu'elle

se déshonorerait en le laissant dépouiller. Ce n'était pas la moindre

des fautes commises par le gouvernement, d'avoir agi et parlé de telle

sorte que cette impression se fût naturellement produite.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les

effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti

conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15

juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement,

témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres,

d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple;

il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de

répudier publiquement une politique dont l'inspiration lui paraissait

suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas faire la guerre

pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses amis, et il

ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de Broglie:

«Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie viagère est

refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être qu'un

langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut aussi

être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre chose

que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de

très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que

vous voyez[428].» Le monde politique n'était pas le seul où se

manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse.

Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse

baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de

Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du

_Journal des Débats_, c'était «une sorte de panique universelle». Tout

n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se

formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux

réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se

mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel,

l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique

et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le

sévère dégoût d'un Tocqueville[429] ou le sarcasme sceptique d'un

Doudan[430]. Mais, quelles qu'en fussent la cause et la moralité, elle

croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi le pronostic

très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17 août, dans une

lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant que tout le

monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à la paix dès

que tout le monde verra la guerre imminente.»

[Note 428: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 429: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces

événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant

la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut

faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet

homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour

a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du

bien-être et la mollesse du coeur.» (_Nouvelle Correspondance_, p.

187.)]

[Note 430: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque idée

que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez agréable

de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon

bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du

canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires

sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en pensant à ce

que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel,

c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu, qui bout

doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se désheurer. Quand on a

ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas, en même temps, la

fureur de la déclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de

Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très-pardonnable.»

(_Lettres_, t. Ier, p. 358.)]

Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui

qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut.

Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux,

au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en

avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse

faisait campagne avec eux, à l'exception du _Journal des Débats_,

désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix

menacée. Ce n'était pas seulement le _National_ qui disait: «Marchez

sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les

principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à

l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le

symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux

ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt

vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on

dans le _Siècle_ du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa

disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives.

Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la

nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le

canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le

faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le _Courrier

français_, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la

force révolutionnaire». Le _Constitutionnel_, malgré une velléité

passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de

l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre...

Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura

le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment général nous

paraît être que cette limite est atteinte.» Il avertissait M. Thiers

que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses amis. «Le péril de la

honte, concluait-il, est plus menaçant pour les gouvernements que le

péril de la guerre.» Même du côté conservateur, la _Presse_, naguère

si pacifique, se croyait obligée de suivre le mouvement général.

«Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle, nous ont placés

entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le choix ne

saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer

immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un

langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus

d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité

pour exprimer la volonté nationale.

En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait

faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La

situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M.

Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord

Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir[431].» De

Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement:

«Je crois que la guerre n'est pas improbable[432]», et il recevait en

réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de

l'ambassade, au cas de rupture diplomatique[433]. Vu de Vienne, l'état

général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de

Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement

critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la

machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un

mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est

inévitable[434].» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le

journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de

Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste

chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous

ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi,

chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à

nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu

seul peut nous sauver[435]!»

[Note 431: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 432: Dépêche du 5 octobre 1840. (_Correspondence relative to the

affairs of the Levant._)]

[Note 433: BULWER, t. II, p. 298.]

[Note 434: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (_Documents

inédits._)]

[Note 435: _Revue rétrospective._]

X

La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser

glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité

relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce

sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces

n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps

devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions,

se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui

dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre,

plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on

penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on

voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner.

Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et

quelles en étaient les chances.

Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre

maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était

égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le

pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était

possible[436]. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au

jugement d'un jeune marin, qui n'était certes suspect ni de timidité

ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard le

prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à la

France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on n'eût

pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux

supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et

quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans

Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus

décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi

puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront

devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des

débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous

semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le

commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources;

notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au

lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre

personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante

encore[437].»

[Note 436: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune

officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses _Souvenirs_:

«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est

difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès

était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un

commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en

plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la

flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)]

[Note 437: _Note sur l'état des forces navales de la France._ (Mai

1844.)]

Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût

jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi

éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille,

l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte

et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule

puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston

s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la

situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M.

Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de

côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point

et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de

lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité,

elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je

n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la

Prusse et la Russie[438].» Lord Palmerston pouvait parler au nom de

son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré d'être suivi.

D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre presse contre la

politique britannique irritait l'opinion au delà du détroit, et

celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite à prendre

pour elle la querelle de son gouvernement.

[Note 438: BULWER, t. II, p. 291, 292.]

Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la

Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la

haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France[439];

M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces

sentiments[440], était, par modération d'esprit, très-désireux

d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont

on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830.

L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15

juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais

sentiments[441]. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe

et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas

prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire,

sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe

monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre

avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec

joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu

de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la

Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse

chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès de ces

puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de mieux,

il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture». Mais,

au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait pas le

dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que la

situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au

commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours

de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir,

devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il

attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion

«d'étouffer la révolution dans son berceau[442]»?

[Note 439: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à

Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie

pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est

favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la

civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se

fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de

leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance

avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la

passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13

janvier 1841. _Documents inédits._)]

[Note 440: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est pas

aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion

politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de

Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime

avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son

caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M.

Guizot du 13 janvier 1841. _Documents inédits._)]

[Note 441: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août, septembre

et octobre 1840. (_Documents inédits._)]

[Note 442: Dépêche citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.

II, p. 438.]

À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion

dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle

semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche.

C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements:

ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de

nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du

peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la

neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours

d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers

s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après

quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il

considérerait toute attaque de la France contre les possessions

autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même[443].» M. de

Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques

l'extrême importance d'une telle déclaration[444]. Notre gouvernement

ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux

chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre

près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de

dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers

l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté à l'une

de ces deux puissances; à toutes les deux réunies, jamais[445].

Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un changement qui

y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin, était mort le

vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus d'une fois à

notre jeune monarchie des gages de sa modération et même de sa

sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était dans

des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement

enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la

folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout

imprégné[446], aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813

auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle

l'ennemie héréditaire (_Erbfeind_) et la détentrice illégitime d'une

partie de la terre germanique[447]. Par-dessus tout adversaire de la

révolution et même du libéralisme[448], piétiste scrupuleux et

mystique, dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle restauration

archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la terreur et

l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830 l'avait indigné

et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore que prince

royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe étaient

invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras ouverts»,

l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur,

écrivait-il, que j'en pleurerais[449].» Une fois roi, ses sentiments

ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le

baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à

notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni

morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des

Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera

de la même manière[450].» Il célébrait l'anniversaire de la bataille

de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de

l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche

cette inscription: _Post Franco-Gallorum invasionem_. Aussi, M.

Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du

nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est

toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute

question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque

infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père

constituait un tout autre élément dans la politique européenne[451].»

[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à 507.]

[Note 444: _Ibid._, p. 506.]

[Note 445: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797 à

1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais

rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.]

[Note 446: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842, avec

ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale, le

Roi est essentiellement germanique.» (_Les Souvenirs du conseiller de

la reine Victoria_, par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]

[Note 447: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré son

goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un

tableau de l'école française.]

[Note 448: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez ce

prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition

personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la

couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il

expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord,

cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait

prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des

princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe

révolutionnaire, une couronne _dans le genre de la couronne des pavés

de Louis-Philippe_ (ces mots étaient en français dans le texte). C'est

la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait

souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le

saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est

déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la

révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne

pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un

roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction

de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes

royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera

peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai

les sentiments du Roi. (_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_,

par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]

[Note 449: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.

SAINT-RENÉ TAILLANDIER.]

[Note 450: _Souvenirs du conseiller de la reine Victoria._]

[Note 451: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (_Documents

inédits._)]

Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien

qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient,

n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de

guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les

attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers

les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur

quiétude et leur immobilité[452]. Ces plaintes décidèrent l'Autriche

et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en branle la

machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération

germanique[453]. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre

la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au

roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire.

Mais si la question devient _européenne_, au lieu de rester spéciale,

il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un

rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité

prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui

s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez

promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse,

déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être,

le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre

que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la

Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les

possessions italiennes de l'Autriche[454]. En attendant, les divers

États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient

l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos

armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché

de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait

l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents

diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait,

quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers

n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment

d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que

par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous[455].» Les

cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples:

mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu

et mal compris de la France, mais qui devait avoir de trop redoutables

suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter quelque temps, à

en rechercher l'origine, le caractère et le développement. Aussi bien,

les événements actuels projettent-ils sur ce passé une lumière qui

manquait aux contemporains.

[Note 452: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_, et HILLEBRAND,

_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 437.]

[Note 453: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en date

du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à

495.)]

[Note 454: _Ibid._, p. 505 à 507.]

[Note 455: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à

Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (_Documents inédits._)]

La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au

commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des

impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit,

est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace,

profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a

fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu

généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il

ne connaît pas le pardon[456].» C'est ainsi que l'Allemand gardait,

des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la

revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les

années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre

nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir

raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le

Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune

archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à Goettingue, dans

une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait

venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen,

qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords

du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses

compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité

de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.»

[Note 456: RENAN, _Réforme intellectuelle et morale de la France_.]

Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet.

Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a

été longtemps pour nous qu'une grande inconnue[457]. Cela tenait au

caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit

allemand, à notre ignorance de la langue, au défaut de sympathie de

notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel, pour un génie

abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont nous parlons,

il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant librement la pensée

nationale, ni capitale unique où l'on pût observer cette pensée pour

ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs eussions-nous

soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous n'éprouvions

pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et parlions parfois de

le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous en prenions: on eût

dit que nous avions oublié la part de Blücher dans la fatale journée.

Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre histoire, nous nous

étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri pour cette

Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de Staël[458],

nous nous la figurions comme une nation patriarcale, sentimentale,

rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour, inapte aux

réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse et de

violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du monde,

et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de nos

poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des

Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos

philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que

nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des

ministres du 1er mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à répandre

en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine était-il

venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image brillante et

généreuse tracée par madame de Staël[459], et avait-il fait apparaître

à la place une réalité beaucoup moins poétique, une race forte, rude,

aux appétits violents, aux âpres convoitises, «soupirant après des

mets plus solides que le sang et la chair mystiques», impatiente de

jouir, de posséder et de dominer; vainement nous criait-il: «Prenez

garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Français», et

nous faisait-il l'énumération de l'armée terrible, implacable, qui se

lèverait un jour contre nous, rien ne pouvait nous ébranler; nous

restions, malgré tout, «teutomanes[460]».

[Note 457: Voy. une étude intéressante de M. Joseph REINACH, _De

l'influence de l'Allemagne sur la France_, insérée dans la _Revue

politique et littéraire_.]

[Note 458: Voy. son livre _De l'Allemagne_ (1814).]

[Note 459: _L'Allemagne_, par Henri HEINE (1835).]

[Note 460: Sur cette singulière influence du livre de madame de Staël,

voyez un brillant article de M. CARO, _les Deux Allemagnes_, publié

par la _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1872.]

Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la

suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre

parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières

du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion[461]. Il n'en

fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette

gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les

fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se

trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée

d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par

sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait

effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque

jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les

villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis,

insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux

_crescendo_ allait s'exaltant d'heure en heure[462].» De lourdes et

savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès

des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre

l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute

la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions

littéraires de cette époque, des polémiques de Goerres, des poésies de

Koerner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840, tout

est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le

chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand[463]!»

La poésie est médiocre; l'auteur était un inconnu, petit employé dans

je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais la passion

nationale vint donner à ses vers un accent et une portée qu'ils

n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de Nicolas

Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière lui envoya

une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse 1,000 thalers

avec une promesse d'avancement. Plus de soixante compositeurs mirent

en musique cette sorte de _Marseillaise_ germanique, et de la Baltique

aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des voix innombrables chantèrent d'un

ton farouche: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand!»

[Note 461: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des

causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait

été un «teutomane» passionné.]

[Note 462: SAINT-RENÉ TAILLANDIER, _Dix ans de l'histoire

d'Allemagne_, Préface.]

[Note 463: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin

allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux

avides;--Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe

verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.--Ils ne

l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs

s'abreuveront de son vin de feu;--Aussi longtemps que les rocs

s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes

cathédrales se reflèteront dans son miroir.--Ils ne l'auront pas, le

libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront

la cour aux jeunes filles élancées.--Ils ne l'auront pas, le libre

Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient

ensevelis dans ses vagues.»]

Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri

Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens,

M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des

compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit

Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin,

tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les

pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on

aiguisait les sabres,--et Victor Cousin, alors ministre de France,

admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait

avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de

notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de

notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en

s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que

signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en

Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le

ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à

s'expliquer cette colère[464]. Quant au public, il ne s'en apercevait

même pas. Les journaux de Paris, tout absorbés par leurs polémiques

contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques bien

autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque dit

qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les brochures de

combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker eux-mêmes ne

parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la frontière. Ce

fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé par ce grand

bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur un ton de

menace, riposta par ses strophes du _Rhin allemand_, cinglantes comme

une volée de coups de cravache, mais témoignant de plus d'impertinence

railleuse que d'animosité profonde. À la même date, Lamartine

répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée prussien, mais par

une _Marseillaise de la paix_, hymne d'amour et de fraternité

internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur le libre

Rhin» et s'écriait:

Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!

Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils»

un redoublement d'injures contre la France[465].

[Note 464: _Lutèce_, p. 204.]

[Note 465: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux

allemands ont indignement, abominablement traité la _Marseillaise de

la paix_.» (_Correspondance de Quinet._)]

Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent

pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus

menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813,

l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé

un cri de nationalité et d'unité[466]. Alors était apparue, pour la

première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et

absorbant toutes les petites patries particulières, et même

revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle

prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu

de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans

l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc

Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et de la

dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements

allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à

rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins

en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception,

l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les

plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes,

s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur

cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus

autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir

des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur

venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un

vent de tempête révolutionnaire[467]: du reste, malgré ce secours, ils

ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la

nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et,

comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la

pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du

romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres,

occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe

de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale

besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments,

sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de

cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention

de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son _humour_ habituelle,

le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond

sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces

hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur

physionomie; je leur mis la main sur le coeur, et ils commencèrent à

parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans

lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens

du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine,

leurs bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus dans de

grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même ronflaient

de grand coeur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le bâton, je dis

et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de

ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs

coeurs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je n'entendis que

l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le donne à entendre

Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire n'était pas

morte, mais enfin elle sommeillait.

[Note 466: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en

Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian

KLACZKO, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1862 et du 15

janvier 1863.]

[Note 467: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers, a

dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien

plus que dans notre patrie.»]

Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait

être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis

vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le

traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y

penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa,

avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces

grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire

allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de

sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à

les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut

bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que

l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser

apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de

jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde

réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les

derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y

parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique;

mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause

accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art,

manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir

le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à

aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la

bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale[468]. Ce

mouvement ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne sait que

trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le monde.

[Note 468: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire, le

roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour

assister aux manoeuvres de son armée, un discours tout rempli

d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de

1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte

de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le

genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric,

Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était

également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm,

qui devait compléter le système de fortifications élevées, en

exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.]

Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à

notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que

par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en

1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance

française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1er mars, qui

ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre

politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci

ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de

l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien[469]. Dès novembre 1840,

au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que,

dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté

comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à

Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est

parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un

court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années

d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur[470].» Un peu plus

tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait:

«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil

léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand

mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane

que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes

restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, M. Thiers peut

bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui tiendra

compte de ce mérite[471].»

[Note 469: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_.--Cet historien

ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées

françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la

liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces

heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de

révolution.»]

[Note 470: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 447 et 503.]

[Note 471: _Lutèce_, Épître dédicatoire, p. 6.]

En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses

d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire.

Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que

la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les

quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich,

«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela

_de peuple à peuple_[472].» Au cas donc où la France en appellerait

aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette

vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que

notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient

fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de

1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre

d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en

avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de

Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de

bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous

trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y

règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses.

Les souvenirs sont encore tout vifs[473].» Lord Palmerston, dans les

dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui

donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à

méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être suivie,

disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de la

France sont semblables à ceux qui, pendant la République et l'Empire,

forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions; dans ce

cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de prévenir ces

desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils à ceux

qu'elle employa alors pour protéger ses libertés[474].»

[Note 472: Lettre du 8 novembre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,

t. VI, p. 447).]

[Note 473: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que M.

de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de

1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars

1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais

celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des

traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une

façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit

que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il

répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre

éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un

de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de

tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.»

(_Documents inédits._)]

[Note 474: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre

1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]

Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre,

à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante,

terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la

propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous

lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une

Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout

les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces

déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les

«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que

développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les

Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le

tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en

triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande,

que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis

son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de

cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne

pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une

époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de

révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude

de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était

trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout

d'abord son honneur?

Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire

était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle

réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis

l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des changements

s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En France,

aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois à la

violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de

la nation[475].» Le mot était profond et vrai. Les haines, les

convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et d'anarchie,

fermentaient toujours dans certains bas-fonds et menaçaient la

société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant le peuple

entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou au dehors,

une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par contre, il

s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des habitudes

de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa

tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette

gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation

entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine

révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses

menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où

pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho?

Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore

que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas

contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les

autres «écrasés[476]», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un

concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France,

le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le

besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers.

«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des

révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait

contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y

a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À

cet égard, toute illusion serait dangereuse[477].»

[Note 475: Lettre au duc de Broglie. (_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 476: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M.

Guizot, en date du 17 octobre 1840.]

[Note 477: _Documents inédits._]

Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre

révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes. Elle

n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie

d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se

blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant

même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La

France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la

première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner

sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements

successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre

pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient

facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en

_Marseillaise_. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi

étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à

les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement.

Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi

cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide

manoeuvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les

sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En

octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la

population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations

diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation

républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation

belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que

la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des

désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait

déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien

le sentiment du danger[478]. «La guerre est encore le moindre des maux

que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se

passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne

révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit

d'été. Les Français seront dans une mauvaise position, si la majorité

des baïonnettes l'emporte ici[479].» De Londres, M. Guizot ne pouvait

s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du dedans plus

encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit

révolutionnaire exploitant l'entraînement national[480].» Le _Journal

des Débats_ disait: «Le travail des factions pour s'emparer de la

question extérieure et la changer en une question de révolution

intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce

moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur...

L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la

guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but[481].»

[Note 478: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns

veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup

d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du

pouvoir actuel.»]

[Note 479: _Lutèce_, p. 126.]

[Note 480: Lettre du 13 octobre 1840.--Quelques semaines plus tard,

commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot disait:

«Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il

s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste,

dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement

national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je

n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit

révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant

d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation,

c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de

l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de

s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement

national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)]

[Note 481: 6 octobre 1840.]

Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en

tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément

générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples;

elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces

de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette

perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été

1870 et 1871 trente ans plus tôt.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 46 / 70 题