VII

Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le

début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire

prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte

de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre

époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est

d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera

une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une

ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les

situations extraordinaires[371].» Les mesures d'armement se

succédaient, rapides[372]. Aucune considération d'économie, aucun

scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il

n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des

crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel

fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments

d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs;

c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses

permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut

plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications

de Paris.

[Note 371: _Documents inédits._]

[Note 372: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se

demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis

sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les

trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes

pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos

préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons

dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un

soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (_Lettres de

M. Doudan_, t. I, p. 348.)]

On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet

des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de

nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment,

devant cette émotion, qui venait s'ajouter aux objections des

prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre

les travaux alors commencés[373]. Depuis cette époque, il n'avait pas

osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait

fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le

maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes

rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés:

après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des

deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première

nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses

aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de

Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis

approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le

président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de

son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et

un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil

des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu

assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par

les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle

oeuvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il

disait malicieusement à un diplomate étranger[374]. Bien qu'inclinant

personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina

pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des

nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers,

le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement

à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais

bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de

Paris, il faut qu'on crie dans les rues: _À bas Louis-Philippe! Vive

l'enceinte continue!_» Le _Moniteur_ annonça, le 13 septembre, la

décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la

direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux

systèmes, écrivait M. Thiers à M. Guizot. Tous deux sont bons; réunis,

ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon avis, fort

accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris, non pas

avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre sûreté est

là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe impossible.»

[Note 373: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.]

[Note 374: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840,

citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]

M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce

remuement d'hommes et de millions[375]. Ne se rapprochait-il pas ainsi

du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs

de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter

les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne

serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette

tendance à prendre Napoléon pour modèle[376]. Le président du conseil

passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des

ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par

lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux

ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet

de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à

ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait

fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation

dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un

sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans

emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le

conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et,

posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers

ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa

disposition et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas tenu ce

langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût dores et

déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé, l'anxiété

dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il à M. de

Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois que nous

ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette confiance ne

m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je

puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je sais bien que si

la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi qui l'ai donnée à

la France. Une guerre où nous serions seuls contre tout le monde, cela

est effroyable. Mais je sais aussi que, si la France se laisse

offenser, mettre de côté, traiter comme le fut autrefois Louis XV,

elle descend dans l'échelle des nations... Mieux vaut la guerre avec

ses horreurs[377].» Il était toutefois visible que, dans cette sorte

de conflit entre des impressions contraires, c'étaient les

belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À force de

préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer, par y

croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un des

fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec

enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut

l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec

avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On

s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance

de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait

imaginer[378].» Tous les instincts aventureux du président du conseil

(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la

Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de

ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis:

«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare[379].»

[Note 375: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers lui

avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la guerre et

de la dépense.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 376: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers croit

fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les escarmouches

parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu des armes...

Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura tout au moins

la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas beaucoup des

canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se réjouira en

secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à déployer, devant

le monde surpris, ses talents militaires.» (_Lutèce_, p. 100,

101.)--On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la plume

de certains plaisants, le ministère du 1er mars devenait le ministère

de Mars Ier.]

[Note 377: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (_Documents inédits._)]

[Note 378: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, 21 et 23

septembre 1840.]

[Note 379: Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p. 96.]

Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette

guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en Allemagne, comme

il avait fait au lendemain du traité. Aux représentants des petits

États de la Confédération germanique qui s'inquiétaient: «Mais soyez

donc tranquilles, disait-il, nous n'enverrons aucun corps sur le Rhin,

nous n'attaquerons pas l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt:

«Il en est autrement de l'Autriche. Nous connaissons son côté faible:

là, nous l'attaquerons.» Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois

d'août, M. Thiers fit des ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans

notre jeu, tâchant de réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense,

disait-il au représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune

idée de vous étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez

très-bien cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson

disait à l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout

aussi bien vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les

autres ne peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous

seuls pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses

et à ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M.

Thiers, on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une

niaiserie de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.»

Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse

positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais

abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il

lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le

porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de

1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance

éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa

demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut

se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg[380].

Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre

français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi

des ouvertures et parut mieux les accueillir[381].

[Note 380: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres diplomates

étrangers, citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p.

440 à 442.]

[Note 381: _Ibid._, p. 442.]

Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer ignorées de

l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles le fussent,

car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de Vienne. Le Roi

se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique comminatoire.

«Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons _bouquer_.» Il

calculait, en conséquence, son langage aux ambassadeurs. «Comte

Crotti, disait-il un jour, avec une extrême animation, à l'envoyé

sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait sans ma vigilance, sans

ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du maréchal Clausel et à la

révolution partout... Les puissances y perdront leurs dents, car

Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai, certes, tout ce qui dépend

de moi pour que la guerre n'arrive pas; mais je le crois à peine

possible. Alors l'empereur de Russie aura atteint son but. Reste à

savoir s'il tirera de la guerre le parti qu'il en attend. Même s'il

m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et d'un seul coup de pied

(ici le Roi fit du pied le mouvement), il n'aura fait que favoriser

tous les révolutionnaires, ébranler tous les trônes.» Et un autre

jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant aux poltrons qui se

cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la cour de Vienne),

nous saurons bien les atteindre[382].» Vers la fin d'août, il

renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur d'Autriche

dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui dit-il, se

trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience illimitée;

cette patience trouvera son terme en même temps que celle de la

nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la

première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me

ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce

que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi

seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur,

j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement

révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens

en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout

accompagné de menaces dédaigneuses, de traits acérés contre M. de

Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la pièce

voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui s'y

trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant du

cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi, elle

répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en ce qui

touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que le Roi

et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M.

Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je

fais ce que je peux pour le calmer[383].» Cette scène eut un tel

retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins

exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son

patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage

plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout

haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la

guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait

ardemment[384].» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux

émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime

mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que

dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!»

[Note 382: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre 1840.

(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 444.)]

[Note 383: _Journal de M. de Viel-Castel_, correspondance du feu duc

de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (_Documents

inédits._)]

[Note 384: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par

HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]

Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être

l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et

de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une

guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu

voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles

anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes

invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le

_Constitutionnel_, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle

l'est de peuple à peuple[385].» La presse semblait comme une seconde

puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance

exécutive, parlant plus haut et frappant plus fort. Le conflit

diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès le 2

août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique de M.

Thiers, exprimait le voeu que «l'action de la presse se régularisât un

peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre nous toute

l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à ce point

qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une alliance

solide sur la généralité même des choses[386].» Le 8 août, M. Duchâtel

écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas aux

hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas

provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous montrant

dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher contre nous

par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons pas celui

des autres[387].» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de

Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si

universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil

français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux

sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait

encore le 1er septembre: «Je suis confondu et affligé des

fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait

lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà

périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans

intimider[388].»

[Note 385: 19 août 1840.]

[Note 386: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]

[Note 387: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 388: _Documents inédits._]

M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences.

«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M.

de Barante, le 23 août[389]. Mais il avait plus de peine qu'un autre à

se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il

souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux

journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés

s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles

officieuses, celles où les cabinets étrangers pouvaient se croire

autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles dont les

rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences et les

inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart, des

feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude de

traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer

l'Europe. «Il faut convenir, disait le _Journal des Débats_, que le

langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous

représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de

brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des

airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition

des ministres du Ier mars de traîner à leur suite les organes d'un

parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La

gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la

dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a

parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution

universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion

plus modérées[390].» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait

alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique

belliqueuse[391], écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont:

«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de

matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et

préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire,

assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais

une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne

saurions en commencer une avec plus de chances contre nous[392].»

[Note 389: _Ibid._]

[Note 390: 30 septembre 1840.]

[Note 391: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages

réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec

une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous

savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las

de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (_Nouvelle

correspondance de M. de Tocqueville_, p. 180.)]

[Note 392: _Ibid._]

Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que

celui de la presse ministérielle. Le _National_ évoquait 1792, et

levait ouvertement le drapeau de la guerre de propagande et de

l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la coalition

sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu d'Allemagne, de

Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui garantissaient à la

France le concours des peuples contre les rois de l'Europe. En même

temps, il travaillait à tourner contre la monarchie de Juillet, autant

que contre l'étranger, l'irritation du sentiment national: «Vous avez

pris, disait-il au gouvernement, la couardise pour de l'habileté. Vous

vous félicitiez de la paix acquise au prix de vos bassesses.

Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies. Vous êtes

traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous rejette,

vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible pour

Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si M.

Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose

qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds

publics[393], il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de

les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il

la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers

contre la couronne, le _National_ n'était pas disposé à le ménager; il

l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de

dictature», dont «la fatuité impertinente était pire peut-être qu'une

audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait: «Pourquoi donc

êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions la honte et la

paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la paix est de

plus en plus compromise.»

[Note 393: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une extrême

violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de Bourse

avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la _Presse_ entre

autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son beau-père, M.

Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la connaissance

anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes considérables.

L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux durent publier

un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre pour déclarer

que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne s'était livré

à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil cas, les

démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique devait,

plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés (séance

du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M.

Thiers.--Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7

octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une

calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une

seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa

familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M.

Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa

bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le

dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi

entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche

avec des chiens, se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.)]

Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte

haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet,

publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de

passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des

traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du

reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce

serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française,

disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant

presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers

le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de

Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide

de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle

allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps

blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous

voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire

bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit

public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale,

palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec

le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les

vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M.

Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il

ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons

reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur

le coeur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il le

faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos

pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du

pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la

guerre. Sauvez la France!»

Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des armements,

jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que la France fût

à la veille d'événements redoutables. Par moments même, dans tel

département, la nouvelle se répandait que la guerre venait d'être

déclarée, et il fallait que le préfet la démentît officiellement. Ce

n'était partout que clameurs contre l'Anglais, chants de la

_Marseillaise_. On intercalait dans les pièces de théâtre des phrases

belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies[394]. Cette effervescence

pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la résistance

victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à notre

politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour notre

amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que ferait-on de

cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la satisfaire?

D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les esprits. Le

parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par toute la

France, sa campagne de banquets réformistes et socialistes[395]. Les

deux agitations révolutionnaire et belliqueuse se mariaient pour ainsi

dire. Au retour tumultueux du banquet de Châtillon, dans la soirée du 31

août, on cria: _Mort aux Anglais!_ et la police craignit un moment une

attaque contre l'ambassade d'Angleterre[396]. Vainement les journaux

ministériels, le _Siècle_ et le _Courrier_, représentaient-ils que cette

agitation des partis extrêmes était peu opportune à l'heure où il

convenait de réunir toutes les opinions contre l'étranger: le _National_

répondait «que si le ministère était de bonne foi dans ses

manifestations patriotiques, il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de

l'esprit révolutionnaire, parce qu'il y trouverait un point d'appui; que

si, au contraire, il jouait la comédie, ou si seulement il était faible

et incertain, les amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce

qui tendait à le surveiller et à le stimuler.»

[Note 394: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour: «Les

Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent pas

les conséquences.»]

[Note 395: Cf. plus haut, p. 181 et suiv.]

[Note 396: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 97,

98.]

À cette même époque, comme pour montrer que tout était ébranlé et

troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de grèves comme on

n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs donnèrent le

signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une augmentation

des salaires ou tout au moins une diminution des heures de travail.

Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la coalition

constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque tolérance,

fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes, en

autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par ces

ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves s'étendirent;

on établit, pour les soutenir, des caisses de secours; une véritable

pression, des violences même furent exercées sur les ouvriers qui

répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne pouvant plus

longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre les réunions

et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la presse radicale

prit en main la cause des grévistes, attribuant tous les conflits qui

se produisaient «à la mauvaise organisation du travail, aux

préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité pour les

faibles». «Notre parti, disait le _National_ du 30 août, sympathise

avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il faut que les

conditions du travail soient changées; il faut que le crédit se

réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social tout

entier.» Le _National_ eût été sans doute fort gêné d'indiquer quelle

serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en concluant à

une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné les tailleurs

de pierre, les maçons, les charpentiers, les mécaniciens, les

charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les bonnetiers, les

cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des désordres qui se

produisirent, le 31 août au soir, au retour du banquet de Châtillon,

furent une excitation nouvelle pour les ouvriers, dont l'attitude

devint de plus en plus menaçante. On les vit, le lendemain et les

jours suivants, se réunir en grand nombre, dès le matin, aux diverses

barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin, à Ménilmontant, à

Saint-Mandé. Après avoir entendu les discours enflammés des meneurs

auxquels tâchaient de se mêler les chefs des sociétés secrètes, des

bandes se formaient, qui parcouraient la ville, forçant les ouvriers

qui travaillaient encore à faire grève. Le 3 septembre, plusieurs

sergents de ville qui cherchaient à empêcher une violence de ce genre

dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent frappés mortellement à

coups de poignard. Des rassemblements obstruaient la circulation sur

certains points des boulevards ou des quais. Les choses tournaient de

plus en plus à l'émeute; Paris prenait une physionomie inquiétante;

les travaux se trouvaient presque partout interrompus, et la Bourse

baissait d'un franc en un seul jour. Le gouvernement comprit qu'il

n'était que temps de faire preuve d'énergie. Le préfet de police fit

afficher la loi sur les attroupements et y joignit un «avis aux

ouvriers», promettant protection à ceux qui voulaient travailler et

adressant des avertissements sévères aux perturbateurs et aux

embaucheurs. Les troupes furent mises sur pied pour agir de concert

avec la garde municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing,

dispersèrent les rassemblements, tandis que la police opérait de

nombreuses arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la

cruauté, et accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour

distraire le public des embarras et des humiliations de sa politique

extérieure.

Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible

que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée,

allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin,

les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs

ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux

sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser.

Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du

faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur

trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements

se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau.

Mais le gouvernement est sur ses gardes; il a réuni dans Paris des

forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan tracé par

le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les points menacés;

le rappel est battu dans tous les quartiers, pour faire prendre les

armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de force décourage

les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs capables de les

mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son germe. Les jours

suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte serait impossible, se

tiennent cois. C'est ensuite affaire aux tribunaux de juger les

nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent plusieurs à des peines

légères, ce qui fournit occasion à la presse radicale d'attaquer les

juges, comme naguère elle a attaqué la police. En même temps, cette

presse, tirant argument de ce que les grévistes se sont heurtés à la

résistance du gouvernement, répète, avec plus de force, que la

révolution politique est le préliminaire indispensable de la

révolution sociale[397]. Toutefois, si l'ordre matériel se trouvait

rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup

d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que

jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis

Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur

l'_Organisation du travail_, qu'il adressa tout spécialement aux

grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire

de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en

reparler plus tard.

[Note 397: Article du _National_ du 11 septembre 1840.]

La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre

étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre

à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude

générale suspend toute entreprise, disait le _National_; les travaux

de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même

époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour

le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène:

«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les

fonds descendent avec une effrayante rapidité[398].» Le _Journal des

Débats_ en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre tout de

suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce qu'il y

aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de

l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne

nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits

s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier

péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même,

dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France,

disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement;

elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci

pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est

proposé[399].»

[Note 398: _Revue rétrospective._]

[Note 399: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 419.]

Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être

conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les

eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de

chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à

la flotte anglaise qui manoeuvrait à coté d'elle[400]. Déjà, à

l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement

discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité

jalouse[401]. Les relations s'étaient tendues encore, depuis que les

politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos marins,

loin de redouter une rupture, la désiraient et l'espéraient[402]. Dans

de telles conditions, le seul voisinage de ces deux formidables

escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une contestation entre

deux navires, une simple querelle de matelots pouvait être l'étincelle

qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers avouait n'être pas, sous ce

rapport, sans inquiétude, et se faisait honneur d'avoir «donné des

ordres pour rendre nos marins circonspects». Bien plus, il avait

rappelé l'amiral Lalande et l'avait remplacé par l'amiral Hugon, fort

énergique également, mais moins téméraire. Toutefois, chacun avait le

sentiment que, contre un danger de ce genre, les plus soigneuses

précautions étaient d'une bien incertaine efficacité, et, comme le

disait M. Guizot, dans une phrase qui fut alors très-répétée:

«L'Europe était à la merci des incidents et des subalternes.»

[Note 400: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette escadre

avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre

escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux

qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein

parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur

étions très-supérieurs dans la manoeuvre. Deux ou trois fois par

semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos

équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise

restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait

rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était

un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers

anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur,

bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux

barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident,

dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour

nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la

France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une

satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (_L'Escadre de

la Méditerranée._)]

[Note 401: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les

deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à

l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (_Ibid._)]

[Note 402: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans, la

paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de

longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos voeux,

l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un

moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses

voeux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa

confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une

réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint

point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion

perdue.» (_L'Escadre de la Méditerranée._)]

Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette

époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M.

Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en

1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à

passer[403].» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une

lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe

n'a jamais été dans un tel péril[404].» M. Thiers lui-même déclarait, le

22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des accidents

pouvaient se produire qui amèneraient une catastrophe[405]».

«Aurons-nous la guerre?» se demandait Henri Heine quelques jours plus

tard. Et il répondait: «Pas à présent; mais le mauvais démon est de

nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi

très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la

force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant

l'Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le

pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'où sortit

le terrible démon. Il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il

voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de

ruse[406].» En tout cas, on avait, chaque jour davantage, le sentiment

que le noeud de la question n'était plus en Occident, mais en Orient, et

l'on prêtait anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces

régions lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M.

Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les

attends[407].»

[Note 403: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 404: _Documents inédits._]

[Note 405: Lettre à M. de Barante. (_Ibid._)]

[Note 406: _Lutèce_, p. 120.]

[Note 407: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 211.]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 44 / 70 题