IV

Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan

qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le _Moniteur_ annonça les

premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des

classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et

l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour

l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de

mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications

sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que,

dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se

régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se

préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa

conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle.

Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi

tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son

habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question

d'Orient, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un article non

signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se

terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à

l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si

certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à

outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il

veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours

conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos

excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous

dis qu'un mot en réponse: _Tenez ferme_. Soyez froid et sévère,

excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre

conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est

possible[331].» C'étaient les mêmes recommandations qu'il adressait

verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir pour

Vienne[332]. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage plus

menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de Barante

dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra y

entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires et

funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il

donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée[333].

[Note 331: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 332: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 333: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840.

(_Documents inédits._)]

Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M.

Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son

ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se

plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a

pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché

de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la

façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les

choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la

France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le

ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y

a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que

cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce

qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force,

ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau

et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains

l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette

clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu

s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et

moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de

sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué

tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls

auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15

juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y

conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien

de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de ses

propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord

Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour

de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera

longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera,

mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas

ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous

dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne

faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de

l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il

l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter

son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était

visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer

en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y

trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses

mortifications[334].

[Note 334: _Mémoires de M. Guizot._]

Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que

d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le

continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé,

c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au

sortir d'un entretien avec le chef du _Foreign-Office_, s'il avait

fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère»,

répondit-il[335]. La raison en est bien simple: c'est que lord

Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur

laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous

paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter,

il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le

triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre

ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la

France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se

montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa

correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait

une confiance imperturbable dans le succès de son plan, un mépris

hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que Thiers est

un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être, mais nous

sommes trop forts pour être influencés par de telles considérations.

Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers comme ami, et, me

sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme ennemi. La manière

de prendre tout ce qu'il peut dire est de considérer le traité comme

un _fait accompli_, comme une décision irrévocable, comme un pas fait

sur lequel on ne peut revenir.» Presque à chaque ligne de sa

correspondance, on retrouve cette affirmation, «que la France

demeurera tranquille et ne fera pas la guerre[336]». Ses compatriotes

eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle assurance. «Je n'ai jamais

été plus étonné, écrivait alors un membre de la haute société

politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres de Palmerston, dont

le ton est si audacieux, si hardi et si confiant. Quand on considère

l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue, quand on voit qu'il

peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que la guerre, si elle a

lieu, sera entièrement son oeuvre, on est stupéfait qu'il ne paraisse

pas affecté plus sérieusement par la gravité des circonstances, et

qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété (sinon d'appréhension) les

résultats possibles; mais il cause, sur le ton le plus dégagé, de la

clameur qui s'est élevée à Paris, de son entière conviction que le

cabinet français ne pense nullement à faire la guerre, et que, s'il la

faisait, ses flottes seraient instantanément balayées et ses armées

partout battues. Il ajoute que si ce cabinet essayait de faire une

guerre d'opinion et de surexciter les éléments de la révolution dans

les autres contrées, de plus fatales représailles seraient exercées

contre la France, où les carlistes et les bonapartistes, aidés par

l'intervention étrangère, renverseraient le trône de Louis-Philippe...

Il peut arriver que les choses tournent suivant l'attente de

Palmerston. C'est un homme favorisé d'une bonne fortune

extraordinaire, et sa devise semble être celle de Danton: De

l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace. Mais il y a,

dans son ton, une faconde, une imperturbable suffisance, et une

légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si effrayante grandeur,

qui me convainquent qu'il est très-dangereux de confier à un tel homme

la direction sans contrôle de nos relations extérieures[337].»

[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 302.]

[Note 336: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848. (BULWER, t.

II, p. 277 à 282.)]

[Note 337: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 298, 299.]

Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des

difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La

divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une

surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du

ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses

compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir,

pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des

deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix

européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du

_Foreign-Office_ nous faisaient une guerre haineuse et violente,

plusieurs autres, le _Times_ en tête, blâmaient le traité: on sentait

même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment

national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse

parisienne[338]. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes

les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer

hautement toute participation à l'insulte faite à la nation

française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de

leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une

armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de

l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute

ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence

qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en

était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et

nullement satisfaite.

[Note 338: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis

informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer son attaque contre

lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée

contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.»

(_Mémoires de M. Guizot._)]

Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que

le parlement n'était pas encore en vacances et que tout y faisait

prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être l'issue,

étant données les dispositions des partis? Les radicaux étaient

ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler un

ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte

portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier

article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à

cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à

profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet.

Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé

contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les

dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines,

lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement

appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein

du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au

moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils

eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell

ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans

abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère

compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est

trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise

à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à

attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait

fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston

commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura

pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à

s'arrêter[339].»

[Note 339: _Mémoires de M. Guizot._]

Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite.

Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au

_Foreign-Office_, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses

collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents[340],

en imposant par sa laborieuse activité[341], par son intrépidité

tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur confiante qui

se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif, impertinent et

querelleur; du reste, fort adroit à franchir les défilés

parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie, sachant alors

unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et dissimulé, sans

cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la façon dont il se

tira des interpellations sur le traité du 15 juillet. À entendre les

explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne tenait plus que

lui à l'alliance française; il affirmait que cette alliance subsistait

et n'était pas atteinte par une dissidence partielle, momentanée, «peu

importante», et qui n'aurait aucune conséquence fâcheuse; d'ailleurs,

ajoutait-il, ce n'étaient pas les puissances qui se séparaient de la

France, mais la France qui avait repoussé toutes les propositions

qu'on lui avait faites. Le ministre se gardait d'avouer que le traité

avait été conclu à l'insu et en cachette de notre représentant. Il se

refusa à en produire le texte: «Ce traité n'aura, dit-il, toute sa

force que lorsqu'il aura été ratifié, et jusque-là il est impossible

de le communiquer.» Ce qui ne l'empêchait pas, en ce moment même, de

le faire exécuter sans attendre la ratification. On se fera, du reste,

une idée de la bonne foi qui présidait à ces explications, en se

rappelant que ce sont ces mêmes discours où lord Palmerston affirmait

n'être pour rien dans l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait

de s'exposer à être convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité;

il ne voyait que le but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa

à tout vote de blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu

quelques jours après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute

préoccupation de ce côté.

[Note 340: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne peut

dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le petit

groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville, qui,

disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (_The Greville

Memoirs, second part_, p. 298.)]

[Note 341: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston travaillait

énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je fais me

fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que je n'ai

pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses amis:

«Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a le

plus travaillé.»]

V

Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de

ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un

signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à

Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la

résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès

facile promis par le ministre anglais[342]. Si le czar prenait

volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se

produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse.

M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre

de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de

l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité

d'une explosion révolutionnaire[343]. L'audace passionnée de lord

Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son

adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment

d'une aventure qui devenait si périlleuse. Il avait réuni chez lui, au

château de Koenigswart, les ambassadeurs des quatre grandes

puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux tendaient à

trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible de rien

proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où la

résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions de

lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances avec

la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être changés

sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il faut la

laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons prévoir, dans

une telle affaire, quelles conséquences aura la résistance du pacha.

Il est raisonnable d'attendre le jugement de la fortune et de laisser

à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après avoir indiqué sur

quelles bases il pourrait proposer alors une entente: «En attendant,

ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager à adopter telle ou telle

conduite; mais vous pouvez répondre de mes intentions. Je vous donne

ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas autres que les vôtres. J'ai

toujours pensé que la France ne pouvait pas être mise en dehors d'une

grande affaire européenne... Il ne s'agit que de trouver un joint, une

transition pour remettre les cinq puissances ensemble. J'y

travaillerai de mon mieux.» En transmettant cette conversation à son

gouvernement, notre ambassadeur avait soin de le mettre en garde

contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui disait-il, que jamais

l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la Russie pour venir se

joindre à nous. Les armées françaises seraient à Vienne que vous ne

l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des quatre, quand il y aura à

choisir entre une mesure extrême et une mesure modérée, la voix de

l'Autriche appartiendra à la modération, et elle profitera de toutes

les circonstances pour amener une conciliation.» En tout cas, comme le

faisait observer M. de Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de

Vienne dépendait avant tout de ce que serait la résistance de

Méhémet-Ali[344]. M. de Metternich ne cachait pas son état d'esprit au

gouvernement anglais. Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il

ne donnerait ni argent ni soldats pour l'exécution du traité, et que

«si ce traité pouvait tomber tranquillement à terre, ce serait une

très-bonne chose». Aussi écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que

le chancelier «était à bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment

il pourrait _se tirer d'affaire_», et qu'il était résolu à «empêcher

la guerre par tous les moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en

reviendrait quelque part d'humiliation ou si l'objet même du traité se

trouverait ainsi complétement manqué[345]».

[Note 342: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire_; correspondance de M. de

Barante et de M. Bresson. (_Documents inédits._)]

[Note 343: La princesse de Metternich, fort hostile à la France,

notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur

du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait

lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il

manque au _Napoléon civil_ une chose pour faire le conquérant

militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter

sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air,

et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état

atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la

tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si

ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme

vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles,

et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la

faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. _Pas un soldat ne

bougera à l'étranger._» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à

ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait

«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français,

et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des

mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision

d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il

faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment

évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer

une question toute politique en une affaire de propagande

révolutionnaire.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 404, 435,

436, 478 et 480.)]

[Note 344: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 345: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]

À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le

ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse

l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous

avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons

très-peu de gré à M. de Bülow[346] de son oeuvre, et nous voudrions

pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte.

Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais

d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de

Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient

qui nous tire de peine[347].»

[Note 346: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à Londres,

au moment de la signature du traité du 15 juillet.]

[Note 347: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18 septembre

1840. (_Documents inédits._)]

À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois

qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney,

ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le

gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans

quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés

pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait

même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue

autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres

directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où

nous sommes engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer dans

l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la porter. Le

prince de Metternich n'est pas engagé comme lord Palmerston... Les

vues pacifiques, la politique de transaction, prévaudront plus

aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est tenu,

depuis quelque temps, fort à l'écart; mais, n'en doutez pas, si la

solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament politique,

il en serait charmé et il ferait tout pour y réussir[348].»

[Note 348: _Mémoires de M. Guizot._]

Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse,

on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis

tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance

du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un

champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges.

Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et

à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles

royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour

se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé

un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de

l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet

par un traité entre les _cinq_ puissances, traité garantissant

l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce

thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier

fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait

éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs,

ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement

français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition:

c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de

l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au

sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en

possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du

reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15

juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement que la France ne

prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander ni à

offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une

affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres

puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa

présence[349].

[Note 349: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi lettres de M. Thiers à

M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (_Documents inédits._)]

Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question

et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il

se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui

réussir. La Reine était de coeur avec lui, bien qu'elle ne pût

désavouer ouvertement son cabinet[350]. Léopold gagna aussi l'appui de

lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en

fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie

toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne

pouvait ni manger, ni boire, ni dormir[351]», signe, chez cet aimable

indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs

autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à

cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme

et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci

paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en

péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord

Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il

allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston

et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être

entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien

simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le

monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle

compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec

la France[352].» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient les démarches

de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les diverses

cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de leur

ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais son

chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord

Palmerston, le trouvait trop dur pour la France[353], et aussi lord

Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15

juillet inexécutable[354].»

[Note 350: _The Greville Memoirs, second part_, p. 304, 305.]

[Note 351: _Ibid._, p. 303.]

[Note 352: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi, sur le même sujet, la

correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par

Hillebrand, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 435.]

[Note 353: BULWER, t. II, p. 280 et 283.]

[Note 354: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]

Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur

lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston.

Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se

laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui

l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents

du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19

août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près

rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M.

Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète;

les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux

raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali

cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je

continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De

nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en

effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui

déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé

par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les

puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment,

il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de

France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait

soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre

la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le

ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison,

alors comme alors.»

Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet. Précisément à

cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de Syrie, celle

dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait d'être

facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en trouvait

quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent, sans

fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de faire

front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août, que,

cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de plusieurs

autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de la

conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas (_I'll

move the first_)[355].» Il convint avec ses collègues qu'il enverrait

à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des

explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la

France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler

la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue

dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M.

Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre

du passé[356]. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain

Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des

griefs des _four powers_ contre la France, des contradictions entre

nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude

épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une

proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera

exécuté[357].» Était-ce simplement, chez lord Palmerston,

l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement

argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait

toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une manoeuvre calculée pour

jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout

cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter

d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi

Léopold.

[Note 355: _Mémoires de M. Guizot._]

[Note 356: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]

[Note 357: _Revue rétrospective._]

Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture

acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat

que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours

que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et

que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à

ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord

Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une

menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux

poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous

verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez

si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de _la

Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais raison, et si je

connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que

s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du

pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait

sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la

guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait

d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un

accommodement: «Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne

m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4

septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à

Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation

plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles.

C'est exactement le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de

récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie

qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,

l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française

contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous

aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre

ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette

note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses

en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si

vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution

on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal[358].»

[Note 358: _Mémoires de M. Guizot._]

Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre,

chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la

résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le

résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les

retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient,

la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au

contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha

obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait

à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs

dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte.

Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à

eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et

l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il

y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa

confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était

celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait

toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger,

d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se

sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que

c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de

ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le

ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de

Méhémet-Ali.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 42 / 70 题