M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant
les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la
couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du 1er
mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des
destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense
du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans
la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses,
le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite
enflammée[321], mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de
ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence,
que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on
n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il,
je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité,
de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de
l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance!
Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge[322]?» Tandis
que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il
avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait
principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait
fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il
s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher
rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il
les vit après la signature du traité. «Vous êtes des ingrats», leur
dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir rappelé tout
ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix: «Mais, cette
fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et de mon pays;
vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je démusellerai
le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous verrons s'il
vous respectera comme moi[323].»
[Note 321: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une
préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux.
«Je crains,--écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer
pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,--je crains que nos
adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien
arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la
mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun
cas.» (_Revue rétrospective._)]
[Note 322: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 516.]
[Note 323: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce
qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier
abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des
calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus
vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait
parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans
ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se
laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait
à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors,
convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait,
en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez
irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables
embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M.
Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre
folle, mais craignant de sa part une manoeuvre que les souvenirs de la
coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout
prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une
politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national[324].
[Note 324: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier son
attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je m'étais
prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et je serais
aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j'ai crié
plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les difficultés. Dès
le lendemain du premier conseil, après s'être fait rendre compte de
l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver, fort découragé, et a
été le premier à me demander de ne rien précipiter. Il fera la paix et
j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur d'avoir maintenu nos droits avec
résolution.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]
Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates étrangers
et le public français, le Roi se montrait, dans les délibérations
intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais résolu.
Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers, qui
habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message du
duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant, il
trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un peu
fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas surpris,
dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons passé la
nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés tous
d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle s'est
placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons pas.
Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais avec
prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra, épargnons à
notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers répondit, sans
être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr d'éviter cette
guerre était de montrer à tous que nous ne la craignions pas.
L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le ministre allait
se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put retenir ce cri de
mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les prendrait tous, et
combien m'en rendriez-vous[325]?» M. Thiers sortit profondément remué
de cette entrevue. À la même époque, le duc de Broglie écrivait, après
une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai trouvé le Roi très-résolu,
très-clairvoyant... Nous avons causé à fond, épuisé toutes les
chances, été à toutes les extrémités, je ne l'ai pas vu faiblir un
seul instant[326].»
[Note 325: NOUVION, _Histoire du règne de Louis-Philippe_, t. IV, p.
532, 533.]
[Note 326: _Documents inédits._]
Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première
heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du
monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se
plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il
approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait
très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la
France. Mais il entendait bien ne pas dépasser certaines bornes. Il
était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre sortir de la
crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à faire cette
guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves prudentes,
inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la conversation du
Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique venait de s'épancher
avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles semblassent parfois détonner
avec le reste, il n'y avait là ni duplicité ni même contradiction.
Cette variété d'accent tenait au laisser-aller, aux habitudes
prime-sautières de la parole royale, et aussi à cette vivacité, à
cette mobilité d'imagination qui s'alliaient, chez ce prince, à un
esprit politique très-réfléchi, très-froid et très-calculateur. Dans
les derniers jours de juillet, M. de Sainte-Aulaire, qui venait de
recevoir les instructions du président du conseil et de l'entendre
développer son plan, eut une audience du Roi; celui-ci lui fit les
mêmes recommandations que le ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût
sorti convaincu de leur parfait accord si, au moment de lui donner
congé, le prince n'eût ajouté: «Vous voilà bien endoctriné, mon cher
ambassadeur; votre thème officiel est excellent. Pour votre gouverne
particulière, il faut cependant que vous sachiez que je ne me
laisserai pas entraîner trop loin par mon petit ministre. Au fond, il
veut la guerre, et moi je ne la veux pas; et quand il ne me laissera
plus d'autres ressources, je le briserai plutôt que de rompre avec
toute l'Europe[327].»
[Note 327: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de
Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup,
persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres
et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les
résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était
rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait
demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour
le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est
pris de quelque défaillance pendant l'action, il sera soutenu,
entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne pourra
contenir[328].» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel; il
portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient ne
pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du
pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France
l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre.
En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et
avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa
popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur
politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait
bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des
choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis
aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien[329].» Et
pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous,
particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus
belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se
répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après
avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris,
disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble
s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront,
et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive...
M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante
indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette
ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne[330]?»
[Note 328: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 329: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4 septembre
1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août 1840.
(_Documents inédits._)]
[Note 330: _Lutèce_, p. 108.]