II

Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance

dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si

répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même

pas[313]. Plus tard, quand les événements eurent apporté au

gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur

la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que

nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui,

vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir

Méhémet-Ali et Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des

ministères, une foule de renseignements recueillis par nos

prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le

Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui

naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous

affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en

état de résister à l'Europe[314].» Louis-Philippe, en effet, avait ou

affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de

Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé

d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec

celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille[315].»

[Note 313: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages les

plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne,

répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu manoeuvrer

l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une

armée russe. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]

[Note 314: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 315: BULWER, t. II, p. 309.]

De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de

prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les

communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents

diplomatiques[316]: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés

pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si

embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a été

prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures maritimes,--blocus des

côtes, bombardement de quelques villes,--seront de nul effet: il suffira

à l'armée égyptienne de se concentrer dans l'intérieur des terres.

Tentera-t-on de débarquer des troupes pour aller l'y chercher? Où

trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre ne l'a pas. L'Autriche et

la Prusse semblent résolues à ne pas le fournir. La Turquie n'a plus

d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que valent ses soldats en face de

ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit que d'un corps peu considérable,

comme une escadre peut en transporter à pareille distance, les

quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront bientôt fait de le jeter à la

mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle donc à prier la Russie d'envoyer

par terre, à travers l'Arménie, une armée en Syrie? Mais cette armée,

prise à revers par les populations du Caucase, arriverait, déjà épuisée,

devant les Égyptiens, dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est

sérieux. Ajoutez que la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul

moyen de tenir la mer devant une côte sans abri; nul moyen de faire

traverser, à une armée nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc,

en tout cas, certain que rien ne pourra être accompli avant le

printemps. Eh bien, pendant ces longs mois d'attente, en présence de ces

difficultés, de ces impossibilités d'exécution, n'est-il pas

très-probable que la division éclatera entre les puissances, ou que tout

au moins quelques-unes hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas

reparaître forcément, entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition

d'intérêts qui est au fond des choses, et chacune de ces deux puissances

ne sera-t-elle pas plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de

l'autre? L'Autriche et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la

promesse d'une exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à

se dérober? Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du

cabinet britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un

compte sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il

aura engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces

incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15

juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants en

face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu

d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui

aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils européens

une rentrée triomphante qui la vengera de tous les déplaisirs passés.»

Cette argumentation n'était pas mal construite, à une condition,

cependant, c'est que la base en fût solide; or cette base, on vient de

le voir, était la foi dans la résistance du pacha.

[Note 316: Cf. les _Mémoires de M. Guizot_, les _Mémoires inédits de

M. de Sainte-Aulaire_, la correspondance également inédite de M.

Thiers avec M. de Barante.]

Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette

faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité

la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la

seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé

à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant

le Taurus, il marcherait sur Constantinople. Du coup, disait le

ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage serait

inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la France ne

pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M. Thiers, que

commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore, l'armée

égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes qui

rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées

françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là

qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient

l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour

Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les

côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en

première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et

sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et

la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger

à braver le ressentiment de la France[317].» Le président du conseil

répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France

n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée

d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et

surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre

immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la

désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale

et européenne.

[Note 317: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée

diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à

garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il

espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les

autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir

l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une

attente inerte: il voulait l'employer à armer la France.

«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre

politique[318].» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril

extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, sous la

Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six

mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent

trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le

budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois

rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis

fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées

supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée

continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que

l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et

tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources

très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui

était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une

des manies du régime parlementaire[319], n'était pas, en ce qui

concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt

national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes

insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre

de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le

traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une

grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore

sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix

armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux

éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile

comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que

dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour

donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M.

de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans

emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de

rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir

son rang[320].»

[Note 318: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840.

(_Documents inédits._)]

[Note 319: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration, à

la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est l'économie;

ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.» (_Souvenirs du

feu duc de Broglie_, t. II, p. 95.)]

[Note 320: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (_Mémoires de M.

Guizot._)]

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 40 / 70 题