LA GUERRE EN VUE.

(Juillet-Octobre 1840.)

I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur

le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir

l'opinion.--II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.--III.

Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude

dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord

extérieur du Roi et de son ministre.--IV. Les armements. Attitude

diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord

Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de

ses collègues. Débats à la Chambre des communes.--V. Inquiétudes

de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi

des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.

Le _memorandum_ anglais du 31 août.--VI. Louis-Napoléon réfugié à

Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher

l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le

procès.--VII. Continuation des armements. Fortifications de

Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en

Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La

presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou

inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des

incidents.--VIII. Les premières mesures d'exécution contre le

pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de

transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions

dans le sein du cabinet anglais.--IX. Déchéance du pacha et

bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de

M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de

réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.--X. Que

serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer

concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions

de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération

germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en

Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de

l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas

de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La

propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre

l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.--XI. M.

Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du

cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission.

Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8

octobre.--XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,

l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique

se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de

Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet sur le discours du

trône. Démission du ministère. Les résultats de la seconde

administration de M. Thiers. Service rendu par Louis-Philippe.

I

«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention,

écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé

d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère;

c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son

obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire

le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter

par des menaces[301].» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du

traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français;

il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se

sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son

renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne

s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer

dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux

du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le

diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur

l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il

eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et

m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus

de regret que d'irritation[302].» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu

l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces

premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil.

M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une

lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait

encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité

blessée, une infatuation systématique en faveur de Méhémet-Ali ne

justifierait pas le ministre coupable d'une telle audace». Aussi

déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution extrême». «Je ne

ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire, et resterai bien

en deçà de ce que réclamera le sentiment national quand le traité de

Londres sera connu en France». Il annonçait même ne pas vouloir

convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par elles[303]». Il

tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs. Tout en leur

recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants, de laisser

voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait de tout ce

qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre, écrivait-il

le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un gouvernement

aussi haut placé que celui de la France; mais il faut prendre acte

d'une telle conduite... Désormais la France est libre de choisir ses

amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le conseil des

circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher cette

indépendance de relations que la France sans doute n'avait jamais

abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son alliance

avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter d'autres

convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particulier,

n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous le répète, ne

faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que vous avez

montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il faut que

cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil ajoutait,

toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre juste

mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne

sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous

ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout

cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure

et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point

motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande

étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position et voir

venir avec sang-froid[304].»

[Note 301: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 277, 278.]

[Note 302: _Ibid._, p. 274, 275.]

[Note 303: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]

[Note 304: _Mémoires de M. Guizot._]

Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public

français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres,

une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença à

s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux l'annoncèrent

explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable que les esprits

n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les incidents de la

politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs mois, à peu près

perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était plus question ni à

la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y étaient brusquement

ramenés, non point pour voir la France jouer le rôle prépondérant,

solennellement promis, un an auparavant, par le rapport de M. Jouffroy,

mais pour apprendre que toutes les puissances s'étaient coalisées en se

cachant de nous et dans le dessein d'écraser notre protégé, le pacha

d'Égypte. Pour des imaginations que l'on venait précisément d'échauffer

en soufflant sur les cendres napoléoniennes, la déception était

douloureuse, irritante. «C'est le traité de Chaumont», disait-on en

répétant un mot attribué au maréchal Soult. L'alarme générale se

manifesta par une baisse extraordinaire à la Bourse[305]. Toutefois, si

inquiet que l'on fût, la colère dominait. Les autres questions s'étaient

subitement évanouies devant celle qui apparaissait comme la «question

nationale». Tous les partis, réunis dans un même sentiment, ne

rivalisaient que de susceptibilité patriotique. Les témoignages

contemporains sont unanimes. «Je n'avais pas vu, depuis longtemps, une

semblable explosion de sentiment national», lisons-nous, à la date du 27

juillet, sur le journal intime d'un observateur exact et clairvoyant; et

il ajoutait, le lendemain: «Les têtes se montent de plus en plus[306].»

Henri Heine écrivait de Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles

arrivent coup sur coup. Mais la dernière et la pire de toutes, la

coalition entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre

le pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier

que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux

blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis

belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se

rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun est:

«Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent

cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés pour

la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur national

offensé exigeât ce sacrifice[307].» «Le public est incroyablement

belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des correspondants de M.

Guizot; les têtes les plus froides, les caractères les plus timides sont

emportés par le mouvement général; tous les députés que je vois se

prononcent sans exception pour un grand développement de forces; les

plus pacifiques sont las de cette question de guerre qu'on éloigne

toujours et qui toujours se remontre. Il faut en finir, dit-on, et cette

disposition a réagi sur nos anniversaires de ce mois; il y avait, le 28,

soixante à quatre-vingt mille hommes sous les armes, et tout le monde

était heureux de voir tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi

a paru au balcon des Tuileries, il a été salué par des acclamations

réellement très-vives, et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_,

il y a eu un véritable entraînement[308].» Le 2 août, le duc de Broglie

résumait ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un

grand sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une

conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur

soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment

aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et favorisé

l'expédition d'Anvers; il a le même caractère d'unanimité[309].»

Toujours à cette date, M. Léon Faucher écrivait à un Anglais, ami de la

France, M. Reeve: «Je n'avais jamais vu, depuis 1830, un enthousiasme

aussi prononcé ni aussi soutenu. C'est l'esprit national se montrant

sans bravade... Tenez pour certain que si le gouvernement ne répondait

pas par une attitude énergique au traité de Londres, il serait renversé

par une révolution[310].»

[Note 305: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50, se

cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France

baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.]

[Note 306: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 307: _Lutèce_, p. 99, 100, 108.]

[Note 308: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du ministre

de l'intérieur. (_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 309: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]

[Note 310: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. Ier, p.

93.]

Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant

de clairons sonnant la charge. «La France, disait le _Siècle_ du 28

juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais,

pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière

pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé

une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés

d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On

lisait dans le _Temps_ du même jour: «L'Europe est bien faible contre

nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la

guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que

si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de

capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour

accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt

pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage

_Journal des Débats_ qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est

une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui

défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce

terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de

risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne

reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se

laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est

nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du

_National_, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse,

cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette

agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre

pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si

nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée déjà, car

on nous l'a déclarée.» Seulement le _National_ ajoutait qu'il fallait,

pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les États du Rhin,

dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au défi la

monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la guerre,

concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi peut-être...

C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une seule

feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général, c'était

la _Presse_, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et pourquoi,

s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet. Parce que

M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les coalitions;

il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances de l'Europe

se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui, les mêmes

puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais le public

ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout entier à son

indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches et de traîtres

ceux qui ne s'y associaient pas.

M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives

que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni

la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le

tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans

quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout

cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en

modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux

s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre.

Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion

d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux

voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de

l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure

diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait

pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent

quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la

faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée

que «la France n'avait de résistance sur rien[311]»; il se félicitait

de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité. Ajoutons enfin

qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des gens trompés:

devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule chance de ne

pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de Rémusat, peu

après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être humilié est de

se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de la dignité

nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de Tocqueville

exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de M. de

Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un

peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état

d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser

croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte

de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre

égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la

part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une

passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil

national est le plus grand sentiment qui nous reste[312].» Sans doute,

ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette

susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de

la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est

excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas

être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut

dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit

l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un

pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est.

En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu

à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à

l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus

grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que

M. de Tocqueville avait souci de garder intact. Estimait-on que les

questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la France, le

risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait alors,

non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité, de ne

pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles qu'il faut

laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder soigneusement,

et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au gouvernement

d'user de son influence pour l'y ramener.

[Note 311: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une

lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité.

(_Mémoires de M. Guizot._)]

[Note 312: Lettre du 18 décembre 1840.]

Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors

l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était

pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements

de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non,

toujours résolu à ne pas faire un _casus belli_ de la seule signature

du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel

il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins

assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe

d'abord de se faire une idée exacte.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7) · 第 39 / 70 题