Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas
aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années
après, repassant en esprit les événements de cette époque, il
écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à surmonter dans
toute la négociation provenaient des intrigues sans principes qui se
produisaient dans notre propre camp[274].» Déjà on a eu occasion de
noter les répugnances de plusieurs des ministres anglais à rompre avec
la France pour se rapprocher de la Russie. M. Guizot s'était tout de
suite aperçu de ces sentiments, et il s'attachait à les entretenir,
tout en ménageant les susceptibilités de lord Palmerston. Habitué de
_Holland House_, il n'avait pas à échauffer les sympathies françaises
du maître de la maison; peut-être même celui-ci les exprimait-il trop
ouvertement pour un ministre de la Reine, et était-ce la raison pour
laquelle ces sympathies se trouvaient n'être pas aussi efficaces que
sincères. Lord Clarendon s'affichait aussi comme notre ami[275]. Aussi
Palmerston écrira-t-il un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le
sot langage (_the foolish language_) de Holland et de Clarendon, qui,
dans leurs conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali[276].»
Lord Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins
expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de
«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée
à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le
chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu
mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien
témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent
des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux
d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir
sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le
faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en
somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation,
suivant l'expression même de son interlocuteur, «plutôt rejeté dans
une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En dehors du
cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce nombre était
M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage fort répandu
dans la haute société politique anglaise; il voyait fréquemment M.
Guizot et était pour lui un précieux informateur[277]. Lord Grey
recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons pas nous
séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Le
beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des Communes,
s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des tories,
le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge, l'homme
le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans
l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient
assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq
puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal
plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les
radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se
montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer
l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en
Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali.
[Note 274: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (BULWER, t. II, p.
284.)]
[Note 275: On lit dans le _Journal_ de M. Charles Greville, à la date
du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une longue
lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il discutait
toute la question orientale, en indiquant les objections qu'elle
paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu faire à sa
place. C'était un document assez bien écrit et assez bien raisonné.»
(_The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 301.)]
[Note 276: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (BULWER, t.
III, p. 43.)]
[Note 277: Cf. _The Greville Memoirs, second part_.]
Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait
empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait
cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il
montrait le chef du _Foreign-Office_ s'obstinant d'autant plus dans
ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre
ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des
idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé,
s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les
convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il
agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot
ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que
lord Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les hommes
actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a pas
raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il fait,
il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre de la
peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»
Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait
peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent,
par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à
Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à
Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et
casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les
moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le
pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec
trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse
aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte
Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant,
écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui
serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les
moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir
démontré par ma dernière expédition[278].» Le chancelier avait, en
effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait
les procédés de coercition préconisés par le _Foreign-Office_[279].
[Note 278: Lettres du 1er et du 6 mai 1840. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 430, 432.)]
[Note 279: Mémoire du 25 avril 1840. (_Ibid._, p. 454 à 464.)]
Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de
l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron
de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent
voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun
pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de
Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de
l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction
possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les chercher.» Le
ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait peut-être
jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en cas de
résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le mettre
à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues. «Mon
gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le
vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à
l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les
difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait
arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut
avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître
et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée
par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières;
nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y
sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur
l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord
Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se
montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment,
se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais[280]. Leurs
avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient
servir de point de départ à des négociations qui eussent
très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions,
M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait,
pour son compte, aucune objection à cette distribution des
territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait;
or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à
Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute
pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux
fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours
fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, se montra
moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à son
avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis un
an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour si
incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner aucun
encouragement.
[Note 280: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son
_Journal_, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui
plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il
ajoute: «Neumann est un chien servile (_a time serving dog_).» (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. I, p. 329.)]
Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai,
le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions
plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord
Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité
du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les
propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre
précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan.
Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point,
M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il
prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il
croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord
Palmerston, fort à contre-coeur, et agissant sous la pression de ses
collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il
est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence
d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne,
mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot
répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que
celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait
accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser
la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie
inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot.
Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à
le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!»
Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles
produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de
Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point
avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg,
selon les rapports de M. de Barante, on s'inquiétait de ces retards;
après avoir cru un moment tenir le succès de sa manoeuvre, le
gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque son
parti d'un accord avec la France[281]. D'ailleurs, à cette même
époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris
dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui
semblaient écarter tout présage de rupture.
[Note 281: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du 14
avril et du 31 mai 1840. (_Documents inédits._)]
Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se
négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de
la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un
peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une
«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction
d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il
poursuivait ailleurs l'accomplissement[282]. Dans une autre affaire,
ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français.
Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir
plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et
l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation
avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres
de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par
la fierté obstinée du roi de Naples[283], ce dernier conflit s'était à
ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens
violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu
glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes
se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la
partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le
gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure
fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien
qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord
Palmerston se rendait compte de cette impression générale et en était
fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si mal
engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports des
Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations
autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la
médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement
français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif:
d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de
montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses
embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État
italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule,
l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et
l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était
pas mauvais[284]. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à
chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse
impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les
autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement
terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre
gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins,
contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord
Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses
vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour
nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral
Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les
eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à
bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre
protégé[285].
[Note 282: Cf. plus haut, p. 159 et 160.]
[Note 283: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince,
c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai
tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»]
[Note 284: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 432, 434.]
[Note 285: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son frère,
ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous tous les
rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un grand
embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux dans le
Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il ajoutait,
le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que nous ayons
fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me rendaient
si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous aurions
besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos opérations
dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons joué dans
cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée avant qu'il
ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa mauvaise humeur
se dissipera.» (BULWER, t. III, p. 41 à 44.)]
Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du
_Foreign-Office_ se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous
offrir encore une transaction. C'est que sa politique antifrançaise
inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne partie de ses
collègues. On parlait de discussions très-animées au sein du conseil
des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord Melbourne qui,
paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt dire à M.
Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce que nous
ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si habitué que
fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les autres ministres,
il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à toute conciliation; il
renouvela donc à notre ambassadeur la proposition, déjà faite quelques
semaines auparavant, de partager la Syrie entre le sultan et le pacha,
et demanda à connaître la réponse «positive» du gouvernement français.
Il s'attendait probablement à un refus et comptait en tirer parti pour
vaincre les résistances qu'il rencontrait autour de lui. Son espérance
ne fut pas trompée. M. Thiers persista à déclarer cette proposition
«inadmissible». «Le pacha, dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui
demande là... Nous ne nous ferons donc pas les coopérateurs d'un
projet sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté
que par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y
croyons pas.»
À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot
et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en
finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord
Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour
lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte
héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir
compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs
symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui
désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la
situation et écrivit aussitôt, le 24 juin, à M. Thiers: «Nous touchons
peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je vous
parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la Prusse, à
déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser
viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande
concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment.
Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche
et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y
décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions
d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je
connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut
dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à
quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que,
dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le
donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se
contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut
pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il
ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il
prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de
les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à
répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude
critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M.
Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre
attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on
penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de
vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»