Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se
refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une
bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance
du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la
Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que,
dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du
1er mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet
arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances
avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a
pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y
pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se
gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus
la prolongation du _statu quo_ devenait intolérable et dangereuse pour
l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se
déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les
semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier
cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à
Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi
mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué.
Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que
cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un
accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul
général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première
nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond
sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire,
et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre
consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de
la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit:
«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du
grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon
respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me
permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce
que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses
pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une
fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront
rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui
recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire,
reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous
arrangerons ensemble très-certainement.[286]» Le 16 juin, aussitôt
qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de
Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville,
les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges
concessions au renvoi de la flotte.
[Note 286: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.]
À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il
pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie,
pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on
était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions
extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En
même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan
de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au
Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et
comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces
événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir
aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord
Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire
connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais
n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera
bientôt connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les
Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront
trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople[287].
[Note 287: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26 novembre
1840.]
Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé.
L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux
côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité
clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi,
qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression
fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un
coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris
par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires
d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston
fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son oeuvre
personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment
toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour
les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour
lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au
point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si
l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot.
Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à
pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il
non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de
profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur
arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une
convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la
Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la
Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha
s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord
Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés,
singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel
arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à
Constantinople, l'accommodement du sultan et du pacha, ou le ministre
anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre?
Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En
Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées
de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été
nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances;
Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du
premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses
offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec
un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire
éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la
domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait
par ses agents secrets ou patents[288]. Cette tentative devait être
facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports
anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan
de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie.
[Note 288: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard, par le
gouvernement anglais lui-même (_Correspondence relative to the affairs
of the Levant_), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au su de
lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis répondre
des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23 avril 1840,
pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la fin de juin,
les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il envoyait à Beyrouth
son propre drogman, M. Wood, qui, du navire anglais où il résidait,
appelait à lui les chefs de la montagne et les poussait à la révolte
en leur promettant des armes. Ce drogman informait l'ambassadeur du
bon résultat de ses démarches. «Il n'y a jamais eu, peut-être,
disait-il, un moment plus favorable pour séparer la Syrie de l'Égypte
et pour accomplir les vues politiques de lord Palmerston. J'explique
aux Syriens les désirs de la politique de la Grande-Bretagne et le
succès qui doit nécessairement suivre, s'ils nous assistent. Ils
comprennent tout cela parfaitement; mais ils demandent toujours un
appui indirect de notre part; autrement ils seraient écrasés. Je
n'épargne aucun effort pour remplir les vues de Votre Seigneurie,
malgré les difficultés dont je suis environné et qui dérivent de ma
situation même.» Le gouvernement anglais fut si satisfait du zèle
déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le nomma peu après
vice-consul à Beyrouth.]
Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès
de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur
disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à
régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance.
Pourquoi se croire tenu à des égards envers la France? Celle-ci a
voulu avoir une politique séparée et personnelle: les autres
puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant, impérieux,
il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les amours-propres,
d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il appelait nos intrigues,
notre duplicité et notre ambition. Et surtout, sachant qu'il avait
affaire à des timides, il se portait fort d'un succès facile, et en
donnait pour garant cette insurrection du Liban dont on venait
d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai, d'avouer qu'elle
était une machination anglaise. À ceux qui le prétendaient, il
opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait peu après, en ces
termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que soient les causes
de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à l'instigation des
autorités anglaises, ni par des officiers anglais.» C'était
certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un ministre.
Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se plaindre de
la mauvaise foi du gouvernement français?
Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner
les puissances continentales. La Russie était toute convertie
d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps
inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa
tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires
d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations
du chef du _Foreign-Office_, et il lui fut aisé de réveiller en elles,
contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont
ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la
Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette
occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de
l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes[289].» Ce
n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent
avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils
fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais
ils le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute volonté
énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères indécis,
craintifs et faibles.
[Note 289: BULWER, t. III, p. 44.]
Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même
du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si
habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de
son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses
collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet,
annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle
du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une
négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de
rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance
au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se
rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui
déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une
rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en
renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait
fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses
collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement
hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient
qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la
démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement
contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il
s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui
négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations,
il résolut de recourir aux grands moyens[290]. Le 5 juillet 1840,
c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il
écrivit à lord Melbourne: «La divergence qui paraît exister entre
quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et
l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit,
après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers
moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et
d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de
certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce
moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis
la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit
maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à
persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas
poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon
opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but
proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de
l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le
maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances
entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces
vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que
si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération
avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que
la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante
position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître
que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons
nous engager dans aucun système politique en opposition avec la
volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui
ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre
montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait
pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore
plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la
division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont
l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la
Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée,
nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie
jamais eu une conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une importance
égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette question est
erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les autres[291].» Le
lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la première, lord
Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et de Syrie,
depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les moyens de
soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est soulevée contre
lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de suivre son
exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses
communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie,
ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent
probablement rendu beaucoup plus raisonnable[292].» L'effet fut ce
qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui
répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute
cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci
protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son
collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait
pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que
son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut
alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur
responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée
aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette
note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement
lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise.
[Note 290: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte à
son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la gravité
de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et Guizot,
disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se laisserait
jamais conduire à se séparer de la France sur cette question... Il y
avait quelque fondement à cette méprise, car, quand on vint à
délibérer sur cette question, je trouvai une telle résistance de la
part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur chez les autres
membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...» (BULWER, t. III, p.
43.)]
[Note 291: BULWER, t. II, p. 315 et suiv.]
[Note 292: _Ibid._, p. 321.]
En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour
faire prévaloir ses vues, le chef du _Foreign-Office_ s'attachait à
envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas
pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de
tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se
cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien
qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se
rendant compte qu'on nous en voulait surtout à cause de la tentative
d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas l'oeuvre de la
France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité, sur une
distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et les
incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il serait
bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances s'opposer au
rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle revienne si elles ne
la ramènent de leurs propres mains, et se jeter une seconde fois entre
le suzerain et le vassal pour les séparer au moment où ils se
rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait
craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa défaite de la veille,
ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et n'acceptât des
conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui
s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand
le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative
du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour
s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est impossible
que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de
son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même
entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils de nature à agir sur
les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait que peu d'occasions
de les développer; par une sorte de mot d'ordre, lord Palmerston et
ses complices évitaient toute explication sérieuse avec l'ambassadeur
de France.
M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le
menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements
qu'il pouvait recueillir. En dépit des manoeuvres auxquelles on
recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez
exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée
au projet d'une convention à quatre[293]. Seulement il s'exagérait
l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout,
comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le
traité, ainsi préparé en dehors de la France, lui serait communiqué
avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de dire si elle
voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous pouvions attendre,
sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les nouvelles à venir
de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis, intentionnellement
peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que les puissances
commenceraient par répondre à la communication du plénipotentiaire
ottoman, en renouvelant les promesses de la note du 27 juillet 1839,
et que c'était sur la rédaction de cette réponse qu'on délibérait en
ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de cette erreur, quand
il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je crois, sans en être
parfaitement sûr, que le projet de note collective à quatre, en
réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le conseil de
samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On prépare,
soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,--si
on arrange tout,--pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une
circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse
sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul
fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume
III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow
n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et
qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte
au nom de son gouvernement.
[Note 293: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840, et
ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12 juillet.]
À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait
qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une
raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les
nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot;
mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre
avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme
dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un
plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À
l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; depuis la note du 27
juillet 1839, il n'est plus temps.»
M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus
temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà
conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été
la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du
plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par
lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir
averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M.
Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non
encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se
faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où
il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la
convention préparée, s'y fût très-probablement refusé[294]: le
résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on
venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en
connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes
motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord
Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre
l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance
personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir
voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et
agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une
opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus
offensant encore que la mesure en elle-même.
[Note 294: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans une
dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour alliée
exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une
dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la
convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il
est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution
entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement
supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais
toutes les formes eussent été observées.»]
Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces
séparées[295]. L'instrument principal était une convention par
laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte à lui
donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à
protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce
dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan
indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha:
il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus
grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les
dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du
pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte
seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était
pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient
ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt
historique, l'autre, intitulé _Protocole réservé_, qui décidait
l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les
ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole
invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire
l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les
stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se
trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur
d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les
communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute
l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui
manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord
Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples,
l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens[296], lui
expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement.
En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que
non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il
y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en
mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus
rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte
égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car,
s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord
Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte[297]. N'oublions
pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on cherchait à
frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la France, étaient
ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se trouvaient encore
immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui devaient leur
liberté au succès de notre amicale médiation.
[Note 295: Le texte même de ce document est publié dans les _Pièces
historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
[Note 296: BULWER, t. III, p. 42.]
[Note 297: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune.
(Discours du 25 novembre 1840.)]
Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité,
et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures
d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au
_Foreign-Office_, et lui donna lecture d'un _memorandum_ l'informant
de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait
d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un
acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre
puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées
placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de
l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement
d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la
France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la
dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une
convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les
complications actuellement existantes dans le Levant». Le _memorandum_
témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se
trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que
cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant
son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot,
surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir
reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se
borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient
d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais
ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas
faite du traité[298]; ce fut à peine si, après la lecture du
_memorandum_, quelques indications sommaires lui furent données sur
les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer
la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après,
lord Palmerston à son frère[299]. Singulier scrupule, en vérité, de la
part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant
toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on
voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi
plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un
mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston
s'appliquait à ne nous en épargner aucun.
[Note 298: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications
échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement
français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé
les principales dispositions.]
[Note 299: Lettre du 27 juillet 1840. (BULWER, t. III, p. 43.)]
Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du
15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre
deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes
et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il
pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans
ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des
principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le
gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses
espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir
substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui,
un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers
rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus
acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler!
Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé
avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie
les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à
lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui,
sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la
coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt
saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de
questions multiples et complexes, la France n'a pas su mettre chacune
à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des
agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de
perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec
raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des
puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même
avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu
admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre[300]. Cette
grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières,
d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les
répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres
puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt
que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été
continuées par le ministère du 1er mars, chacun d'eux repoussant
obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir
honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France
était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales.
Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les
principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils
ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps
qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse.
[Note 300: Il était alors de langage courant, en France; de qualifier
Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».]
Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que
l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y
arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés
et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en
dominant et entraînant les autres,--lord Palmerston se fût montré tel
dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique
exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il
devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction
d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage
supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur
du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas
laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le
comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance
occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer
gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de
provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs
et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait
preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse
inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le
détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale,
aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par
notre engouement pour le pacha.
La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur
Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était
en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps
l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle,
notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle
au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où
elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses
desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à
cette question.
Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une
grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à
Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle
avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à
ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une
initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord
Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait
des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des
aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité,
participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute
l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la
Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la
question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi
moins de responsabilité.
Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de sa
conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande et
haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est une
situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous.
Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la
ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à
laquelle elle n'avait jamais été plus attachée.