Londres était le siége principal des négociations[267]. C'était donc à
M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il
appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, le plan de M.
Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de
diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre[268]. L'éclat de
son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance
parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un
ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni
avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais.
Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la
souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus
tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de
l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci
s'est défendu dans ses _Mémoires_, en citant les nombreux passages de
ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la
situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu
aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son
gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins
imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce
qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,--nous dirions
presque: policier,--de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus
difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres;
ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs
et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui
pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie
gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les
contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une
disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était
pas la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston. Cette
disposition avait dû être encore augmentée par les succès personnels
de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa renommée, à
ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses classes
l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité
sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le
célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent
aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses _speechs_ de
_Mansion House_ par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au
milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui
voiler un peu les manoeuvres que poursuivait, pendant ce temps, la
malice résolue et obstinée du chef du _Foreign-Office_[269]?
[Note 267: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir M. de
Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus lui
parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous
apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un
lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire,
découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (_Mémoires inédits de
M. de Sainte-Aulaire._)]
[Note 268: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans ses
_Mémoires_, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup étudié
l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent
discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais
je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de
diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à
apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait
soi-même le métier dont on parle.»]
[Note 269: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à la
signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux
documents diplomatiques publiés dans les _Mémoires de M. Guizot_, en
les complétant par les _Papiers inédits_ dont j'ai eu communication,
et par les publications anglaises, notamment: _Life of Palmerston_,
par BULWER; _Greville Memoirs_ et _Correspondence relative to the
affairs of the Levant_. Les documents qui seront cités au cours de ce
récit, sans indication de source particulière, sont tirés des
_Mémoires de M. Guizot_.]
M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan
qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors
l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une
remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains
risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de
«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les
circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait
sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous
ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les
difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par
quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous
et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur
cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement
français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus
perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le
répéter à l'ambassadeur: «M. Guizot paraît trop préoccupé des
dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous.
Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les
affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres
puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je
voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.»
M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au
général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien
témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci,
d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les
penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle
voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons _non_... Ce
n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut
toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»
En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot
s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses
conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous
n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui
de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons
l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et
le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan
possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent
à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite
question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la
force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt
s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il
résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en
Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état
d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en
pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout
emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute
grande secousse, en ces parages ouvre des chances dont il est, plus
qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas l'intérêt de
la France, et il ne semble pas que ce soit davantage l'intérêt de
l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même préoccupation
en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne s'en empare
matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point secondaire
leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?»
Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était
le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute
sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait
cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible
en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie;
il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire
ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le
ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins,
affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération
avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son
protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son
intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle
n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de
jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il
prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par
Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe[270]. Le
vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar,
mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien,
n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses premiers
entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas bien
aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance nouvelle
et indépendante qui fût presque sa création et devînt nécessairement
son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et votre alliée
d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres États de Tunis
et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie
sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette,
seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut
nous convenir[271].» Ce qui empêchait d'ailleurs notre argumentation
de faire effet sur lord Palmerston, c'est qu'il contestait absolument
la donnée de fait sur laquelle elle reposait. Loin de croire à la
résistance du pacha et aux dangers qui en résulteraient, il
garantissait sa prompte et facile soumission; il jugeait que ce
pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était précaire, personnel,
plus ambitieux que solide, et il voyait dans Méhémet-Ali un de ces
aventuriers orientaux aussi prompts à se résigner à un grand revers
qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur ce sujet, en dépit des
affirmations contraires qui avaient cours non-seulement en France,
mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il ne laissait pas voir un
seul instant de doute. La véhémence agitée du pacha, loin de lui en
imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse que d'audace[272].
[Note 270: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre
intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement
français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il
l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec
lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en
Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont
toujours été divergents. La vérité,--quelque répugnance qu'on ait à
l'avouer,--est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut
avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons
notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et
ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus
considérable que celle qui leur appartient réellement; plus
particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire
d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables
même avec ceux-ci» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 272,
273.)]
[Note 271: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en 1841,
à la _Revue d'Édimbourg_, pour justifier rétrospectivement la
politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans
la Méditerranée.»]
[Note 272: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport qui
m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son
entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se
rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et
fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les
appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience
de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (BULWER, t. II, p. 270.)
Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente;
certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M.
Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11
février.]
Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais
n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre
irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et d'un coeur
très-froid, les raisons qui devaient la rendre impuissante. «Que les
Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il au comte Granville,
ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre puissances pour soutenir
Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une guerre maritime? Où
trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la flotte anglaise
seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil cas, se
joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en lutte
avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer? Risqueront-ils une
guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils aider Méhémet-Ali en
marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas ramenés en arrière aussi
vite qu'ils seraient venus? L'intérieur est-il si tranquille et si uni
que Louis-Philippe aimât à voir les trois puissances du continent
armées contre lui, et les deux prétendants à son trône, le Bourbon et
le Bonaparte, trouvant, pour leurs prétentions, appuis au dedans et au
dehors? C'est impossible. La France peut parler haut, mais ne peut pas
faire la guerre pour une telle cause. Il serait peu sage de
méconnaître les forces de cette nation et les fâcheux résultats d'une
guerre avec elle, dans le cas où elle aurait un intérêt national et
une cause juste à soutenir; mais il serait également fâcheux de se
laisser intimider par des paroles ou des rodomontades, dans le cas où
une calme vue des choses doit nous convaincre que la France serait
seule la victime d'une guerre entreprise par elle, précipitamment, par
caprice et sans juste motif[273].»
[Note 273: Lettre précitée.]