Mars-Juillet 1840.
I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps,
ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser
sous main à un arrangement direct entre le sultan et le
pacha.--II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston.
Peu d'effet produit sur ce dernier.--III. Obstacles que lord
Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés.
Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse.
Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de
transaction.--IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte
et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord
Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La
Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances
dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce
qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement
préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
_Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion.
I
En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu
de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce
qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas
occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas
moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et
s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si
désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il convient
d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On se rappelle
quel était le dernier état des choses à la chute du ministère du 12
mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en Angleterre, avec
instructions de tout céder pour séparer les puissances de la France;
celle-ci s'obstinait, au contraire, à soutenir les prétentions de
Méhémet-Ali; tout concourait donc à consommer notre isolement;
seulement, la prudence ou l'hésitation de quelques-uns des alliés,
ralentissait un peu les événements que lord Palmerston et M. de Brünnow
eussent volontiers précipités, et pour le moment les négociations de
Londres étaient suspendues, sous prétexte d'attendre l'arrivée d'un
plénipotentiaire turc. Si le nouveau ministère français eût voulu
dégager notre politique des complications périlleuses où elle s'était
fourvoyée, ce retard lui aurait donné le temps d'accomplir son
évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses premières déclarations
devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser annoncer quelque mouvement
de retraite, avait cru nécessaire de promettre qu'il ne serait pas moins
égyptien que ses prédécesseurs[261]. Il avait seulement émis la
prétention d'être plus habile et plus heureux dans la poursuite du même
but. Par quels moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus
légitime qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus
explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par les
instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait suivre dans
cette difficile négociation.
[Note 261: Cf. plus haut, p. 136 et suiv.]
L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir
de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des
pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur,
affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune
proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans
se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser
entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la
France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre
à ses ambassadeurs près les diverses cours[262]. Pour n'être pas
déraisonnable et paraître indiquée par les circonstances, cette
tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions ainsi
systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que les
autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout
cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de
cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce
temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il
fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus
tard,--après 1848,--avec un Anglais, son secret dessein était de
guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son
engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le
moment impossible[263]. Mais, dans les documents de l'époque, on ne
trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le
ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec
l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il
ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il
prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses
prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait
à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au
ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances
continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de
l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution.
Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le
temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante:
«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à
notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est
pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des
raisonnements, les meilleurs possibles.»
[Note 262: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par
extraits dans les _Mémoires_ de ce dernier, et dépêches inédites de M.
Thiers à ses autres ambassadeurs.]
[Note 263: SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.--Dans cet entretien, auquel nous
avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été
personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le
pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question
égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville,
ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les
Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur
attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»]
C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait ainsi
employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais, il
était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande
faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui
paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans
laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce
concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que
cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son
collègue dans le cabinet du 1er mars. Il reconnaissait donc
l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si
récent[264], mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans
bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne
saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il
est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la
répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à
M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre
puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels
qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage
il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston,
qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre
en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de
la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement,
notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses
instructions.
[Note 264: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut pas
avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de
politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter
avec soin.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir
d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec
plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet
arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant
d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet[265]. N'était-ce pas
s'exposer au reproche de manquer à l'engagement pris par cette note?
N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu, temporiser à
Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre ministre croyait
échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas prendre ouvertement
l'initiative d'une négociation entre le sultan et Méhémet-Ali; il se
bornait à leur adresser à tous deux le «conseil très-pressant» de
«s'accorder directement», et à les décourager de rien attendre du
concert européen[266]. «Je tire le câble des deux côtés pour
rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame aucune
négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de duplicité.» Sans
doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux puissances dont
nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre surtout, une
figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût été complet,
si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était d'une prudente
politique d'infliger à l'Europe entière une telle mortification et de
s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou tard. Mais y avait-il
des chances sérieuses de succès? Une telle entreprise, avec tout ce
qu'elle comportait de démarches complexes et lointaines à
Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir assez
secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets, assez
rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre en
garde?
[Note 265: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps après la
note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement direct. Le
maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc d'Orléans: «Quant
à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de Boutenieff, à s'arranger
directement avec le vice-roi, qui paraît avoir à ce sujet des
espérances. Si cela arrive, au lieu de l'empêcher, nous y donnerons
notre consentement, et, pour en finir, ce serait l'issue la plus
favorable.» (_Documents inédits._)]
[Note 266: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à M.
Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (_Mémoires de
M. Guizot._)]